Le mésostiche de John Cage dans tous ses états

Publié en ligne le 28 mars 2006

Par Anne-Marie AMIOT

« Nous avons aussi bien des yeux que des oreilles ». John Cage, Silence, p. 12.

Originellement et fondamentalement musicien, John Cage1, l’un des plus grands artistes contemporains, réussit le coup de maître de produire une oeuvre abondante et protéiforme, musicale certes, mais aussi, graphique et littéraire, bien que, paradoxalement, à l’exemple de Dada, il prône inlassablement la destruction des structures de toute nature (politique, sociale, esthétique), ainsi que la déstructuration de toutes les syntaxes, langagières, musicales ou picturales, en un mot l’abolition de tout ce qui, dans la conception ou la pratique des hommes, relève de la notion d’ordre2 instauré par eux, au cours de l’Histoire.

Aussi son exégète et ami, Daniel Charles reconnaît-il :

Le principal mot d’ordre de Cage est un mot de désordre. Mais ce désordre a ceci d’exceptionnellement précieux, qu’il permet d’atteindre non à la vie en tant qu’art, mais à l’art en tant que vie ; à un style de vie qui [...] ne menace pas de masquer ni d’abolir la diversité des jeux de langage. Bref, Cage mêle les styles dans chaque oeuvre. Son open-mindedness, l’âme égale-en-présence-des-choses, eût dit Heidegger, n’exclut rien, mais détruit barrières et frontières 3.

Composée au gré du hasard et des circonstances, l’œuvre de Cage, prise dans sa totalité indissociable, s’offre comme une immense symphonie du désordre, relevant d’une poétique ou plutôt, d’une philosophie de la simultanéité4, où non seulement, lisible et visible mais audible se conjuguent pêle-mêle, pour abolir, d’un seul geste, non seulement les frontières entre l’art et la vie, les catégories esthétiques qui délimitent les arts, les règles et les barrières de l’expression, mais aussi, en deçà, celles de la perception même, telles qu’elles sont généralement établies, reconnues et observées5.

Position héritée de Dada, mais aussi du bouddhisme Zen (dont Cage est un adepte depuis 1945), pour qui l’Art est Vie, mais aussi Vide et Silence. Si la musique, reste son mode premier d’expression, Cage la rejette en tant que langage syntaxiquement et harmoniquement constitué. Il replace la pratique de l’art musical, support de toute activité humaine et de toute discipline artistique, dans la position originelle, primitive de l’écoute du Silence, ou plutôt des « bruits du Silence ». Car le Silence, au sens de négativité n’existe pas plus pour Cage qu’il n’existe pour ses deux Maîtres, Henry David Thoreau ou Mallarmé. Le Silence est un continuum sonore, « creux néant musicien », dont l’écoute doit permettre l’avènement d’une « happy new ear », régénération de l’oreille moderne, assourdie par « le bruit et la fureur » du monde, et présider au surgissement des sons fondateurs d’une nouvelle musique.

Toute ambition de création future doit donc passer par l’ascèse, que constituent l’écoute et l’interrogation du silence de l’univers où, à défaut d’un langage ou d’un art nouveaux, les hommes trouvent, un lieu provisoire de communication : « la meilleure communication que les hommes obtiennent est dans le silence »6.

Ainsi le Transcendantalisme (Thoreau), Dada (Duchamp), et le Bouddhisme Zen, (Suzuki), unissent-ils leurs diverses forces négatives pour convaincre Cage de la nécessité philosophique d’une régression - provisoire et asymptotique - (comparable à celle de Descartes), vers le zéro : « J’ai souvent dit que tout peut aller si on part de zéro »7.

Il s’ensuit que toute démarche esthétique procède d’un passage au blanc, l’artiste doit se reconstituer une sorte de virginité culturelle et mentale, mise en condition perceptive du créateur, mais aussi du public8, épreuve extrême dont l’œuvre de Cage, dans toutes ses options, porte trace et témoignage.

  • Ecoute des « sons du silence » dans 4’33

    Notes

    1   Sur John Cage, se reporter aux différents ouvrages de Daniel Charles, en particulier : John Cage « per gli ucelli », Entretiens avec Daniel Charles, Milan, 1977, p. 58. Pour les oiseaux, Belfond, 1977.
    2   Pour Cage, toutes les syntaxes sont « militaires » . En grec, « suntattein » signifie, ordonner et, particulièrement, « mettre en ordre de bataille ».

Pour citer cet article :

AMIOT Anne-Marie (2006)."Le mésostiche de John Cage dans tous ses états". Revue La Licorne, Numéro 23.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=259

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

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Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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