Frontière de la poésie

Publié en ligne le 10 février 2006

Par Maurice MOURIER

Poète, rends ton luth et me viens donc baiser !
(Musa la Muse)

Word ! Swords ! Words !

(« Big Foot » Bert)

Qui trop embrasse a mal aux reins, disait Balzac. Certes. Et l’on comprend qu’il faille mettre des bornes aux limites, faute de quoi n’importe qui (cela s’est vu et se voit tous les jours. Tenez, Claudel par exemple, dans ses éructations intégristes de L’Otage, et il a été cru !) se prétendrait poète. Voila pourquoi La Vieillesse d’Alexandre1 fut et reste le livre de chevet de quelques-uns. Merveilleux antidote contre tous les académismes (y compris et surtout, vu la date de sa première parution : 1978, contre les académismes sémiotiformes, para, pluri ou hyperuni­versitaires), ce livre court s’astreint à ne traiter que de métrique mais, en détaillant avec la plus grande rigueur le jeu traditionnel des mesures dans le vers, puis l’affaiblissement mais non l’effacement de ce jeu à partir de Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, il fournit des clés qui tournent aisément dans les gâches de la poésie classique, puis moderne, puis contemporaine.

Tout cela est acquis, semble-t-il, comme est acquis le fait que le poète en tant que tel – c’est-à-dire celui, si l’on suit Roubaud, pour qui la question du vers (ou de sa crise) reste au centre de la pratique d’écriture – ne saurait, aujourd’hui encore, être considéré comme une espèce en voie de disparition, même si, plus ou moins protégée (C.N.L., revues subventionnées), sa survie donne aux amateurs le sentiment vaguement pervers d’émoustillante angoisse qu’éprouvent les spécialistes en éthologie à compter le nombre de guépards se reproduisant encore en dehors des zoos.

Ce qui n’est pas acquis, en revanche, à nos yeux du moins, c’est la séparation radicale qu’entend maintenir Roubaud – il y va, selon lui, de l’existence même de la poésie et, par voie de conséquence, de sa propre existence comme poète – entre les deux « genres » canoniques que nul n’aurait songé à rapprocher pendant toute la période « classique » et même au-delà, poésie et prose.

Maintenir n’est d’ailleurs pas le verbe juste. C’est renforcer qu’il faut dire, et presque exacerber. Faisant du Crise de vers de Mallarmé, texte théorique fondamental dont il propose une exégèse éblouissante, le point de départ de sa réflexion, Roubaud citait pourtant avec probité, en 1978, le fameux :

Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et puis des vers plus ou moins serrés : plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification.2

Déclaration « journalistique » peut-être excessive, ou au moins aventurée, de 1891, dont Crise de vers, en deux dernières versions plus tardives (1892, 1896), corrige sans doute le caractère trop assertif, mais qui consonne néanmoins avec l’affirmation mallarméenne, mûrement pesée celle-là, que littérature et poésie se confondent (à la présence près du vers, au sens strict d’ensemble, mesuré ou non, disposé « comme vers » sur la page), sitôt que l’on s’évade de « l’universel reportage » de la prose ordinaire et des journaux. Il est bien clair qu’il y avait, sur ce point crucial, quelque « jeu » dans la pensée de Mallarmé puisque le même texte (Crise de vers), quand il s’agit de convoquer « la tradition solennelle » du « génie classique », s’alarme que l’on puisse songer à employer ailleurs que « dans les occasions amples » et en particulier « pour un récit » ce qui ressortit, en somme, aux grandes orgues de la prosodie métrique et d’abord de l’alexandrin. Cela donne-t-il le droit, toutefois, de conclure comme le fait Roubaud :

On voit alors que quelque chose de particulièrement important apparaît, qui resterait aisément invisible : est exclu du vers le « récit ». On ne peut pas, il me semble, lire le « en vérité il n’y a pas de prose » sans tenir compte au moins de ce fait, qui n’est pas du tout accidentel.3

Eh bien ! non. Généraliser ainsi (« est exclu du vers le “récit

Notes

1. La Vieillesse d’Alexandre, Maspéro, 1978, rééd. Ramsay, 1988.
2. Cf. Mallarmé, Œuvres complètes, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1945, p. 867. C’est une partie de la réponse du poète à l’enquête de Jules Huret sur « L’Évolution littéraire », parue dans L’Écho de Paris du 3 mars au 5 juillet 1891.
3. Cf. La Vieillesse d’Alexandre, op. cit., p. 58.
4. Cf. La Vieillesse d’Alexandre, op. cit., p. 203.
5. Cf. Poésie, etcetera : ménage, Stock, 1995, p. 231 sq.
6. Naturellement, il existe aussi des roux beaux. Celui-ci ne l’était pas, voilà tout, et le lobby des rouquins, rameuté par la P. C., n’y peut rien.
7. « Solo de lune », dans J. Laforgue, Derniers Vers, dans Poésies complètes II, éd. P. Pia, Gallimard, coll. « Poésie », 1979, p. 200.
8. Quel effarement d’entendre l’étrange scansion de ses propres poèmes par Apollinaire, enregistré un des premiers sur de précieux rouleaux de cire ! Et Ponge diseur : un vieux cabot de la Comédie Française, sérieux comme un pape, sans une once d’humour !
9. Cf. Crise de vers, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, op. cit., p. 361.
10. Éd. de Minuit, 1975, p. 198.
11. Remarquablement explicite au moins depuis Dans le labyrinthe (1959), mais curieusement restée alors inaperçue du grand nombre.
12. On sait que ce mot désigne étymologiquement (en grec) le tour que fait le chœur dans l’orchestre du théâtre en plein air, cette danse en boucle toujours recommencée.
13. Éd. de Minuit.
14. Flaubert, dans une lettre à Louise Colet du 9 décembre 1852, quand il sue sang et eau sur le « pensum » de Madame Bovary.
15. Fragment d’une lettre citée par R. Bertelé dans sa notice sur Michaux pour le Panorama de la Jeune Poésie Française, R. Laffont, 1942, repris en tête de Bibliographie des livres et plaquettes d’Henri Michaux, par M. Imbert, copyright M. Phan Kim et M. Imbert, 1994.

Pour citer cet article :

MOURIER Maurice (2006)."Frontière de la poésie". Revue La Licorne, Numéro 40.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=3332

(consulté le 19/05/2019).

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