Le poème-objet ou « l'exaltation réciproque »

Publié en ligne le 28 mars 2006

Par Pascaline MOURIER-CASILE

La poésie est l'essai de représenter, ou de restituer, par des cris, des larmes, des caresses, des baisers, des soupirs ou par des objets ces choses ou cette chose que tente obscurément d'exprimer le langage articulé dans ce qu'il a d'apparence de vie et de dessein supposé. Eluard - Breton, « Notes sur la poésie »

Au trésor collectif des « secrets de l'art magique surréaliste », Breton adjoint, en 1935, le « poème-objet »1. Il le définit comme :

L'expérience qui consiste à incorporer à un poème des objets usuels ou autres, plus exactement à composer un poème dans lequel des éléments visuels trouvent place entre les mots sans jamais faire double emploi avec eux.

Il en précise aussi la visée et l'enjeu poétique :

Du jeu des mots avec ces éléments nommables ou non me paraît pouvoir résulter pour le lecteur-spectateur une sensation très nouvelle, d'une nature exceptionnellement inquiétante et com­plexe.

En 1942, il propose une seconde définition :

Le poème-objet est une composition qui tend à combiner les ressources de la poésie et de la plastique et à spéculer sur leur pouvoir d'exaltation réciproque2.

Définition plus succincte, plus maniable donc. Mais plus vague aussi, et prêtant à confusion : elle fait l'économie de la mention explicite des « objets » incorporés au « poème » et, du coup, elle masque la spécificité du « poème-objet » – sa radicale étrangeté – pour l'aligner sur d'autres pratiques – surréalistes ou non – de combinaison de « la poésie » et de « la plastique ». Du mot et de l'image.

Devises, emblèmes ou rébus. Calligrammes. Collages (ceux que pratique M. Ernst au début des années vingt). « Tableaux-poèmes » (Ernst encore) ou « poésie-peinture » (Miró). Sans oublier, bien sûr, les expériences magrittiennes de « L'usage de la parole » et autres « Clés des songes » qui trouvent leur aboutissement (et leur mise au point théorique) dans le texte-image paru dans La Révolution Surréaliste (n° 12, 1929) sous le titre – programmatique et quelque peu provoca­teur – de « Les Mots et les Images »3.

Images-Textes et/ou Textes-Images. Créatures amphibies qui prennent vie simultanément dans/de l'iconique et dans le/du linguistique. Monstres hybrides, éminemment métamorphiques, où les formes à voir (« nommables ou non ») se font mots et où les mots à lire sont restitués au grouillement des formes. Où les unes et les autres ne prennent sens que de leurs mutuels miroitements (de « leurs pouvoirs d'exaltation réciproque »). La formulation bretonienne de 1935 fait, presque terme à terme, écho à celle de tel théoricien italien de la devise, pour qui « l'âme » (la sentence lisible) n'est pas plus l'interprète du « corps » (l'image visible) que le corps ne l'est de l'âme, puisque celui qui voit et qui lit interprète la pensée de l'auteur à partir du nœud de ces deux choses…

Nœud des miroirs : ici et là, les trajets du regard et ceux du sens, étroitement solidaires, se dédoublent, se superposent, se répercutent et se ramifient. Surréalistes ou non, toutes ces « merveilles » (je reprends ici un terme commun au lexique surréaliste et à celui des théoriciens et praticiens de l'emblème et de la devise) ont bien la caractéristique commune – qu'elles partagent avec le poème-objet – de faire jouer, dans un même espace (qui dès lors devient lui-même hybride et méta­morphique : textuel-plastique) des « mots » avec des « éléments visuels ». De transformer – simultanément et réversiblement – le spectateur en lecteur et le lecteur en spectateur. Tourniquets optiques, obligeant l'œil à lire là où il croyait voir, à voir où il croyait lire, ces pratiques constituent autant de transgressions des frontières et des hiérarchies : elles interdi­sent les définitions monologiques et les classements exclusifs (ceci est un poème, cela est une image ; ceci appartient au musée et cela à la bibliothèque). Machines à « dépayser la sensation », dérangeant les postures apprises/acquises, elles ne sont pas sans produire des effets perturbateurs toujours plus ou moins, comme le dit Breton, « inquiétants et complexes ». D'autant qu'elles jouent à plaisir de l'évidence opaque de l'objet et de la lisibilité hermétique du mot.

Le poème-objet bretonien a aussi en commun avec les autres hybrides, surréalistes ou non, de mots et d'images de procéder d'une même tentation. Régrédiente, sinon régressive, comme l'immémorial désir humain qui trouve à s'y dire : redonner force à un langage perdu (langue sacrée des origines mythiques : leur modèle commun, explicite ou non, demeure le hiéroglyphe) ; restaurer l'unité de la perception (autre mythe édénique) en compensant le défaut des langues post-babéliennes. C'est bien de cette tentation que relève pour Breton une expérience dont il attend qu'elle travaille à désagréger « la barrière des langues », qu'elle serve « la cause du langage universel »4. Tout en postulant, en effet, après Hegel, que « la poésie n'a pas cessé dans l'époque moderne d'affirmer son hégémonie sur les autres arts », il reconnaît qu'elle doit s'efforcer, parallèlement, « de remédier à ce qui constitue son insuffi­sance relative », tout particulièrement « en ce qui regarde l'expression de la réalité sensible, la précision des formes extérieures »5. S'il fait volon­tiers révérence au linguistique (« Après toi, mon beau langage ») et revendique la supériorité du « verbo-auditif » sur l'iconique, Breton n'en est pas moins conscient que les images, pour bouleversantes qu'elles soient, du poète demeurent des images virtuelles ; et que, seul, le peintre, le plasticien, peut nous faire « voir, mais alors voir » ses paysages intérieurs, donner une irréfutable réalité à ce « salon au fond d'un lac » que Rimbaud a tenté de susciter ici-maintenant par la seule hallucination des mots6.

« Je vois. J'imagine »7 : seule la conjugaison du linguistique et de l'iconique, déjà tentée par les peintres pour leur propre compte, pourrait donc permettre au poète à son tour de concilier, en les portant à leur plus haute intensité, ces deux facultés divergentes de l'homme.

À ne prendre en compte, comme j'ai jusqu'ici feint de le faire (et comme Breton semble lui-même y inviter), que la définition de 1942 (plus facilement mémorisable, il est vrai), et donc à rabattre le poème-objet sur d'autres « merveilles », surréalistes ou non, de mots et d'images, on oublie un peu vite que le poème-objet, comme d'ailleurs son nom l'indique, s'en démarque en nouant l'un à l'autre non pas un texte et une image, c'est-à-dire une représentation d'objet, mais bel et bien un texte et un objet. Or si, dans l'emblème, la devise, le calli­gramme (aussi bien que dans les collages et les tableaux-poèmes de M. Ernst, dans le cycle « poésie-peinture » de Miró ou dans les « Clés des songes » de Magritte) les mots sont comme le rappelle Magritte « de la même substance que les images », il n'en est nullement de même dans le poème-objet, puisque (et c'est encore Magritte qui en fait la remarque) « un objet ne fait jamais le même office que son nom ou son image »8.

Du trop fréquent oubli de la nature spécifique du poème-objet, il est vrai, la faute incombe, partiellement, à son inventeur lui-même. Assurément, c'est bien d'une expérience neuve (dont il semble d'ailleurs encore n'entrevoir, prudemment, que la « possibilité ») que parle Breton en présentant, en 1935, le poème-objet. Et non de la simple appro­pria­tion par les poètes d'une pratique déjà acclimatée par les peintres. Il n'en reste pas moins que, à situer ce « moyen nouveau » dont il dote la poésie dans le prolongement et la filiation directe des calligrammes apollinariens et mallarméens, à les mettre explicitement sous le signe du « Et moi aussi je suis peintre », il en masquait, d'entrée de jeu, la nouveauté9. Il devait d'ailleurs tout autant la masquer, rétrospective­ment, lorsque, dans les Entretiens, il établissait un parallèle entre son expérience et celles de Magritte sur « Les Mots et les Images », expé­riences qui ne différeraient dès lors qu'en raison de la spécialisation a priori  du champ d'exercice de l'expérimentateur, plasticien ou poète. En vertu du principe selon lequel « il n'existe […] aucune différence d'ambi­tion fondamentale entre un poème […] et une toile » surréalistes10. Breton affirme en effet : « Magritte, partant, lui, de la plastique, alors que je partais de la poésie, épiait ce qui pouvait résulter de la mise en rapport de mots concrets à grande résonance […] avec des formes qui les nient ou tout au moins ne leur correspondent pas rationnellement »11.

Trois remarques, ici, pour préciser les enjeux du « moyen nouveau » proposé par Breton en 1936 :

1. En alignant sa démarche poétique sur les expériences plastiques de Magritte, Breton semble n'avoir pas perçu (ou pas voulu voir…) l'enjeu véritable de l'entreprise du peintre. Enjeu doublement critique (et, somme toute, fort peu surréaliste) puisqu'il vise d'un même geste à détrôner les prestiges de la représentation et à déstabiliser les certitudes du langage. Rien de tel dans le poème-objet, dont la visée explicite est « l'exaltation réciproque », donc le double accroissement, des « pouvoirs » (de fascination, d'enchantement) du langage et de l'objet…

2. La définition parallèle par Breton du poème-objet et des hybrida­tions de mots et d'images pratiquées par Magritte, les désigne (et avec eux tous les hybrides surréalistes) comme des machines à fonctionne­ment oxymorique, dont la dynamique est assurée par la mise en contact de pôles opposés, divergents : les formes y doivent nier les mots, ou, à tout le moins n'entretenir avec eux aucun rapport logiquement prévisible.

Leur principe de fonctionnement est donc celui de l'écart maximal. De la non adéquation, la non pertinence, au moins apparente, du rapport qui les noue. Ce en quoi ils apparaissent bien, au même titre que les collages de M. Ernst, comme des matérialisations visibles de l'image surréaliste telle que la définit le premier Manifeste. Ce en quoi, enfin, ils diffèrent des emblèmes ou des devises, dans lesquelles l'âme et le corps (le concetto lisible et sa représentation visible) doivent être dans un rapport juste. Et du calligramme, soumis lui aussi à cette même exigence d'adéquation, le texte y donnant à voir la forme même, immédiatement reconnaissable, nommable, de l'objet dont il parle.

3. Bien que Breton l'ait explicitement inscrit dans la continuité du calligramme, le poème-objet, parce que l'objet « y trouve place entre les mots » en diffère radicalement. Dans le calligramme, les lettres du poème dessinent la forme de l'objet. L'image – et non la réalité concrète – de l'objet vient s'y loger dans la matière même du texte. Dans le poème-objet bretonien (qui, en contre-partie, n'exploite jamais les virtualités figurales, la visibilité de la lettre ou du mot), c'est l'objet lui-même, dans sa concrétude brute – sa forme visible, certes, mais aussi sa matière palpable, manipulable – qui fait irruption, dans son irréductible étran­geté. L'autre radical du mot, le nécessaire absent de tout discours, impose, par un coup de force qui fait la nouveauté scandaleuse de l'expérience, non sa représentation mais sa présence nue. (Ce en quoi, d'ailleurs, le poème-objet se distingue aussi du collage, des tableaux-poèmes ou de la peinture-poésie). Parce qu'il fait image, le calligramme donne comme possible la fusion, la connaturalité artificielle (si on veut bien me passer cet oxymore) du texte et de l'objet. Il se veut pacification de l'essentiel conflit qui oppose le mot et la chose, puisque l'un n'est jamais que l'exclusion, la mise à mort de l'autre. Le poème-objet, au contraire, les maintient côte à côte, dans leur écart maximal. Poème-objet : le rôle du trait d'union est ici fondamental ; il visualise le refus du comme assimilateur dont joue le calligramme (le poème est comme l'objet : il est son équivalent lisible). Selon le même processus que dans ces autres oxymores par quoi Breton définit la Beauté surréaliste, le signe typographique constitue le lieu même où s'opère « l'exaltation réciproque ». Par la mise en contact de deux pôles non pas seulement opposés (soit, comme chez Magritte, pour reprendre la formulation bretonienne : un mot et une forme qui le nie ou n'entretient avec lui aucun rapport justifiable), mais bien, par nature, exclusifs l'un de l'autre : le mot et la chose.

Quoi qu'en ait dit Breton, les vraies sources du poème-objet ne sont pas à chercher du côté du calligramme. Ni du côté des expériences magritiennes. Elles sont ailleurs. Du côté de l'objet. Plus précisément : de l'usage qu'en font la folie et le rêve.

De fait, alors même que, revenant dans Le Surréalisme et la Peinture sur la définition du poème-objet, Breton en efface la référence explicite aux « objets usuels ou non », l'exemple qu'il en propose (« Portrait de l'acteur AB en l'an de grâce 1713 ») n'est pas simplement un mixte de mots et d'images, mais bel et bien un objet qui conjoint et conjugue des mots et des choses. Une prolifération, à première vue anarchique, de choses : plaque de bois, verrou métallique, boîte dont les compartiments superposés recèlent courroies, débris de vitre, perles, œil de verre, valise-joujou en plastique… On y trouve aussi, il est vrai, une image : la photographie à vol d'oiseau de la pointe de Long Island (dite « Tête de canard ») pour évoquer, par un jeu de mots implicite, un objet absent : la tête du canard de Vaucanson. Le titre donc désigne un objet double, fait à la fois de mots et de choses. Et qui, de plus, joue ostensiblement de ce dédoublement. La date énigmatique 1713 (reflet des initiales manuscrites AB) est écrite avec des chiffres-objets métalliques vissés sur un support. La phrase manuscrite « D'un guichet de Port-Royal je te vois… » incor­pore en son centre un réel judas de bois et de métal. À cet ensemble texte/objet, disposé en colonne à droite, correspond, à gauche, un texte (la disposition en compartiments que relie l'un à l'autre et ponctue un jeu de reprises et d'échos formels, suggère une articulation syntaxique entre les objets) de choses. Lequel incorpore, à son tour, des mots. Ici, de façon exemplaire, démonstrative, les choses se font mots et, réversible­ment, les mots se font choses.

C'est bien encore à un hybride de texte et d'objets (non d'images) que renvoie la précision chronologique sur quoi se clôt la définition : « le premier poème-objet a été présenté par André Breton en 1929 ». La formule, en effet, demeure énigmatique (il ne semble pas exister de poème-objet de Breton daté de 1929) tant qu'on ne s'avise pas que, en 1929, Breton, directeur de la revue, a bien présenté aux lecteurs de La Révolution Surréaliste (n° 12). sinon à proprement parler un poème-objet, du moins un étrange objet, composé d'un énigmatique assem­blage de choses et d'un texte manuscrit12.

Il est vrai que la présence, dans ce même numéro 12, de deux hybrides de texte et d'images (« Le Vampire », « roman imagé » d'un fou de Serbie, présenté par Monny de Boully – et non par Breton 13… ; « Les Mots et les Images » de Magritte) est pour entretenir l'équivoque. Mais celle-ci ne tient pas si l'on compare à cet objet-texte (proposé sans commentaire ni référence, mais l'on sait qu'il s'agit, comme pour « Le Vampire », de l'œuvre d'un aliéné) le poème-objet présenté par Breton comme illustration et paradigme de sa définition. La ressemblance en effet saute aux yeux. L'un comme l'autre présente, dans une disposition très voisine, ces associations d'objets accumulés et d'inscription manus­crite, ce caractère d'écriture figurative secrète dont Prinzhorn faisait, à la même époque, une des caractéristiques récurrentes des « expressions de la folie »14. Dans l'un et l'autre cas, à l'évidence, (je cite encore Prinzhorn) « les choses du monde extérieur ont perdu leur valeur propre, les objets sont subordonnés à une autre fin, porteurs et représentants des motions psychiques » les plus intimes de leur producteur. Dans l'un et l'autre cas, l'impérieuse nécessité des images intérieures à trouvé à s'objectiver (littéralement et dans tous les sens…), pour la seule jouis­sance du sujet, en un message complexe – indissoluble nœud de paroles et de choses – déchiffrable pour (sinon par) lui seul. D'où, chez Breton, qui n'était pas fou, la nécessité du décryptage systématique et minutieux auquel il se livre, pour lui-même autant que pour son lecteur, dans le texte qui accompagne la définition et son illustration. La procé­dure est ici la même que dans les lectures de rêves des Vases Communicants.

Quoi qu'en ait dit Breton, sans doute tient-on là, avec cet étrange « objet d'aliéné » bien plus qu'avec le texte-image de Magritte, une des sources directes du poème-objet. La référence implicite (Breton signalant et datant « le premier poème-objet » prend soin d'en conserver l'opacité) à la folie (dont on sait que les surréalistes ne voulaient y voir que l'expression brute, immédiate – éminemment dérangeante – du désir) suffirait, à elle seule, à justifier cette « sensation […] d'une nature exceptionnellement inquiétante et complexe » que, selon Breton, le poème-objet est pour produire sur « le lecteur-spectateur ».

Cette dimension cryptique inhérente à la nature du poème-objet (de « l'objet d'aliéné » aussi bien), qui met le lecteur-spectateur dans l'incon­fortable position d'un voyeur face à un spectacle intime qui ne lui est pas destiné, à l'opacité d'une serrurerie mentale dont la clé lui est refusée, est fortement marquée dans les poèmes-objets que Breton a, sporadique­ment, fabriqués du début des années trente aux toutes dernières années de sa vie. Si certains d'entre eux ont été exposés ou reproduits avec son aval, le plus grand nombre semble avoir été réservé à un usage privé : offrande à l'ami (RosenKavalier) ou, surtout, à l'amie (Page-objet, « Ces terrains vagues... », « La femme étant à l'homme… ») ; ex-voto à usage strictement interne (« Madame, vous m'êtes apparue... ») ; instru­ment d'un rituel érotique (Pour Jacqueline) ; voire amulette ou objet d'envoûtement15.

Il arrive très souvent qu'il soient signés du seul prénom de leur produc­teur. Ils sont presque tous dédicacés, précisément datés, parfois au jour près, sans doute à l'occasion de quelque célébration intime. Certains semblent avoir disparu ; tout au moins ne sont-ils plus, aujourd'hui, localisables. Ainsi de ce paquet de cigarettes amélioré dont il semble ne rester d'autre trace qu'une photo de Man Ray et dont je ne sais si le miroir dans lequel il se reflète est un simple artifice du photographe ou s'il fait partie du dispositif voulu par Breton. Ce que laisserait supposer, entre autres, le jeu entre les mots lisibles « l'océan glacial », et l'eau de la glace visible… Mais, après tout, si en tant que poème-objet il eût pu prétendre à la double pérennité du poème et de l'objet d'art, n'était-il pas dans sa nature de paquet de cigarettes de disparaître en fumée, froissé et jeté après usage ? Objet éphémère, poème pour dire l'éphémère : « jeune fille aux yeux bleus » (Breton ne fumait-il pas du bleu Scaferlati ?) « dont les cheveux étaient déjà blancs »16. Ainsi, encore, de cet autre, La lampe, arrangement d'objets (dont un tableau de Matta) et de texte (inscrit sur une lampe de dentellière), composé par Breton à l'occasion de la sortie d'Arcane 17 et dont l'objectif d'Elisa a perpétué la très provi­soire existence. Mais sous les seules espèces d'une image17

Il peut y avoir, il est vrai, une autre explication, moins anecdotique, à cette relative discrétion – ou négligence – de Breton à l'égard de ses poèmes-objets. Lorsque, en 1935, il propose le poème-objet comme un « moyen nouveau » qui permettrait à la poésie « d'atteindre à la précision des formes sensibles », il ne le fait pas sans précautions ni réticences, le présentant simplement comme une possibilité à explorer, une expérience dont l'efficacité poétique, audacieusement postulée, n'en reste pas moins encore à démontrer. On peut donc supposer que, peu ou prou, le poème-objet, à ses yeux, n'a pas tenu ses promesses proprement poétiques… C'est, en fin de compte, dans Le Surréalisme et la Peinture que Breton reprendra, avec la modification que l'on sait, la définition du poème-objet. Comme si « l'exaltation réciproque » espérée, postulée, en 1935, des « pouvoirs » de la poésie et de  la plastique avait, au bout du compte, tourné au seul profit de la seconde…

Quoi qu'il en soit, pour que l'expérience du poème-objet prenne tout son sens et toute sa portée, il est nécessaire de la replacer dans le contexte du début des années trente. Du temps que la réflexion et la pratique surréaliste étaient tout entières tournées vers l'objet (considéré dans son usage surréaliste, bien entendu). À tel point que Breton peut alors écrire, dans Qu'est-ce que le Surréalisme (1934) :

C'est essentiellement sur l'objet que sont demeurés ouverts ces dernières années les yeux de plus en plus lucides du Surréalisme. C'est l'examen très attentif des spéculations récentes auxquelles il a publiquement donné lieu […] qui peut permettre de saisir dans toute sa portée la tentation actuelle du Surréalisme.

Il est désor­mais indispensable, ajoute-t-il, « pour continuer à comprendre, de centrer sur ce point l'intérêt ». Dans Les Vases Communicants (1932) il va jusqu'à mettre l'image surréaliste (donc l'usage surréaliste du langage) et, par delà, la poésie tout entière, sous le signe de l'objet : « La tâche la plus haute de la poésie » écrit Breton, est de « comparer deux objets aussi éloignés que possible », de les « mettre en présence de manière brusque et saisissante […]. C'est toute la signifi­cation de l'objet qui est en jeu ».

Ainsi le poème-objet – et c'est bien ce qui le distingue des autres hybrides lisibles-visibles – participe de la même « nécessité de fonder […] une physique de la poésie » que la création des objets dits « surréa­listes ». De la même « volonté d'objectivation » dont la visée première est de concrétiser pleinement l'imaginaire et non pas, simplement, de lui donner forme visible18. C'est bien ainsi que l'entendait Crevel : « Plus de cloisons étanches entre le monde extérieur et le monde intérieur […] entre les choses et leur reflet dans l'homme, les idées »19. Ou Nezval, qui jugeait « les expériences psychologiques avec les objets surréa­listes » beaucoup plus utiles que l'écriture automatique : « Ici (l'homme) se trouve devant un arrangement inhabituel d'objets utilitaires ou hors d'usage comme devant sa propre image20… ». Ou, bien entendu, Breton qui, dès 1924, dans son Introduction au Discours sur le peu de réalité, prônait la fabrication d'objets apparus en rêve, « véritables désirs solidi­fiés »21. Il en espérait « rien moins que l'objectivation de l'activité de rêve, son passage dans la réalité ». Des années plus tard, une identique volonté d'objectivation le retient, fasciné, devant les sculptures de Giacometti : « Les figures nouvelles issues de la tête et du cœur de l'homme […] mettent pied à terre, et, dans la matérialisation fervente qui baigne Henri d'Ofterdingen ou Aurélia », celle-là même du rêve, « affrontent victorieusement l'épreuve de la réalité »22.

Parce que l'objet y fait à la fois fonction de mot et de chose, le mot de chose et de mot, le poème-objet peut être tenu pour la matérialisation, sinon toujours d'un rêve, du moins du (travail du) rêve. On se souvient que, selon Freud, dans le rêve, si les choses peuvent tenir lieu de mots, les mots, eux, sont fréquemment traités comme des choses et sujets aux mêmes compositions que les (représentations d')objets. Ce sont, à très peu près, les mêmes termes que Breton utilise, à dix ans de distance, pour décrire l'effet que produirait la matérialisation des objets oniriques et celui que doit susciter le poème-objet : « sort éminemment énigmatique et troublant » / « sensation exceptionnellement inquiétante et com­plexe »… Un de ses poèmes-objets, d'ailleurs, porte le titre de Rêve-objet. Il est explicitement présenté comme « la mise en scène », la « figu­ration en trois dimensions » d'un de ses rêves, et donne lieu à une inter­prétation détaillée23.

Plus que dans la lignée de l'emblème, du calligramme ou du collage, qui ne jouent que de la juxtaposition ou de la superposition du lisible et du visible, le poème-objet trouve sa juste place aux côtés de ces bizarres bricolages dont Breton n'a cessé de rêver depuis le « curieux » livre-gnome aux pages en laine noire de 1924. Objets bouleversants qui eussent été autant d'images matérialisées.

« Cendrier-Cendrillon » de L'Amour Fou, vu en rêve lui aussi, et qu'il eût fallu réaliser en verre, parce que, dans le texte du conte, la pantoufle était en vair.

« Proverbe-Objet » de Trajectoire du Rêve :

Je songe […] depuis longtemps à réaliser ce qui m'est apparu comme un proverbe-objet fort énigmatique, conçu à partir du précepte « Ne pas mettre la charrue avant les bœufs ». Il s'agirait d'atteler à une charrue à leur échelle deux écrevisses (sans oublier de faire faire demi-tour à la charrue).

« Enveloppe-Silence » « objet fantôme » concrétisant « un assez pauvre calembour » (il s'agissait d'une enveloppe – sans inscription – munie de cils et d'une anse…)24.

La différence entre ces tentatives (inabouties) de réification totale du langage et le poème-objet tient d'abord à ce que, des unes à l'autre, on est passé de l'unité close de l'image isolée, du jeu de mots ou de l'apho­risme au déploiement syntaxique d'un texte ; de l'homogénéité d'une écriture des/en choses, d'où le mot générateur s'est absenté, à l'hétéro­généité d'une écriture métisse, à la fois mots et choses. Elle tient aussi à ce que les premières, prenant appui sur un pré-texte reconnaissable (il relève de la culture populaire, de la sagesse des nations ou du calembour facile) sont, de ce fait, immédiatement et sans reste, transposables en mots. Tandis que du poème-objet, Breton, à quelques exceptions près, a, selon la formule rimbaldienne, réservé la traduction.

Les poèmes-objets de Breton sont des cryptogrammes. Mais ce sont des cryptogrammes anaglyphiques25. La transparence énigmatique des mots et l'opacité muette des choses s'y conjuguent, échangeant leurs respectifs prestiges. La parole inouïe (inaudible ?) du désir, toujours fragmentaire, erratique, trouve à s'y faire entendre dans le battement, réversible, de dévoilement et d'occultation qui la constitue. Et que, presque toujours, matérialise la construction de ces étranges bricolages poétiques.

Pan(h)oplie pour Elisa26 se donne ouvertement comme crypto­gramme : « Ce poème-objet doit se lire… » Ecriture secrète, écriture sacrée de l'amour : « cette dernière ligne en hiéroglyphes égyptiens… ». Et comme anaglyphe : les scarabées n'y sont pas simple inscription hiéroglyphique mais objets à trois dimensions. Son titre qui le définit comme les armes parlantes, l'emblème, d'Elisa, s'écrit, parallèlement, en choses et en mots. Le trident du tissu imprimé est aussi un E majuscule. Les scara­bées dessinent les lettres de panhoplie. Explosante-fixe : si je vois le grouillement des scarabées, je ne lis pas les lettres ; si je lis le mot, je ne vois plus les scarabées. Le H surnuméraire dédouble encore ce mot-chose en mot-valise : panoplie hopi. Sur l'anaglyphe égyptien se greffe ainsi un pictogramme amérindien. Mémoire d'une célébration intime (érotique-voilée) : aux premiers temps de leur amour, Elisa et André ont visité ensemble les réserves hopis. Du vert diurne au bleu nuit, les scarabées portent les couleurs de la femme aimée, comme la plume bleue de son béret et le cartouche vert où des hiéroglyphes, tout en la donnant à voir, encryptent une déclaration d'amour.

Il arrive que ces étranges serrureries mentales matérialisées soient à double entrée : le poème-objet renvoie à un texte antérieur susceptible de l'éclairer. Il peut en être, explicitement, un fragment. Ou, implicitement, le prolongement. D'autres fois, la piste est plus ténue : c'est à la mémoire, nécessairement sélective, aléatoire, du lecteur de jouer. Mais, presque toujours, un indice est proposé à la sagacité du décrypteur. Qui peut dès lors espérer trouver la clé du cryptogramme en insérant le poème-objet dans le réseau textuel ainsi désigné ou suggéré. La lecture réactive la dialectique du manifeste et du latent qui structure chaque poème-objet.

Page-objet : un coffret de bois, massif, opaque, s'ouvre pour livrer son trésor. Trésor, apparemment, de pacotille : deux yeux de verre, une touffe de plumes. Sur un carton, à l'intérieur du couvercle, une citation manuscrite (fragment que trois points signalent comme lui-même fragmentaire) de Nadja : double métonymie pour désigner le texte. Mais la phrase citée propose « la chasse au grand-duc » comme métaphore de l'écriture du récit. Ce « grand-duc » lisible, les trois compartiments du coffret le donnent à voir. Par métonymie : deux yeux de verre encadrant une double huppe de plumes. Qui est, en réalité, une mouche pour la pêche : métaphore concrétisée de la mentale « question des appâts » qui hante Nadja. Enfin, la disposition des yeux de verre de part et d'autre de la huppe évoque le portrait métonymique de Nadja, où la métaphore lisible des « yeux de fougère » devenait visible. Enfin, la dédicace (du poème-objet, mais aussi, par la citation qui en est faite, de Nadja) à une (autre) femme reflète, en le redoublant à distance, le déplacement de Nadja à « Toi » par quoi s'achève le récit. Ainsi, à travers le double jeu des mots et des choses, se donne à déchiffrer, cryptogramme anaglyphique, une déclaration d'amour occultée27.

Carte resplendissante de ma vie28… Ici les objets se mêlent aux mots. Ils constituent en quelque sorte l'initiale (le sceau rouge et or fait fonction de lettrine enluminée) et la rime des vers (les rouages de montre, la carte à jouer, la feuille…).

Entre des objets disparates s'établissent des échos purement plas­tiques, qui trouvent leurs répondants dans les mots du poème : la forme de la feuille (qui, posée sur le visage de la Dame de carte, se voit/se lit aussi comme voilette) redouble celle du pique ; l'extrémité recourbée de la feuille prolonge la courbure des rouages inférieurs de la montre : les uns et les autres matérialisent les « hameçons » lisibles. La « femme aux cheveux d'hameçon » rencontrée dans « le train bleu » se reflète dans la dame de pique aux cheveux bleus, qui fait de la première une femme fatale. Mots et choses semblent pris dans un jeu de métamor­phoses réciproques : « l'enfant perdu dans le jardin de la pendule », trouvant sa rime visuelle dans l'enroulement des rouages, les transforme en un ventre maternel, qui, dans un mouvement régrédient, apparaît au creux du « jardin » lisible. À la faveur des « cheveux d'hameçon », un visage arcimboldesque à la chevelure bleuâtre surgit des rouages emmêlés. « Je vois J'imagine »…

Les cartouches parallèles de carton blanc qui portent le texte, répon­dent aux rectangles blancs du ruban de satin. Ils sont soumis à la même alter­nance d'apparition/disparition : le ruban passe tour à tour sur et sous le tissu bleu nuit qui sert de fond ; des lucarnes, découpées dans le même tissu, alternativement donnent à lire (noir sur blanc) et dissimulent un texte lacunaire. Seul échappe à ce jeu d'oscillation occultante le cartouche noir où s'inscrivent en blanc la date et les prénoms des amants. Dédicace ou faire-part ? Présage de la mort d'un amour. Déjà annoncée par la Dame de Pique… Cette rupture des échos formels fait fonction d'indice. Le battement de l'ombre et de la lumière, le jeu redoublé du « fort/da » qui structurent le poème-objet, renvoient le lecteur-spectateur à un autre jeu, dans un autre texte. Le jeu de l'amour perdu, trouvé et reperdu dans le tourniquet du toujours et du longtemps qui se met en place aux dernières pages de L'Amour Fou. Pages dédiées à Ecusette de Noireuil (l'enfant caressée dans le jardin de la pendule…) et étroitement contemporaines du poème-objet.

Madame vous m'êtes apparue pour la premi… : le mot inachevé (le syntagme plutôt : le lecteur comble sans peine la lacune : « pour la première fois ») cède la place à l'objet ; une hermine miniature, inatten­due, occupe la place vide où devrait se lire le récit de la rencontre. Le lecteur cherche alors dans sa mémoire où, « pour la première [?] fois », dans un texte de Breton, lui est apparue une hermine. C'était peut-être dans Poisson Soluble, pour une autre apparition bouleversante : « La femme aux seins d'hermine se tenait… ». La bête blanche, maté­rialise, ici-maintenant, le corps de désir. Dont le texte ne peut que dire l'absence et suggérer nostalgiquement l'inoubliable sillage29

Le torrent automobile30… : trois vers (manuscrits) au dessus d'un canif, fermé, au manche de corne (ou de galalithe) rose. La disposition en rectangle allongé du poème renvoie, comme en miroir, au rectangle virtuel où s'inscrit l'objet. Et vice-versa. Noués l'un à l'autre par la reprise parallèle d'une même forme, le poème se fait objet, l'objet poème. L'évidence nue, la banalité quotidienne du canif s'exaltent au contact du jeu énigmatique des images poétiques, qui (peut-être) s'en éclairent d'autant… La suavité fade, couleur de sucreries, du manche rose, ponctué de noir, fait écho, dans la mémoire du lecteur-spectateur au titre d'un autre poème de Breton : « La mort rose ». Les mots du poème, dès lors, noués au canif fermé, se mettent à jouer. La course folle du « torrent automobile », « l'écharpe », le « frisson », les « débris de style corinthien » s'ordonnent autrement. N'y eut-il pas quelque jour une danseuse (elle s'était vouée à l'exhumation de la chorégraphie antique, corinthienne, pourquoi pas ?) qui fut étranglée par son écharpe (rose, peut-être ?), prise dans les roues de son automobile lancée comme un torrent dans le frisson de la vitesse. (Je vois la forme allongée d'un canif fermé ; j'imagine une de ces longues décapotables des années folles…). Pris dans le réseau des mots, l'inoffensif canif déploie ce qu'il masquait : la faux menaçante de la Mort. Rose. Mais les lames en sont maintenues repliées, inermes, par la ficelle entrecroisée qui fixe l'objet à son support. Y inscrivant, toutefois, l'X énigmatique du destin… Le poème-objet se révèle pour ce que (peut-être) il est : amulette protectrice, exorcisme contre une tentation mortifère ? Mais peut-être, aussi, est-ce l'inconscient de la lectrice-spectatrice qui parle, seul, ici ?

En tout état de cause, la même présence en creux d'un texte qui donne tout leur relief aux jeux conjugués des mots et des choses se retrouve dans presque tous les poèmes-objets de Breton. Comme si l'exaltation réciproque des pouvoirs respectifs des mots et des choses ne pouvait prendre son plein effet que de l'intervention d'un pré-texte.

Le lien entre le miroir brisé visible et la question de Diderot sur l'amour, dans Portrait de l'artiste… demeure hermétique si l'on ne resti­tue pas, entre la chose vue et les mots qui l'interprétent, d'autres mots, venus de L'Immaculée Conception : « Lorsque l'homme et la femme sont couchés sur le dos et qu'une jambe de la femme est en travers du ventre de l'homme, c'est le miroir brisé »31.

L'assimilation à la fumée d'une cigarette des cheveux blancs de la jeune fille aux yeux bleus passe par la référence implicite au Revolver à cheveux blancs. Le décryptage de l'eau /O huppé(e) du Rêve-objet prend appui sur la lecture de L'Air de l'eau. Un bas déchiré s'éclaire d'entrer en résonance avec tel passage des Vases Communicants32 qui donne sa vraie valeur, celle d'un exorcisme, à l'image (en soi assez banale) d'Orphée et du désir (la « pierre angulaire » de la vie enfin retrouvée) fondus ensemble dans les cheveux de la femme aimée.

Un seul de ces poèmes-objets semble échapper à cette règle impli­cite. Fonctionner pleinement sans recours à un pré-texte : Je vois J'imagine33. Choses et mots s'y conjuguent, s'y exaltent réciproque­ment pour donner ensemble à lire-voir un poème-objet en quelque sorte paradigmatique. « L'intersection des lignes de force invisibles » se trouve en prolongeant imaginairement les lignes ébauchées par les ficelles qui fixent au support le miroir brisé, l'aile et l'œuf. Au creux du » point de chant vers quoi les arbres se font la courte échelle » se niche (hors d'atteinte) l'oiseau absent que suscite la double métonymie de l'aile et de l'œuf visibles. « L'épine du silence » vient s'inscrire dans les brisures du miroir opaque, muet donc… À l'œuf qui dit « Je vois J'imagine » répond l'œil clos qui seul peut découvrir « à perte de vue » les paysages intérieurs et faire de la fumée d'un vapeur sur la  mer le « seigneur des navires [qui] livre au vent son panache de chien bleu… » Il n'en reste pas moins que, pour le lecteur-spectateur, les pouvoirs du poème-objet ne s'exaltent vraiment qu'à le lire-voir (anachroniquement) dans la lumière des premières pages d'Arcane 17, où se joue le même combat de l'opacité et de la transparence. Alors seulement volent en éclats les limites un peu bien décevantes d'une définition en forme de « leçon de choses » et d'une métaphore sans grande surprise.

Ce serait donc, toujours, les pouvoirs des mots (« Après toi, mon beau langage… ») qui l'emporteraient sur ceux des choses… Ainsi pourrait s'expliquer, en fin de compte, que le poème-objet n'ait pas connu, dans le surréalisme, l'exaltation à quoi Breton, en 1935, semblait pourtant le destiner.

A le considérer dans sa totalité, le poème-objet (qui, selon sa défini­tion première, incorpore aux mots des objets) est lui-même d'abord un objet. Objet parlant… Coffret à compartiments (Page-objet) ; boîte à cigares (RozenKavalier) ou d'entomologiste (Pan(h)oplie). Panneau pour leçon de choses : (Un bas déchiré ; on y peut reconnaître la réalisa­tion concrète d'une planche d'encyclopédie. La soie dans tous ses états, de la branche du mûrier au bas féminin, en passant par les balais de bruyère où les vers font leurs cocons, les cocons eux-mêmes, les torsades de floche et les bobines). Planche à fossiles (À l'intersection…). Sous-verre encadré de bois (Carte resplendissante…). Paquet de cigarettes (L'Océan glacial…). Maquette d'un couloir d'hôtel (Rêve-objet).

Objet pesant ou léger, lisse ou hérissé d'aspérités, mêlant des matières de nature et de texture différentes, éveillant tout un éventail de sensations tactiles. Le froid d'un œil de verre ; la caresse d'une plume ou d'une fourrure ; la suavité d'une aile de porcelaine ; le granuleux d'un œuf de plâtre ; le veiné d'un buste de bois ; le rèche d'un gant de cuir ; le strié d'un manche de corne ; le relief d'une dentelle ; le moelleux de la soie grège… Autant d'éléments qui, s'ajoutant aux formes et couleurs visibles, permettent aux mots du texte de déployer leurs latences.

Objet manufacturé, bricolé même, plutôt, et qui s'affiche comme tel : ficelles et épingles apparentes (elles concourent parfois à l'exaltation réciproque) ; découpages, collages et montages nullement dissimulés (à l'opposé, donc, du masquage, de l'assimilation des éléments hétéro­gènes pratiqués par Ernst dans ses collages) et parfois volontairement maladroits. L'écriture manuscrite du texte, qui imprime sur le papier la trace du corps en acte, participe elle aussi de cette manufacture artisanale. Une activité manuelle parallèle est attendue, voire exigée, du lecteur, dès lors transformé non pas simplement en spectateur-décrypteur (comme dans l'emblème ou le calligramme) mais en opérateur. En manipulateur. Le coffret ou les portes doivent être ouverts, la maquette mise à plat pour livrer leur secret de mots – et de choses. Pour les bien voir, pour les lire, il faut s'assurer du bon angle d'ouverture, contrôler l'ombre portée du couvercle (qui peut masquer une ligne de texte) et l'entrebâil­lement des portes battantes qui laissent échapper un objet ou voir un mot. Le paquet de cigarettes doit être retourné pour que puisse être lu le texte inscrit sur l'autre tranche…

L'œil, ici, l'œil qui lit et qui voit, n'est plus seul à être sollicité. Et d'ailleurs, la composition spatiale du poème-objet n'introduit que fort peu de perturbations dans le parcours de lecture. Certes, dans Rêve-objet, (des index visibles le signalent) on doit d'abord lire de bas en haut avant de retrouver – en deux temps – le trajet normal de la lecture : de gauche à droite, puis de haut en bas. Dans Un bas déchiré, le balayage de l'espace lisible/visible est sans doute plus capricieux. Mais le parcours de l'œil, là encore, est fléché : la taille de l'écriture manuscrite et celle du module de carton où elle s'inscrit relient les trois premiers mots du texte, en haut, et les trois derniers, en bas. Une main de bois, l'index tendu vers la droite, et des rangées parallèles, horizontales (lignes de texte ou portées d'une partition) se superposent à la section du poème qui doit se lire de gauche à droite. Deux écheveaux de soie floche, parallèles eux aussi, mais verticaux, accrochés la tête en haut, de part et d'autre d'un cadre rectangulaire où sont disposés deux objets (l'un vertical, l'autre horizontal) évitent toute erreur de parcours pour les trois colonnes de texte, parallèles, à lire l'une après l'autre, de haut en bas et de gauche à droite. Les objets, ainsi, balisent l'espace lisible/ visible et assurent, sans grand risque d'erreur, le trajet sinon du sens, du moins de la lecture.

Mais l'œil, qui toujours (qu'il lise ou qu'il voie) maintient à distance l'objet de sa visée, l'œil est insuffisant à rendre compte du poème-objet. La main aussi doit entrer en action. Il s'agit bien de « dépayser la sensation », d'opérer un « dérèglement » de l'usage attendu des sens. Et l'on peut songer au fameux – et scandaleux – « Prière de toucher » de Duchamp. Ou se souvenir que, si Breton s'est montré très critique face aux essais futuristes de mise en liberté des mots, il a au contraire porté un jugement favorable sur leurs tentatives de « parolibres plastiques »34 qui visaient à dépasser, d'un seul et même mouvement, les limites de l'optique et celles du linguistique. Comme le poème-objet justement. Nul doute que l'exaltation réciproque du mot et de la chose, portés l'un et l'autre (selon le principe bretonien du « signe ascendant »), par leur mise en contact, à leur plus haut degré d'incandescence, n'y tienne aussi de cette double sortie hors des frontières reconnues. Dans les « parolibres plastiques », Breton a salué l'émergence d'un art purement tactile tendant à appréhender l'objet « par des moyens primitifs » (toujours le rêve de l'unité originelle) « et à abattre ce qu'il peut y avoir de tyrannique et de décadent dans l'impérialisme de la vue ». Tel éloge, pour surprenant qu'il soit, est de nature à relativiser quelque peu l'exaltation lyrique de « l'œil à l'état sauvage » par quoi s'ouvre Le Surréalisme et la Peinture. Et à replacer dans son juste éclairage l'expérience du poème-objet.

Incorporant les choses aux mots, le poème-objet mobilise le corps tout entier. Il relève donc, éminement, de cette langue immédiatement accessible à tous les sens, langue susceptible non seulement de faire écouter, ou même simplement voir, mais encore sentir, palper les « inventions d'inconnu ». Et c'est bien à Rimbaud que se réfère Breton pour justifier le « grand intérêt de l'expérience » dont, en 1935, il entre­voit la possibilité :

Pour aider au dérèglement systématique de tous les sens, dérèglement préconisé par Rimbaud et remis constamment à l'ordre du jour par le surréalisme, j'estime qu'il ne faut pas hésiter – et une telle entreprise pourrait avoir cette conséquence – à dépayser la sensation35.

*

Du poème-objet considéré comme un fragment re-trouvé, ou plutôt re-inventé, de la langue toujours perdue. Celle d'avant Babel. Du temps que les choses parlaient. Du temps que le monde était un grand livre. Avant que les signes en soient devenus opaques, illisibles. C'est cette nostalgie que ne cessent de redire, par leur dimension cryptographique et anaglyphique, les poèmes-objets. Leur ultime aboutissement est sans doute cette « langue des pierres », muette et pourtant loquace, que Breton se plaisait, sur la fin de sa vie, à épeler, à déchiffrer le long des berges du Lot.

Derniers poèmes-objets (ou plus exactement : objets-poèmes) : ce caillou où Breton avait simplement écrit « Souvenir du Paradis Terrestre ». Ou mieux encore le colloque muet qu'entretiennent, depuis la nuit des temps, deux autres pierres : La Grande Tortue et Le Cacique36. Car, poussé à ses ultimes conséquences, le poème-objet, loin de permettre l'exaltation réciproque du mot et de la chose, aboutit à la mise hors jeu du langage. De l'usage proprement poétique du langage. Qui, ne compensant le défaut des langues que par la seule matière langagière (les mots rendus à leur existence concrète), ne vit somme toute que de l'essentielle exclusion de la chose. Et Breton le savait bien qui, en dépit de la nouveauté prometteuse et exaltante du poème-objet, s'adressait, dès 1935, à lui-même cette mise en garde : ne recourir vraiment à ce nouveau moyen « qu'après qu'on se sera fait une idée très claire des moyens propres à la poésie, et qu'on aura cherché à tirer le meilleur parti de ces moyens »37.

Notes

1. Breton, « Situation surréaliste de l'objet », 1935, in Position politique du surréalisme, Denoël-Gonthier, p. 137.
2. Repris in Le Surréaisme let la peinture, Gallimard, 1965. Cf. Je vois J'imagine, Poèmes-objets, Gallimard, 1991, p. 8.
3. ERNST, collages, « Apollon refuse », « L'Ascaride de sable », 1920 ; « La puberté proche », 1921 ; tableaux-poèmes,  « Dans une ville… », « Qui est ce grand malade… », 1923-24.
4. « Situation surréaliste de l'objet », op. cit., p. 135-136.
5. Ibid., p. 130-135.
6. Cf. les quatre premières pages de Le surréalisme et la peinture, op. cit.
7. Mots inscrits sur un œuf de plâtre in poème-objet reproduit p. 21 de Je vois J'imagine, op. cit.
8. MAGRITTE, « Les Mots et les images », La Révolution surréaliste, n° 12, décembre 1929, p. 31-32.
9. « Situation surréaliste de l'objet », op. cit., p. 136.
10. Ibid., p. 131.
11. Breton, Entretiens, Gallimard, 1957, p. 164.
12. La Révolution surréaliste, op. cit., p. 12.
13. Ibid., p. 18-19.
14. PRINZHORN, Expressions de la folie (1922), Gallimard, 1984.
15. Je vois J'imagine, op. cit., p. 41, 19, 31, 182, 37, 39. « Un bas déchiré », ibid., p. 35, a semble-t-il, été acheté par Matta à Breton pour « conjurer de graves troubles de la vue », ibid., p. 171.
16. Ibid., p. 28.
17. Ibid., p. 40.
18. Breton, « Crise de l'objet », Cahiers d'Art 1-2, 1936, repris in Je vois J'imagine, op. cit., p. 1-7.
19. CREVEL, « Surréalisme », in VU, 1934.
20. Tract du 21 mars 1934 : « Le Surréalisme en Tchécoslovaquie ».
21. Repris in Point du Jour, Gallimard, 1934.
22. « Genèse et perspective du Surréalisme », in Le Surréalisme et la peinture, op. cit.
23. In Cahiers d'Art, 1935, repris in Je vois J'imagine, op. cit., p. 22-25.
24. Le Surréalisme au service de la Révolution, n° 3, décembre 1931, repris in Je vois J'imagine, op. cit., p. 48-55.
25. Breton emploie ce terme en 1941 (dans « Genèse et perspective du surréa­lisme », op. cit.) à propos des Boîtes de Cornell : « aux confins de la vue stéréoty­pique, anaglyphique et de la vision stéréotypée [Cornell] a médité une expérience qui bouleverse les conditions d'usage des objets ».
26. Je vois J'imagine, op. cit., p. 47.
27. Ibid., p. 19 ; Nadja, 1928, in Breton, Œuvres Complètes I, Pléiade, Gallimard, 1988, p. 715.
28. Je vois J'imagine, op. cit., p. 39.
29. Breton, Poisson soluble, O.C. I, op. cit., p. 382. Je vois J'imagine, op. cit., p. 37.
30. Ibid., p. 20.
31. Breton -ELUARD, L'Immaculée Conception, O.C., op. cit., 1930, p. 875.
32. Breton y évoque un « bouquet très poussiéreux de cocons de vers à soie suspendus à des branchages secs qui montaient d'un vase incolore », vu dans la vitrine « d'un marchand de bas » qu'il rêvait de placer « dans l'angle supérieur gauche d'une petite bibliothèque vitrée » destinée à contenir des « romans noirs ».
33. Je vois J'imagine, op. cit., p. 21.
34. A. ROGNONI (Manifeste futuriste des parolibres plastiques, janvier 1922) les définit comme des « lyriques polyexpressifs », « tableaux tactiles », où « des fils, du papier d'étain, des plumes, des voiles seront ajoutés aux mots ». Leur effet sera de plonger « complètement le lecteur-observateur dans l'ivresse créatrice du poète ».
35. « Situation surréaliste de l'objet », op. cit., p. 138.
36. « Langue des Pierres », in Le Surréalisme même, n° 3, automne 1957.
37. « Situation surréaliste de l'objet », op. cit., p. 138.

Pour citer cet article :

MOURIER-CASILE Pascaline (2006)."Le poème-objet ou « l'exaltation réciproque »". Revue La Licorne, Numéro 23.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=3488

(consulté le 24/11/2017).

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