Le vocabulaire à l’épreuve de la langue : l’exemple d’Andromaque

Publié en ligne le 20 mai 2009

Par Bénédicte LOUVAT

La sobriété du vocabulaire de Racine est devenue, comme le rappelle Charles Bernet dans la partie liminaire de son Vocabulaire des tragédies de Jean Racine. Analyse statistique1, un lieu commun de la critique racinienne depuis la fin du XIXe siècle. Remis en cause en 1955 par la publication des premiers index portant sur l’ensemble du théâtre classique, parus sous la direction de P. Guiraud2, ce lieu commun a néanmoins perduré puisque « selon une idée reçue, qui survit encore aujourd’hui, Racine aurait employé entre 800 et 1200 vocables dans l’ensemble de ses tragédies et environ 1400 dans l’ensemble de son œuvre »3. Jacques-Gabriel Cahen, auteur de l’avant-dernière étude sur la question4, fixe à 2000 le nombre de mots utilisés dans la totalité du théâtre racinien. Le recours aux méthodes et aux outils de la statistique lexicale ainsi que la prise en compte du théâtre tragique cornélien, sans cesse mobilisé pour comparaison, permettent à Ch. Bernet de nuancer considérablement l’idée d’une pauvreté du vocabulaire de Racine comme marque propre de son théâtre, et ce doublement : en revoyant à la hausse les chiffres jusqu’alors proposés et en établissant une analyse comparée des différentes pièces, qu’il classe selon la richesse (ou la pauvreté, tout étant affaire de point de vue) relative de leur vocabulaire. Le nombre total de vocables utilisés dans le théâtre de Racine est ainsi fixé à 3719 dont 375 noms propres (2626 vocables, dont 252 noms propres, pour les tragédies profanes). Quant au classement des pièces, il est essentiellement établi à partir de quatre indices : le nombre de vocables (les noms propres étant distingués des termes qui relèvent du vocabulaire commun et, au sein de ce deuxième groupe, les adjectifs, substantifs et verbes des mots fonctionnels), le nombre de vocables de fréquence 1 (ou à occurrence unique dans l’œuvre considérée), le nombre d’hapax ou vocables de fréquence 1 dans l’ensemble du théâtre de Racine et le nombre de vocables exclusifs (apparaissant dans une seule pièce, indépendamment du nombre d’occurrences dont ils font l’objet).

Le palmarès des pièces classées en fonction de la richesse de leur vocabulaire, et ce dans l’ordre décroissant, donne Esther, Athalie et Phèdre en rangs 1, 2 et 3 et Andromaque en dernière position. Sans reprendre dans le détail les analyses de Ch. Bernet, on citera encore quelques chiffres permettant d’appréhender de plus près cette sobriété du vocabulaire d’Andromaque : Racine y utilise 1269 vocables (dont 31 noms propres) ce qui, de ce point de vue, place la pièce au troisième rang après La Thébaïde et Alexandre ; parmi ces mots, on relève 420 vocables de fréquence 1 (contre 617 dans Phèdre) et 21 vocables exclusifs (le plus petit nombre de tout le théâtre racinien, quand Phèdre en compte 116)5 ; son faible nombre d’hapax (19 vocables communs) la situe au premier rang du groupe des pièces (dans l’ordre : Bérénice, Mithridate, La Thébaïde, Alexandre, Iphigénie et Bajazet) « dont le vocabulaire se distingue le moins du “fonds commun racinien

Notes

1. Ch. Bernet, Le Vocabulaire des tragédies de Jean Racine. Analyse statistique, Genève-Paris, Slatkine-Champion, 1983.
2. P. Guiraud, W. T. Bandy et R. W. Hartle, Index du vocabulaire du théâtre classique : Racine, Klincksieck, 1955-1960 (8 vol.).
3. Op. cit., p. 35.
4. J.-G. Cahen, Le Vocabulaire de Racine, Paris, 1949 ; reprint Slatkine, 1970.
5. Op. cit., p. 40-41.
6. Ibid., p. 129.
7. Ibid., p. 197.
8. Ibid.
9. Ibid., p. 200.
10. Subligny, Préface de La Folle Querelle ou la critique d'Andromaque (Paris, Th. Jolly, 1668), texte reproduit par G. Forestier dans Racine, Œuvres complètes, vol. I, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1999, p. 259.
11. Pour une étude d'ensemble des commentaires grammaticaux de l’œuvre de Racine au XVIIIe siècle, nous renvoyons à G. Siouffi, « Les tragédies comme représentation de la langue française », dans Jean Racine 1699-1999. Actes du colloque du tricentenaire (25-30 mai 1999), éd ; G. Declercq et M. Rosellini, PUF, 2003, p. 415-435.
12. Andromaque, I, 1, v. 55 : « Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits », éd. cit., p. 200.
13. Ibid., II, 2, v. 507-508 : « Mais vous-même, est-ce ainsi que vous exécutez / Les vœux de tant d'Etats que vous représentez ? », p. 215.
14. Ibid., I, 1, v. 51-52 : « Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris / Voulut, en l'oubliant, venger tous ses mépris. », p. 200. Racine tiendra compte de la critique et corrigera, dès 1675, « venger » en « punir ».
15. Ibid., I, 2, v. 148 : « Hector tomba sous lui ; Troie expira sous vous », p. 203.
16. Ibid., I, 1, v. 1-3 : « Oui, puisque je retrouve un Ami si fidèle, / Ma Fortune va prendre une face nouvelle ; / Et déjà son courroux semble s'être adouci », p. 199.
17. Préface de La Folle Querelle, éd. cit., p. 260-261.
18. La Folle Querelle, III, 3, p. 293.
19. Andromaque, II, 2, v. 494-495 : « […] et ces Peuples barbares / De mon sang prodigué sont devenus avares. », éd. cit., p. 214.
20. Ibid., I, 1, v. 65-66 : « Mais admire avec moi le Sort, dont la poursuite / Me fait courir moi-même au piège que j'évite. », p. 201.
21. Ibid., v. 123-124 : « Mais dis-moi, de quel œil Hermione peut voir / Ses attraits offensés, et ses yeux sans pouvoir ? », p. 202.
22. La Folle Querelle, III, 6, p. 289.
23. Dans la notice d'Andromaque, éd. cit., p. 1324.
24. Mémoires contenant quelques particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine, éd. cit., p. 1148.
25. On lit ainsi dans la préface : « quelque chagrin que puissent avoir contre moi les partisans de cette belle Pièce, de ce que je leur veux persuader qu'elle les a trompés quand ils l'ont cru si achevée ; je soutiens qu'il faut que leur Auteur attrape encore le secret de ne les pas tromper, pour mériter la louange qu'ils lui ont donnée d'écrire plus parfaitement que les autres. », éd. cit., p. 259.
26. Abbé d'Olivet, Remarques de grammaire sur Racine, Paris, Gandouin, 1738, p. 5.
27. Ibid.
28. L’ouvrage fut publié à Avignon.
29. Louis Racine, Remarques sur les tragédies de Jean Racine, Amsterdam, M.-M. Rey et Paris, Desaint et Saillant, 1752 (3 vol.), t. I, p. 8.
30. Ibid., p. 11.
31. Ibid., p. 130.
32. Andromaque, I, 1, v. 46, éd. cit., p. 200.
33. Phèdre, II, 2, 67 [i.e. 529 : « Vous voyez devant vous un Prince déplorable » et IV, 1, 14 [i.e. 1014 : « Phèdre épargnait plutôt un Père déplorable »] ; Athalie, I, 1, 149 [« Déplorable héritier de ces Rois triomphants »] (note de l'abbé d'Olivet).
34. Op. cit., p. 19-20.
35. Op. cit., p. 131-132.
36. Andromaque, IV, 5, v. 1373, p. 246. Boileau a le premier commenté ce vers : « Où en serait M. Racine si on allait lui chicaner ce beau vers […]. Ces sortes de petites licences de construction non seulement ne sont pas des fautes, mais sont même assez souvent un des plus grands charmes de la Poésie, principalement dans la narration où il n'y a point de temps à perdre. Ce sont des espèces de Latinismes dans la Poésie française qui n'ont pas moins d'agréments que les Hellénismes dans la Poésie latine » (Boileau, Lettres à Brossette, XXXVIII, cité par G. Forestier, éd. cit., p. 1365).
37. Op. cit., p. 25-26.
38. Op. cit., p. 147.
39. Luneau de Boisjermain, Commentaires sur les œuvres de Jean Racine, Paris, Panckoucke, 1768, t. I, p. 193.
40. Andromaque, IV, 5, v. 1387, éd. cit., p. 246.
41. Op. cit., p. 191.
42. Andromaque, I, 4, éd. cit., p. 210.
43. Op. cit., p. 138-139.
44. Andromaque, III, 6, v. 910, p. 230.

Pour citer cet article :

LOUVAT Bénédicte (2009)."Le vocabulaire à l’épreuve de la langue : l’exemple d’Andromaque". Revue La Licorne, Numéro 50.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=4394

(consulté le 16/07/2019).

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