L’hapax legomenon dans le théâtre tragique de Racine

Publié en ligne le 26 mai 2009

Par Richard PARISH

Dans la conclusion de son analyse statistique du vocabulaire de Racine, Charles Bernet exprime le désir que son étude fournisse « un point de départ à des recherches plus limitées qui la complèteront »1. C’est en partie dans cette perspective que j’ai abordé la question de l’hapax legomenon chez Racine.

Commençons par quelques critères, et par quelques statistiques.

i) J’ai considéré le corpus tragique de Racine exclusivement, sans tenir compte des Plaideurs ou de l’œuvre poétique. Il existe quelques exemples d’hapax (soit 84) dans le théâtre tragique, qui ne mériteraient pas ce statut dans l’ensemble de l’œuvre de Racine, aussi bien qu’une grande proportion d’hapax dans l’œuvre non-tragique, dont une forte occurrence dans Les Plaideurs.

ii) J’ai compris dans les chiffres les variantes (12 exemples d’hapax), y compris celles, relativement plus importantes, de La Thébaïde, Alexandre et Britannicus (7 dans La Thébaïde et Alexandre, et 3 dans Britannicus III, i), ainsi que le prologue d’Esther (9 exemples).

iii) Je n’ai pas considéré comme hapax tout vocable qui existe dans une forme grammaticale particulière, si d’autres formes sont également présentes : ainsi ne sont pas compris rame / rames ou déployé / déployez ; ni même quand la forme grammaticale est différente, ainsi ample / amplement ou arabe / Arabie. En revanche, j’ai considéré comme hapax un vocable dont il existe une autre forme étymologique­ment liée, mais grammaticalement et phonétiquement distincte, ainsi dévotion / dévouer, ou affliction / affliger. Dans une catégorie intermédiaire, j’ai admis comme hapax mûr, sec et rouge, malgré la présence de leur formes verbales, mûrir, sécher et rougir.

Si ces définitions sont admises, il reste, sur les 475 hapax du théâtre tragique cernés par la Concordance2, 460 exemples. Ces exemples se subdivisent ainsi en catégories grammaticales :

noms : 269

noms propres : 95

noms communs : 174,

dont concrets : 121 / abstraits : 53

verbes : 128

formes verbales : 94

formes adjectivales : 34

adjectifs : 57

autres : 6.

De plus grands raffinements de définition seraient certes possibles, mais le but de ces chiffres est l’interprétation, et c’est dans cette perspective qu’ils seront utilisés

D’autres statistiques sont tout de suite frappantes, dont je tirerai des remarques plus étendues. D’abord, que les trois dernières pièces ont de très loin les occurrences d’hapax les plus importantes (Phèdre, 87 ; Esther, 66 ; Athalie, 109 — et si, par hypothèse, nous rapportions Esther proportionnellement à sa relative brièveté, nous trouverions qu’elle atteint à peu près le chiffre d’Athalie) ; et que parmi les autres pièces, c’est Britannicus qui prédomine (47). La pièce la plus riche en hapax adjectivaux est Phèdre (19), aussi bien qu’en formes adjectivales de verbes (11) — et l’on pourrait d’ailleurs constater que Phèdre est la pièce où les différentes catégories grammaticales d’hapax sont les mieux distribuées ; Mithridate est relativement riche en noms propres (12), Esther relativement pauvre (7). Compte tenu de ces chiffres, Bernet divise les pièces en trois catégories avec une précision statistique à laquelle je ne saurais atteindre, et en se fondant sur quelques critères différents, mais avec un résultat identique, à savoir : i) les pièces de La Thébaïde à Iphigénie, avec l’exception de Britannicus : « ces pièces sont donc celles dont le vocabulaire se distingue le moins du “fonds commun

Notes

1. Ch. Bernet, Le Vocabulaire des tragédies de Jean Racine, analyse statistique, Genève-Paris, Slatkine-Champion, 1983, p. 229. Voir en particulier les p. 127-131.
2. B. C. Freeman et A. Batson, Concordance du théâtre et des poésies de Jean Racine, Ithaca, Cornell University Press, 2 vol, 1968.
3. Ch. Bernet, op. cit., p. 129-130.
4. M. G. Pittaluga, Aspects du vocabulaire de Jean Racine, Fasano, Schena-Nizet (Biblioteca della Ricerca, 40), 1991, p. 81-120.
5. Ch. Bernet, op. cit., p. 129.
6. J. Emelina, Racine infiniment, Sedes, 1999, p. 90-93.
7. Ibid., p. 91.
8. J. Emelina, op. cit., p. 91.
9. Ch. Bernet, op. cit., p. 129.
10 Benjamin Britten, Phaedra, dramatic cantata for mezzo-soprano and small orchestra, Op 93, Londres, Faber, 1992.
11 Decca 425 666-2.
12 Robert Lowell, Phaedra, Londres, Faber, 1963. L’exemplaire utilisé par Britten est en livre de poche (1971, chez le même éditeur).
13 Gerald Larner, « Britten’s Phaedra : a kind of sample opera » in The Listener, 98, le 11 août 1977, p. 181-2. Traductions de l’auteur.
14 Carnet accompagnant l’enregistrement par Kent Nagano et Lorraine Hunt, Erato, 0630-12713-2, p. 18.
15 Lettre inédite dans les archives de la Britten-Pears Library à Aldeburgh (le 25 octobre [1975]). Je tiens à remercier les conservateurs de cette bibliothèque pour leur aimable autorisation de consulter et de citer ces documents.
16 Lettre inédite dans la Britten-Pears Library (le 21 juin 1976).
17 Gerald Larner in The Listener, le 24 juin 1976.
18  Voir note 2.
19 Voir note 3.
20 Lettre inédite dans la Britten-Pears Library (le 3 janvier 1966).
21 Peter Evans, The music of Benjamin Britten, Londres, Dent, 1979, p. 395-400.
22 Desmond Shawe-Taylor, in le Sunday Times, le 20 juin 1976.
23 Voir note 4.
24 Voir note 4.
25 The music of Benjamin Britten, p. 395.
26  Voir note 5.
27  Christopher Palmer, The Britten companion, Londres, Faber, 1984, p. 410.
28  Voir note 4.

Pour citer cet article :

PARISH Richard (2009)."L’hapax legomenon dans le théâtre tragique de Racine". Revue La Licorne, Numéro 50.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=4399

(consulté le 27/06/2019).

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