PRESENTATION DE THESE : L’APARTE, FORME DU LANGAGE DRAMATIQUE

Publié en ligne le 11 avril 2014

Par Nathalie FOURNIER

Thèse de doctorat d’état, soutenue en Sorbonne (Paris IV)

le 12 décembre 1987

Composition du jury : M. P. Larthomas (rapporteur), M. R. Garapon (président), M. J. Truchet M. J. P Seguin M. P. Le Goffic

Forme souvent méconnue, quoiqu’abondamment exploitée dans les textes, de toutes époques, tous genres et tous auteurs, du moins tant qu’ils se réclament d’une poétique de la vraisemblance, l’aparté est à mes yeux un motif fonda­ mental de tout « Clavecin bien tempéré de la dramaturgie » (Tardieu) et une forme exemplaire des problèmes linguistiques et stylistiques posés par le discours dramatique.

Cette thèse a donc pour but de définir l’aparté comme forme dramatique et d’en caractériser, dramaturgiquement et linguistiquement, la pratique, des splendeurs classiques et post-classiques (du XVIIe siècle au XXe siècle, avec près de 4 000 exemples) aux misères modernes.

Les cinq parties du travail s’articulent en trois grands axes d’étude : 1 définition et dramaturgie (le et lie parties), 2. linguistique (Ille et IVe parties), 3. fonctions (Ve partie), la conclusion étant consacrée à la décadence de la forme dans le théâtre moderne et contemporain.

La définition du mot aparté, néologisme par emprunt (1639) qui s’intègre aisément dans le vocabulaire dramaturgique classique, conduit à la définition de la forme procédé dramaturgique, discours secret (monologue ou dialogue), dérobé par convention aux autres personnages en scène] et à ses conséquences, liées à un trait essentiel, la convention du secret, qui implique la présence sur scène des allocutés exclus de l’aparté et oblige à envisager les incidences sur l’aparté du découpage scénique et du lieu scénique.

Aucune forme littéraire n’est un « aérolithe », selon le mot de Baudelaire, et ne peut être isolée du système poétique dans lequel elle s’intègre. L’aparté encore moins, qui est indissolublement lié à la dramaturgie classique, héritée de la mimesis aristotélicienne et dominée par le tout-puissant principe de vrai­ semblance. L’examen du statut de l’aparté dans les poétiques classiques et post­ classiques jusqu’à la poétique hugolienne, exhibe à l’évidence le paradoxe de l’aparté : entorse à plus d’un titre à la vraisemblance et donc suspect, il est en même temps une carte maîtresse dans le jeu de la mimesis théâtrale, mimesis de contenu « le poème dramatique est un portrait des actions des hommes », écrit Corneille et mimesis de forme (« dans la Poésie dramatique/…/ il n’y a que les personnages introduits par le Poète qui parlent, sans qu’il y prenne aucune part », écrit d’Aubignac).

Les IIIème et IVème parties sont proprement linguistiques ; elles étudient l’aparté d’abord d’un point de vue paradigmatique, par comparaison des apartés du corpus, ensuite d’un point de vue syntagmatique, par comparaison de 1 'aparté et du dialogue dans lequel il s’insère.

La description linguistique s’appuie sur deux courants linguistiques majeurs, le courant énonciatif qui va de Benveniste à Kleiber avec les théories de la référence, et le courant pragmatique qui va d’Austin à Ducrot avec la théorie des actes illocutoires.

Après un examen diachronique des indications scéniques d’aparté, j’envisage l’aparté de trois points de vue syntactico-pragmatique, lexico-sémantique et rhétorique.

1. Le caractère essentiel de 1 'aparté est son ancrage référentiel dans la situation de discours des personnages, ancrage que j’aborde par le biais de la détennination, avec les descriptions démonstratives et définies, de la tempo­ ralité, avec les tiroirs verbaux du discours, et enfin de la modalité, avec les auxiliaires modaux, la thématisation et l’exclamation et l’interrogation. Dans tous les cas je fais déboucher 1 'approche proprement syntaxique sur une inter­ prétation énonciative et sémantico-pragmatique, qui unit la problématique guillaumienne représentée par Moignet à la problématique spécifiquement pragmatique représentée par Ducrot et A. Borillo.

2. L’étude du lexique, qui privilégie les XVIIe ET XVIIIe siècles, me permet de dégager un lexique de l’aparté, qui exploite cinq champs sémantiques principaux : l’activité, l’action, le discours, 1 'axiologique et surtout la sensibilité.

3. Enfin, m’apparaît comme caractéristique d’une rhétorique de l’aparté l’exploitation, récurrente tout au long du corpus, de procédés comme l’aparté annoncé et commenté, l’aparté remarqué et surtout la série d’apartés, que j’envisage en priorité chez Molière, Beaumarchais et Labiche.

L’étude des rapports entre l’aparté et son contexte se fait en adoptant successivement deux points de vue, celui de l’allocuté exclu de 1 'aparté et celui du locuteur.

1 Pour l’allocuté exclu qui ne remarque pas l’aparté, le statut d’incise du procédé est garanti d’une part par la vraisemblance de son insertion et d’autre part par la cohésion linguistique et illocutoire de son contexte.

2. Pour le locuteur l’aparté, est en rupture d’isotopie énonciative avec le con tex te antérieur ce que manifeste 1 'embrayage déictique sur la situation de discours, tout en étant lié à ce même contexte par diverses formes d’enchaînement discursif, syntaxiques et sémantiques.

Une remarque essentielle s’impose au terme de ces deux parties aucune marque dans l’aparté lui-même ne signale ce qui définit pourtant le procédé, c’est-à-dire le secret. Le secret est garanti par convention et n’est marqué que par défaut, dans la mesure où aucune solution de continuité ne vient briser la cohérence du contexte de l’aparté le dialogue se referme en quelque sorte sur lui-même et absorbe l’aparté comme si celui-ci n’avait jamais été proféré.

A quoi servent les apartés. La dernière partie veut apporter une réponse

à cette question et expliquer par là la constante faveur du procédé sur plus de trois siècles de production dramatique.

J’ai donc dégagé six fonctions caractéristiques de l’aparté

1 La fonction dramaturgique est le fait des apartés qui permettent au dramaturge d’observer les règles du genre dramatique (liaison de scènes, organisation des scènes, vraisemblance).

2. La fonction métadiscursive est éminemment caractéristique de 1 'aparté, qui ne réfère pas alors au contenu de l’échange linguistique mais à la mise en discours. Je distingue les apartés qui font référence au code du discours, aux conditions énonciatives du discours, à la mise en construction du discours.

3. La fonction dramatique, traditionnellement reconnue à l’aparté depuis les doctes classiques, engage les apartés qui font référence à l’action représentée (l’intrigue) comme à l’action représentative (le jeu de scène).

4. La fonction psychologique, elle aussi traditionnelle, joue sur le caractères propres au procédé, la tension et le secret les apartés psychologiques permettent de saisir dans son émergence un mouvement de la sensibilité aussi bien que de contribuer à la caractéristique du personnage.

5. La fonction idéologique de l’aparté permet un discret contrôle de la lecture (politique, morale, métaphysique) de l’œuvre ; elle tient au statut d’incise de l’aparté qui en fait aisément un lieu de polyphonie énonciative où s’entend la voix du dramaturge ct par delà, celle du sujet universel.

6. La fonction générique et ses trois variantes, pathétique, tragique et comique. correspond aux effets visés par la représentation dramatique, auxquel concourt l’aparté : l’effet pathétique avec l’excitation de la pitié, l’effet tragique avec 'excitation de la terreur et l’effet comique avec l’excitation du rire.

Dans ma conclusion, je m'interroge sur la décadence de l’aparté dan le théâtre du XXe siècle.

Cette décadence est liée à la mort de la tradition classique, mort prononcé bien haut par Artaud, Beckett ou Ionesco, mais qui est sensible jusque dans le genres les moins intellectuels, comme le théâtre de boulevard, elle s’explique également par la concurrence que fait au théâtre cet autre genre mimétique qu’est le cinéma, dans lequel l’aparté, ne rencontrant aucune des contrainte qui fondaient sa définition, n’a plus de raison d’être.

Pour évident qu’il soit, ce déclin ne laisse pas de surprendre, puisque c’es au moment où la dramaturgie se libère de la tyrannie de la vraisemblance que l’aparté disparaît c’est que l’aparté est résolument un tour de force, dramaturgique et énonciatif, un "trope communicationel"  (C. Kerbrat-Orecchioni de l’espèce la plus retorse, indissolublement lié à la mimésis énonciative la plu pure, celle qui maintient une séparation absolue entre la scène et la salle, l représenté, le fictif et le réel ; la contestation de la mimésis énonciative affect dès lors radicalement l’aparté et c’est à mon sens la raison de son éviction des formes dramatiques modernes.

Pour citer cet article :

FOURNIER Nathalie (2014)."PRESENTATION DE THESE : L’APARTE, FORME DU LANGAGE DRAMATIQUE". Revue La Licorne, Numéro 13 (ÉPUISÉ).

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=5885

(consulté le 13/12/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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