Avant-propos

Publié en ligne le 01 juillet 2015

Par Céline Barralet Marie De Marcillac

Force est de constater que la modélisation d’un mythe, celui de l’Odyssée d’Homère a abouti à la constitution d’un nom commun, celui d’odyssée. Dans Mémoire d’Ulysse : récits sur la frontière en Grèce ancienne, François Hartog souligne la spécificité de l’Odyssée : l’Ulysse d’Homère n’est pas poussé par son désir de voir le monde : c’est un voyageur malgré lui. Ce premier parcours du monde grec est tout entier tendu vers le retour : « Du point de vue de la vision grecque de l’autre, il n’est sans doute pas indifférent que ce premier parcours du monde, voyage canonique et fondateur, soit non pas un voyage sans retour, mais rien d’autre qu’un voyage du retour1 ». L’histoire du mot odyssée est marquée par un déplacement progressif du centre d’intérêt de la fin de l’Odyssée à son centre, et du retour tant souhaité par Ulysse dans sa patrie aux aventures qui l’empêchent de revenir. La tradition littéraire des réécritures de l’Odyssée, notamment la version dantesque d’Ulysse, brûlant au chant XXVI de l’Enfer pour avoir voulu aller au-delà des colonnes d’Hercule, contribue à cette réorientation. Les sèmes du voyage, de l’errance et de l’aventure comme formation de la conscience sont progressivement mis en relief au dépend de la nostalgie d’Ithaque.

Antoine Raybaud, dans Le Besoin littéraire s’interrogeait sur la réduction des aventures d’Ulysse « à l’emblème de ce nom “Odyssée” devenu nom commun, oublié Tirésias, brouillées les fumées des morts avec leurs voix : cette fin du voyage (pré)figure-t-elle à son tour la fin de la littérature2 ? ». Ce n’est plus seulement Ulysse, mais « odyssée » dont les voyages traversent lieux et champs du savoir, discours et formes : odyssée est le nom même de cette dispersion. Ce nom s’inscrit dans une infinité de signes graphiques et diacritiques, qu’on l’écrive Odyssée, Odyssée, odyssée, odyssée, ou « odyssée », au singulier ou au pluriel, toutes formes qui disent le propre ou le commun, l’usage ou la mention, le texte, la fable, l’aventure, les mots d’Homère ou le mot de tous. L’ouvrage qui va suivre se donne comme une exploration des voyages du mot « odyssée » au sein de l’écriture essayiste, dans les dehors et aux abords de la littérature au XXe siècle, aux bords de la théorie, sans que jamais le mot se concentre suffisamment pour faire notion. Mais à travers la poétique, la théorie littéraire, les sciences humaines, il faut tâcher de défaire « l’emblème » et d’infirmer l’hypothèse de toute « fin de la littérature ». Des voyages d’« odyssée », de ses déplacements et des détournements opérés dans les différents usages théoriques de ce mot polysémique au XXe siècle, s’esquissent des devenirs notionnels protéiformes. « Odyssée » a, comme Protée, la faculté d’être à la fois dissémination et modèle, « schéma », ce qu’Anne Rolet nomme aussi « entité structurelle signifiante3 ». Si nous prenons au sérieux le surgissement d’« odyssée » dans les sciences humaines, c’est en reliant ces épisodes odysséens aux réécritures, à la théorie littéraire, à la poétique, à la question de la traduction et des langues. Les réécritures littéraires de l’Odyssée impliquent, en effet, une part de commentaire critique qui assure le passage entre le devenir du mythe dans les textes littéraires et sa métamorphose dans les textes théoriques. L’écriture essayiste est sans doute ce qui rassemble le mieux les différents pans de notre objet d’étude. Comme écriture à l’essai, elle fonctionne aussi bien comme catégorie littéraire chargée du « soin de maintenir le rôle de la pensée dans la littérature4 » que comme genre susceptible de rendre compte de formes théoriques dans les sciences humaines.

Le passage de l’écriture poétique (réécritures, continuations, secondes odyssées) à l’écriture essayiste n’est pas toujours un canotage amène, comme nous le montre Emily Greenwood relisant conjointement le récit de voyage de l’historien britannique James Anthony Froude aux Caraïbes à la fin du XIXe siècle et les contre-interprétations de L’Odyssée par les poètes caribéens du XXe siècle5. Dans The English in the West Indies, sous-titré The Bow of Ulysses (1888), Froude usait de la métaphore odysséenne à différents niveaux, partiellement contradictoires : L’Odyssée servait d’abord à représenter la relation entre l’Angleterre et les colonies caribéennes, dites aussi abandonnées à leur triste sort que la pauvre Pénélope par Ulysse-Angleterre. Froude, prenant position contre les idées libérales du gouvernement Gladstone, qui pensait accorder une forme de gouvernement autonome à certaines de ses colonies, juge que les Caribéens, tout comme les prétendants à Ithaque, ne peuvent bander l’arc, en d’autres termes jouir d’une autonomie politique. C’est par ailleurs l’auteur lui-même, Froude, qui se représente en Ulysse, dans ce voyage aux Caraïbes. Un Ulysse moins conforme au héros homérique qu’à ce type du voyageur vers l’inconnu, aventurier des confins, qu’on trouve dans la tradition posthomérique et qui fait du personnage d’Ulysse, un découvreur et un observateur des mondes périphériques. Le récit de Froude se revendique aussi de L’Odyssée en tant que récit de voyages, dans la mesure où le récit de voyages vers le lointain constitue presque génériquement, à l’époque moderne du moins, une odyssée. Enfin Froude est lui-même un lecteur assidu des Grecs, durant son voyage. Certaines descriptions des peuples rencontrés peuvent être rapprochées des épisodes de L’Odyssée (description des cyclopes, etc.), ce qui est aussi l’effet du principe selon lequel, dans les récits de voyage à tonalité exotique, aller loin s’assimile à revenir à l’origine des temps. L’Odyssée devient ainsi un sous-texte impérialiste du récit de Froude, auquel E. Greenwood oppose les réécritures poétiques et « contre-interprétatives » des poètes caribéens : « La projection tendancieuse de L’Odyssée par Froude sur les Caraïbes eut pour effet involontaire de faire de la réinterprétation, ou contre-interprétation, de ce mythe une part vitale de l’imagination créatrice de la littérature et de l’art caribéen anglophone au XXe siècle6. » Cette imagination se déploie aussi bien dans les essais, comme ceux de Wilson Harris7, que dans la poésie de Derek Walcott8, où les motifs odysséens se mêlent à des réécritures de Robinson Crusoé, du mythe de Protée, et se nourrissent des strates qui ont enrichi L’Odyssée d’Homère, de L’Enéide à Ulysses de Joyce.

Le volume Voyages d’« odyssée » prolonge la réflexion menée lors de deux journées d’études organisées à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis les 7 et 8 novembre 2012, au sein des équipes de recherche Littérature et histoires et Recherches sur la pluralité esthétiques9, et de l’École doctorale Pratiques et théories du sens. Dans cet ouvrage, nous avons souhaité entreprendre un véritable dialogue disciplinaire, trop peu souvent réalisé : des comparatistes s’intéressant aux rapports de la littérature avec d’autres disciplines pratiquent une forme de pollinisation croisée de la pensée avec des spécialistes de différentes sciences humaines (philosophie, psychanalyse, géographie, biologie). Y sont réunis des articles fort différents dans leur démarche. Les uns entreprennent une cartographie des usages du mot odyssée dans certains régimes de discours. Les autres inventent des usages inédits d’« odyssée » au sein de leurs propres champs de recherche, qu’ils soient théoriques (fables de Tiphaine Samoyault, « géographie odysséenne » de Sophie Rabau, « odyssée psychanalytique » de Cléopâtre Athanassiou-Popesco, géographie de l’habiter de Jacques Lévy) ou artistiques (le spectacle Odyssey complex de Camille Louis). C’est pourquoi l’usage du « je », renvoyant à des voix singulières, revêt un sens particulièrement fort dans ces derniers articles, qui témoignent de véritables expériences rapportées ou construites.

Au-delà de ces singularités, trois fils parcourent les textes de ce recueil, un fil linguistique, un fil critique, un fil géographique. Aussi avons-nous souhaité d’abord retracer dans une approche historique et linguistique la généalogie du nom odyssée afin de parcourir le spectre large de ses signifiants modernes, de la référence à l’œuvre d’Homère à l’usage métaphorique du titre Odyssée, de la réécriture d’une des aventures d’Ulysse à la conceptualisation de ce que signifie une odyssée. À partir de là se déploie moins le conflit des interprétations que la souplesse imaginative et théorique offerte par le mot « odyssée » et par l’imaginaire de l’Odyssée. Si l’odyssée peut apparaître comme un simple mot dans certains textes (odyssée de l’espace, de l’espèce, etc.), le texte de l’Odyssée d’Homère s’offre à certaines sciences humaines contemporaines comme un véritable champ d’exploration, voire comme un paradigme critique : récit non littéraire, que certains assimilent à un récit de voyage, d’anthropologue, d’ethnographe et où d’autres trouvent le paradigme d’une nouvelle forme de géographie, de spatialisation, un modèle de dépaysement. L’Odyssée comme source de connaissance sur un monde enseveli, mais aussi comme récit de nature différente de tous nos récits, constitue alors peut-être un seuil ou un paradigme neuf pour qui veut penser hors des critères positifs de scientificité les sciences humaines et leurs récits à elles. Mais l’Odyssée est un miroir à facettes critique, qui séduit les discours du nous et (dés)oriente les réflexions sur l’Occident, sur le sujet, sur la mondialisation, sur la raison pratique. Bien que nous n’ayons pas ici exploré plus avant ou dans d’autres espaces les réceptions de l’œuvre d’Homère hors d’Europe, une question demeure bien présente dans la plupart des articles réunis : l’Odyssée s’ancre-t-elle dans un bassin méditerranéen qui nommerait l’Europe ? Quel européanocentrisme alimente-t-elle ? Quelles sont ses traductions possibles hors d’Europe ?

Tiphaine Samoyault introduit l’ouvrage par un texte, « L’Odyssée : le mot et la chose dans le langage des sciences humaines », qui éclaire et élargit à la fois les réflexions qui suivent, à l’aide de trois fables illustrant chacune un usage épistémique possible du mot odyssée dans le champ de la théorie littéraire et des sciences humaines du XXe siècle : le recours à l’odyssée comme conjecture ou hypothèse, comme modèle et enfin comme traduction.

La première partie est consacrée aux versions et aux variations du mot odyssée de l’Antiquité à nos jours qui font de ce dernier un mot pluriel. Elle s’attache en particulier à trois modalités de transfert du mot odyssée dans les langues, la littérature et les arts : la lexicalisation (par antonomase), la traduction et l’adaptation. Les exemples originaux ici traités sont accompagnés d’une réflexion théorique sur le mot odyssée s’attachant à montrer la part de commentaire critique et de réélaboration théorique inhérente à l’émiettement et à la dispersion du mot. Ces exemples ont en commun d’interroger, avec le devenir protéiforme du mot odyssée dans les langues européennes, son usage européano-centré.

Dans « Du nom propre au nom commun, une odyssée lexicale », les linguistes Frédérique Fleck et Peggy Lecaudé s’attachent dans une perspective diachronique et translinguistique à retracer le devenir nom commun du mot odyssée, ou lexicalisation par antonomase, du temps d’Homère jusqu’au XXe siècle dans les langues européennes. L’article soulève donc à la fois des questions de traduction du mot odyssée et d’évolutions sémantiques, engageant le déploiement du large spectre des sèmes de ce dernier. L’étude des emplois du nom propre Odyssée chez les auteurs grecs (Platon et Aristote notamment) et chez les auteurs latins permet de mettre en évidence un certain nombre de phénomènes qui, sans aboutir encore à l’emploi métaphorique du nom propre, le rendent possible. Frédérique Fleck et Peggy Lecaudé analysent ensuite les traits sémantiques retenus lors du passage du nom propre au nom commun en français et la manière dont les différentes acceptions du nom commun ont pu se développer. Les auteurs s’intéressent pour finir à la manière dont les textes de sciences humaines des xxe et xxie siècles s’emploient à revivifier la métaphore lexicalisée.

Dans « Une odyssée chinoise ? Traducteurs et sinologues face au “contenu conceptuel ou fabuleux” d’un mot », Céline Barral pose le problème du transfert et de la traductibilité de la référence odysséenne hors d’Europe, ici en Chine. Que deviennent le titre et la métaphore lexicalisée, en contexte de traduction vers une langue et une culture non européenne ? La question de la traductibilité du mot vers le chinois et de sa souplesse pour accueillir la traduction d’un syntagme chinois ouvre sur la difficulté de toute recherche d’équivalents et sur les chimères, les hybridations, les contre-sens, qui en naissent. Comment forger des comparables entre Chine et Grèce, et avec quelles idées derrière la tête ? L’article examine les différents comparatismes mis en œuvre à partir ou à l’aide de l’Odyssée, d’un « comparatisme de ramification » à un « comparatisme d’étrangéité », lui-même ébranlé par des sinologues qui au lieu d’opposer sagesse chinoise et sagesse grecque travaillent sur des couples partageables, tels le sage et les sirènes.

Camille Louis déplace la question du côté de l’adaptation de l’Odyssée dans les arts et les médias avec « L’odyssée comme principe d’écriture scénique contemporaine : transtemporalité, nomadisation et connexion archipélique ». L’Odyssée est arrachée à son statut de canon et doté d’un pouvoir créatif pour notre contemporain, qui vise à la construction d’une parole articulant sujet individuel et collectif dans les relations nouvelles que leur donne notre époque. L’auteure part de l’exemple précis d’Odyssey complex, proposition scénique et filmique, créée en 2012 par un collectif d’artistes européen auquel elle a participé en tant que dramaturge et philosophe. C’est toute une carte conceptuelle que bouleverse la tentative de faire entendre l’Odyssée aujourd’hui. Odyssey complex résonne alors sur fond de recherche philosophique, entrant en dialogue avec Jean Borreil dans sa Raison nomade (1993) dont le dernier chapitre est intitulé « L’impossible retour à Ithaque », ou d’Édouard Glissant et de sa philosophie archipélique dans Philosophie de la relation. Poésie et étendue (2009), où la construction subjective et collective d’une époque est analysée au travers de ses mouvements, de son « voyage » et de l’infinie « nomadisation par l’autre ». Camille Louis, dans un constant va-et-vient entre dramaturgie et philosophie, explore ainsi les pistes « déplacées » par la référence odysséenne lorsqu’elle donne lieu à une adaptation aux problématiques européennes contemporaines.

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La seconde partie du volume est consacrée aux phénomènes de circulation du mot odyssée et de réécriture théorique dans l’écriture essayiste. Cette partie constitue le pivot de l’ouvrage, dans la mesure où elle montre le rôle de la poétique et de la théorie littéraire comme lieux de passage, de transfert théorique entre les textes littéraires et les sciences humaines. L’Odyssée y apparaît comme un possible commun, non plus au titre de référence culturelle canonique d’une pensée européenne problématique, mais comme un lieu commun pour la pensée et l’écriture : creuset d’inventivité souple, qui ne se solidifie pas en concepts proprement dits. Trois types de « secondes odyssées » théoriques s’y déploient : poétiques, géographiques et philosophiques.

L’article d’Évanghélia Stead, « Seconde Odyssée : poétique de l’énigme et du feu » montre le lien entre les réécritures littéraires et la réflexion poétique, en proposant d’utiliser l’expression de « seconde odyssée » qu’elle reprend à Constantin Cavafis. À partir d’un vers tronqué de ce dernier dans son poème « caché » Seconde Odyssée (1894, publié en 1985), de sa terzina initiale, et de son regret des hexamètres, cette étude se penche sur la manière dont plusieurs textes poétiques modernes sur le dernier voyage d’Ulysse, réunis précisément par Évanghélia Stead dans Seconde Odyssée : Ulysse de Tennyson à Borges (Jérôme Millon, « Nomina », 2009), interrogent l’héritage d’Homère et de Dante dans la constitution d’autres odyssées d’Ulysse le transformant en figure aventurière. Dans son article, Évanghélia Stead explore les échos de la parole énigmatique de Tirésias (Odyssée, XI) prédisant à Ulysse un dernier voyage qu’il aura à accomplir après son retour à Ithaque jusqu’au pays où les hommes ne connaissent pas le sel et le reflet de la langue de feu d’où parle Ulysse après être passé outre les colonnes d’Hercule (Inferno, XXVI). L’article aboutit à un recul critique sur les réécritures de l’Odyssée comme secondes odyssée et invite à délaisser le terme de réécriture. Le motif odysséen sert ici la réflexion sur ce que sont la parole et le projet poétiques eux-mêmes : il place au cœur du poème la dimension critique.

L’article de Sophie Rabau, « Pour une géographie odysséenne », se centre sur la place du mot odyssée dans les travaux de Victor Bérard, en se demandant non pas ce qu’une science humaine peut faire avec l’Odyssée, mais ce que certains lecteurs de l’Odyssée ont pu faire avec une science humaine, en l’espèce la géographie. Une lecture du texte homérique peut-elle enrichir la géographie ? C’est en effet à cette question que peuvent conduire les « commentaires géographiques » qu’a livrés sur le texte d’Homère Victor Bérard (1864-1931). Cet helléniste, traducteur et éditeur d’Homère, est connu pour avoir lu l’Odyssée comme un document géographique et pour avoir livré une carte homérique de la Méditerranée Or par sa démarche, et sans doute sans l’avoir voulu, V. Bérard remet en cause radicalement un des présupposés qui fonde l’approche géographique la plus ouverte à l’imaginaire et la géocritique la plus postmoderne, l’idée que le lien entre le texte et le lieu est un lien motivé, soit par une identité, soit au moins par une ressemblance. À l’inverse, la géographie de Bérard appliquée à l’Odyssée permet de concevoir une géographie arbitraire : le lien entre le texte et le lieu qu’il permet d’ « inventer », voire de générer n’est en rien motivé par un rapport préexistant. La démarche de V. Bérard a donc pour paradoxal effet de rendre l’Odyssée propre à toute description de lieu, indépendamment du lien préexistant entre le lieu et l’épopée homérique. Sophie Rabau explore cette idée d’une géographie arbitraire et se demande s’il est possible ainsi d’enrichir le monde par l’imaginaire homérique. Elle jettera les bases d’une géographie arbitraire appliquée, dont elle montrera l’intérêt artistique, critique mais aussi géographique et peut-être géopolitique.

Dans « Le mot odyssée dans l’écriture essayiste au XXe siècle : un nœud notionnel complexe », Marie de Marcillac s’attache à l’écriture essayiste comme lieu commun des réécritures théoriques de l’Odyssée. Le mot « odyssée » circule dans les textes de philosophie contemporaine en langues françaises et allemandes, au sein desquels leurs auteurs procèdent à des lectures de l’Odyssée homérique qui relèvent, à la fois par le passage du discours narratif au discours théorique et par les infléchissements de l’itinéraire d’Ulysse, de formes de réécritures philosophiques. Marie de Marcillac travaille alors à retracer depuis les textes philosophiques, le réseau de références intertextuelles aux essais littéraires, à la théorie littéraire et à l’anthropologie, de manière à mettre en évidence la porosité des frontières entre ces domaines. De ce type singulier de réécritures semble naître un usage philosophique du terme « odyssée » comme nom commun et du terme « odysséen » comme adjectif, qui deviennent l’un et l’autre, des nœuds notionnels complexes, susceptibles d’être le support de pensées incompatibles. Il est possible alors de distinguer trois emplois du mot odyssée : une odyssée hégélienne rationaliste et réflexive, lorsque l’accent est mis sur le retour d’Ulysse, dont on peut retracer l’histoire depuis les lectures romantiques de La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel ; mais aussi une odyssée hégélienne phénoménologique, quand le mot odyssée sert à qualifier non plus Ulysse, mais les errances d’un Leopold Bloom, figure du revenant ; enfin, une randonnée résistant à toute pensée systématique et ouverte à l’infinie altérité du monde, à supposer que seuls les détours créatifs d’Ulysse soient retenus.

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Cet état des lieux de la productivité théorique et poétique de la référence odysséenne nous amène à écouter autrement les occurrences du mot « odyssée » en sciences humaines. La troisième partie du volume entend éclairer la dimension poétique cachée au sein d’essais de sciences humaines qui font souvent preuve de créativité, montrant que la référence odysséenne constitue tout à la fois un rouage pour l’écriture et un moteur épistémocritique.

Avec « L’odyssée du vivant : une relecture d’Homère par la biologie cellulaire au XXIe siècle », Christine Baron s’intéresse aux usages de l’Odyssée dans les sciences du vivant. La biologie contemporaine, depuis la découverte du suicide cellulaire, semble se pencher sur le processus de la vie dans ses aspects les plus contradictoires, et mobiliser les littératures antiques comme des modèles pertinents pour figurer ces paradoxes. Dans La Sculpture du vivant, Jacques Ameisen propose ainsi un détour par le célèbre épisode des sirènes pour penser les ruses qui permettent d’échapper à l’apoptose, ou encore par celui de Charybde et Scylla pour figurer les dangers contradictoires qui peuvent menacer notre corps, détours dont Christine Baron montre la productivité pour la pensée. Elle prolonge alors sa réflexion en interrogeant la pertinence du cadre des conceptions de l’atomisme antique pour penser la vie, ainsi que la concordance de l’ethos de la fin de vie bonne dans la Grèce antique avec notre appréciation contemporaine de la mort.

Dans « L’Odyssée : une perspective psychanalytique », Cléopâtre Athanassiou-Popesco donne une version de l’usage possible du terme d’ « odyssée » dans l’élaboration de la doctrine psychanalytique qu’elle expose dans son ouvrage Ulysse, une odyssée psychanalytique (1986). D’un point de vue psychanalytique, dans l’Odyssée, le retour d’Ulysse en son foyer ne va pas de soi et les embûches qu’il rencontre dans ce parcours ont une raison d’être. Dans sa lecture de l’œuvre d’Homère, Cléopâtre Athanassiou se centre sur la différence entre le dehors et le dedans de la psyché. D’un point de vue externe, il s’agit d’un simple retour au point de départ. D’un point de vue interne, il s’agit d’un retour sur soi : ce qui a été combattu au dehors en allant vers Troie doit être, pour parvenir à retrouver l’objet d’amour perdu, combattu au-dedans de soi. Cléopâtre Athanassiou se sert de cette ligne d’argumentation pour évoquer les embûches dans lesquelles risque de se fourvoyer la théorie psychanalytique elle-même. Pour ce faire, elle situe sa conception de l’odyssée psychanalytique dans l’histoire de l’analyse, comme clinique, de Sigmund Freud à Mélanie Klein.

Enfin, dans « o/ O / Odyssée : l’habiter comme projet », Jacques Lévy montre l’usage qu’il peut faire de l’Odyssée dans sa propre démarche de géographe. Il rend compte du type de lecture singulier de l’Odyssée qu’il a entrepris pour penser le rapport à l’espace entretenu par Ulysse lors de son odyssée : lecture littérale, prenant volontairement le contrepied des lectures métaphoriques habituelles ; mais aussi lecture usant de concepts géographiques actuels et réduisant l’altérité du texte ancien, fort éloigné de ses lectures anthropologiques les plus célèbres. Pour le géographe, le mot « odyssée » désigne alors une pratique de l’espace définie comme aventure, pour laquelle la mobilité constitue une valeur importante et l’habiter n’est plus une condition, mais un projet.

Notes

1 F. Hartog, Mémoire d’Ulysse : récits sur la frontière en Grèce ancienne, Gallimard, 1996, p. 24.
2 A. Raybaud, Le Besoin littéraire, Rocher, 2000, p. 19.
3 A. Rolet, Protée en trompe l’œil : genèse et survivance d’un mythe, d’Homère à Bouchardon, Presses Universitaires de Rennes, 2009. Voir sa présentation du devenir multiple du mythe de Protée à travers l’histoire, p. 7-12.
4 M. Macé, Le Temps de l’essai : histoire du genre au XXe siècle, Belin, 2006.
5 E. Greenwood, « Arriving Backwards : the Return of the Odyssey in the English-speaking Caribbean » [« Arriver à rebours : le retour de L’Odyssée dans les Caraïbes anglophones »], dans Lorna Hardwick et Carol Gillespie (éd.), Classics in post-colonial Worlds, New York, Oxford University Press, 2007.
6 « Froude’s prepossessing projection of The Odyssey onto the Caribbean had the unwitting effect of making the reinterpretation, or counter-interpretation, of this myth a vital part of the creative imagination of Anglophone Caribbean literature and art in the twentieth century. » Ibid. p. 195.
7 W. Harris, The Unfinished Genesis of the Imagination, Routledge, 1999 ; History, Fable and Myth in the Caribbean and Guineas, 1970.
8 D. Walcott : Omeros, 1990 ; The Odyssey : A Stage Version, 1993.
9 Deux équipes qui n’en forment plus qu’une depuis janvier 2014, sous le nom « Littérature, histoires, esthétique ».

Pour citer cet article :

Barral Céline et De Marcillac Marie (2015)."Avant-propos". Revue La Licorne, Numéro 113.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=6102

(consulté le 18/11/2017).

Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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