Pour abattre de fausses frontières

(Extrait de « La Revue transjurane », printemps 1948)

Publié en ligne le 20 avril 2016

Par Roland Béguelin

[…]

Une littérature nationaliste, ou simplement nationale, est par son essence même sujette à caution. S’il fallait pour la Belgique, le Canada ou l’Helvétie, aggraver cette notion en lui adjoignant une espèce de « modus vivendi » interlinguistique de la pensée, on risquerait d’en faire à coup sûr un complexe anticulturel.

Qu’une littérature instinctive soit notre coursier naturel vers la France et vers Paris, nous ne faisons que le constater. Mais nous savons aussi que toute autre forme de littérature est en un certain sens accidentelle. Sur un plan strictement régional, voire provincial, elle mène presque fatalement à l’immobilisme, au marais de l’admiration mutuelle. Les conquêtes spirituelles d’une langue ne peuvent tendre à l’universalité par le morcellement. C’est peut-être ce que voulait exprimer Valère Gille en articulant la formule : « la littérature française, une et indivisible ». Ce souci d’un ordre de valeur nous permet de considérer cette formule sans nulle antipathie. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de crier à « l’impérialisme littéraire de la France », ainsi que le fait la Revue Nationale belge, voire aux « tendances annexionnistes » ! Ce sont là des plaisanteries.

Nous préférons toutefois concevoir la littérature française comme « une et divisible », mais en déniant tout caractère national à cette divisibilité. La Wallonie ou la Romandie, tout comme la Normandie, la Bourgogne ou la Provence, peuvent prétendre, dans certains cas, à un particularisme qui fait la richesse de l’ensemble, mais non sa dispersion. Encore les limites des provinces ne sont-elles rappelées que pour les commodités de notre esprit. Il existe, peut-être, une littérature rhodanienne, dont une partie de la Suisse romande est essentiellement tributaire.

Qu’il suffise de rappeler, à cet égard, la position significative de C.-F. Ramuz. Si un écrivain peut prétendre à une situation particulière dans les lettres françaises, c’est bien cet artiste vaudois qui, ne suivant que son instinct, a su se créer une langue propre. S’il avait fallu à la Revue Nationale des exemples à l’appui de sa thèse, elle aurait sans doute exploité le cas singulier de Ramuz. Rompant toute attache avec les centres d’attraction traditionnels de la littérature française, il n’en épanouit pas moins la forme particulière et peut-être inattendue de son génie.

Mais si Ramuz s’est donné à un particularisme littéraire, il a senti, tantôt avec acuité, tantôt confusément, combien cette voie de l’expression risquait de perdre le bénéfice de l’universalité, si elle s’était commise avec les vanités du nationalisme.

Ramuz a eu la nette perception d’un danger consécutif à une centra­lisation culturelle au sein de son propre pays. Peut-être a-t-il pressenti l’usage abusif qu’on eût pu faire de sa célébrité grandissante ; mais ins­tinctivement et par avance, son génie s’y est refusé. C’est là une chose considérable, car, de ce fait, l’un des auteurs les plus indépendants de la littérature française, celui peut-être qui, le plus, a nourri un nationalisme local, bat en brèche les thèses que son exemple aurait pu étayer. Il devient de même inutilisable en vue d’un nationalisme politique. Ramuz s’est librement taillé le pays de ses rêves et de ses idées, sans prendre garde aux délimitations administratives. Ramuz était un esprit universel. Il donne au passage la clef du problème, en soulignant combien la soumission d’une culture à des artifices extra-littéraires en compromet l’universalité.

Et nous voilà, nous autres, qui sommes d’ici, bien inquiets, car nous ne sommes pas sans voir tout de suite que ces qualités présentent un revers inquiétant et que sur le plan « expressif » (le seul qui nous occupe, j’imagine) elles sont essentiellement négatives. L’unité de la Suisse ne résulterait-elle que de certains « manques », de certains vides, dans les hautes régions du sentiment et de la pensée

Il va de soi que, dans l’esprit de l’écrivain romand, cette remarque possédait une valeur toute générale. Non contents de souscrire à cette conception, nous croyons utile, actuellement, de nous en faire les porte-parole. La dernière guerre a donné de rudes coups à la solidarité des peuples, et singulièrement aux échanges culturels. Nous-mêmes avons souffert d’une espèce d’étouffement auquel une frontière hermétiquement fermée nous contraignait. Après une telle tourmente, il semble qu’il faille reprendre pas à pas, dès le début, le chemin difficile qui conduit à la dépréciation des barrières politiques, au profit des grands souffles de notre civilisation.

Pour citer cet article :

Béguelin Roland (2016)."Pour abattre de fausses frontières - (Extrait de « La Revue transjurane », printemps 1948)". Revue La Licorne, Numéro 16.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=6421

(consulté le 20/05/2019).

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