Pierre Voelin — ou l’épreuve de la poésie

Publié en ligne le 08 décembre 2016

Par Adrien Pasquali

Il paraît banal de rappeler combien l’injonction rimbaldienne de « trouver une langue » est au cœur de toute expérience poétique sérieuse1. Cette dernière pourra être fondée sur un rapport particulier de l’individu au monde, jusqu’au grand refus qui ne cesse de réaffirmer le recours désespéré au langage comme antidote à la vacuité du sensible. Si le monde se soustrait ou déçoit, il est des ressources du langage dont il serait peut-être impardonnable de ne pas tenter l’expérience.

Evoquant le thème baudelairien du voyage, Julien Gracq l’associe aussitôt à l’amour et à la mort, regrettant que cette triade n’ait plus cours « que dans le beau langage des tireuses de cartes »2. L’amour et le voyage ont affaire avec le langage non seulement dans la mesure où ils donnent sens à tout le passé — je devais te rencontrer ; c’est ici que je devais venir —, mais encore ils (me) contraignent à trouver en moi un langage nouveau. L’abandon à l’autre et l’entrée en terre étrangère me dépossèdent de moi-même et du pays de mon départ mais confirment la quête que je ne savais mener : la parole renouvelée ouvre sur des contrées insoupçonnées de l’être et du monde3.

La poésie de Pierre Voelin4 se place au cœur de cette quête d’un langage d’où une voix peut se dégraver. Si la mort est au centre de cette recherche, elle s’appréhende comme expérience et ne fournit pas une matière ou un thème. Ceci est marqué dès le premier recueil : « la douleur comme une distraction » (L, 42). Si la mort a un visage (l’absence évoquée est-elle celle de la mère ? rien de l’anecdote ne permet de l’affirmer), elle est une figure initiatrice vers une langue renouvelée. Dans ce sens, elle est féminine et maternelle, avec une composante sororale qui ne sera pas à écarter. Sa fonction ultime n’aura pas valeur de sublimation ou d’oubli, mais d’accomplissement dans la reconnaissance d’une absence.

La mort me sépare d’avec l’être aimé ; elle me déplace aussi hors de mon langage. Toute parole sur l’absence et sur la mort est une tentative de ressaisir ma propre parole quand l’autre n’est plus.

Si l’inconscient est « le discours de l’autre », la perte de cet autre me ramène à la clôture de mon langage : à qui parlerais-je s’il ne m’est pas répondu ? C’est à ce discours de l’absence que ma voix devra s’ouvrir, comme si le langage à lui tout seul devait à la fois me parler et ménager les creux du discours possible de l’autre5. Ceci passe par une interrogation sur les pouvoirs de ma propre parole, sur le fonctionnement de la mémoire et sur le crédit que je lui accorde, de même que sur la consistance du monde sensible. C’est à la voix absentée de l’autre que je dois offrir prise dans un langage, et par là-même prise sur moi. Evoquant dans un autre contexte la solitude de l’écrivain, M. Blanchot écrit : « Ce qui fait que le langage est détruit en lui [ = l’écrivain] fait aussi qu’il doive se servir du langage6 ».

Une attention précise aux images dans la poésie de Pierre Voélin nous convaincra de sa richesse et de sa parfaite assurance. Son suprême degré d’achèvement ne cesse de nous interroger plutôt qu’il ne nous rassure.

Ce qui frappe d’emblée avec le recueil de Lierres, c’est la qualité d’une forme oratoire7 ou advocative, selon Ph. Lacoue-Labarthe8, apparentée au verset, articulée sur la conjonction paradoxale d’une fonction extériorisante et d’une volonté intériorisante. Le discours poétique tire parti du pouvoir d’incarnation dans une langue par l’intériorisation des bribes d’un langage, sans faire servir celui-ci à une tâche représentative ; il abdique tout pouvoir de provocation. Non seulement la part du souvenir est nulle dans ces premières pièces, mais le discours poétique vise à mettre en place les conditions et les ressources minimales de sa propre expérimentation. Le langage semble recréer les conditions des rapports au monde et au corps, comme si le travail dans le langage, — c’est « l’homme qui est dans le langage et qui parle du sein du langage » (M. Buber) —, présidait à toute possibilité de restituer le monde, ainsi que cet autre dont l’absence m’aliène à moi-même. C’est par un acte de fondation dans le langage que s’ouvre le recueil : « entre rocs et ronciers sous l’éternel appelant » (L. 11).

Un mouvement double se dessine, qui conjoint les ressources de la forme (appel) et des images (intériorisation). Cette attitude prend en compte la notion de inscape of speech que G.M. Hopkins développe à la suite de cette autre notion de inscape of the world. Cette double inversion marque l’exacte coïncidence entre le mot et la chose, en même temps qu’elle rappelle l’origine divine du langage et du monde : « The world then is word, expression, new of God ». Ce Laudate Dominum affirme un caractère théophanique et adopte comme principe général de versi-fica­tion le sprung of rythm utilisé par Milton à des effets singuliers dans Samson Agonistes. Hopkins, dans une lettre à son ami Bridges, définit le sprung of rythm comme « the nearest to the rythm of prose, that is the narrative and natural rythm of speech, the least forced, the most rhetorical and emphatic of all possible rythms ». La distinction entre natu­rel et rhétorique est abolie au profit du maintien de l’idée de rythme. Chez Pierre Voélin, elle se fonde sur quelques procédés dont une brève analyse nous montrera la cohérence et les bonheurs.

Ainsi, les nombreuses ellipses du discours poétique de Pierre Voélin ne disent pas des lacunes, des brisures, mais à peine des pauses et des reprises dans la respiration de l’« éternel appelant ». (Rappelons que pour Ph. Jaccottet, « la poésie n’a jamais été autre chose […] qu’une respiration juste »9. Ou symétriquement : « Il faut sentir cette exhalaison, et que le monde n’est que la forme passagère du souffle »10.

Le nouveau rapport au langage propose la restitution d’un corps comme support d’une parole. Dans le même sens agit l’absence presque complète de ponctuation, exceptés la majuscule et le tiret qui introduit fréquemment un complément à valeur d’apposition. Non pas la continuation d’une séquence, mais le retour de la voix sur sa propre formulation : « Jusqu’à rejoindre la plus nue / survivante / — éclats restés à sa bouche » (L, 21).

Ce procédé ne remplit pas de fonction explicative, mais opère la transition vers un étage de sens supérieur. Telle la comparaison qui ferait l’économie du comparé, dans son incapacité à tisser des rapports entre des fragments d’un discours dont les référents seraient non pas congédiés mais indécidables.

Nous avons suggéré un double mouvement de la parole poétique. Considérés pour leur valeur indicielle, les pronoms ainsi que certains modes privilégiés de discours (prescriptif et vocatif) fournissent des indications précieuses. A côté d’une forme à la troisième personne fort rare, les phrases (au sens d’émission de voix) à valeur jussive adoptent plusieurs registres.

1. le mode impératif : « Vois le penchement des rosiers / Avec la lune d’avril » (L, 18) ;

2. le mode infinitif : « Etre la voix qui tache le feuillage » (L, 17) ;

3. des formes interrogatives à valeur impérative : « A la face fraîche du jour / appelle les myosotis / sauras-tu tenir dans leur sommeil » (L, 16) ;

4. de même des formes négatives : « Sous les feuilles mortes tu n’entends plus / le bégaiement des fourmis » (L, 15).

Les occurrences de phrases vocatives sont multiples ; nous ne retiendrons qu’un exemple à l’ouverture du recueil : « Dans le paysage aux guêpes sûres / Qui disparaît toi / qui marches » (L, 13)11.

Ainsi s’organise un double système (Je)/Tu et (Je)/Toi dont le Je de l’énonciation est passé sous silence sans pouvoir être tenu pour absent12.

Dans le système (Je)/Tu, nous assistons à une clôture de la parole poétique sur elle-même, signifiée par la dissociation des fonctions à l’intérieur d’une même instance. L’introversion du souffle (qui est alors à peine une respiration) trouve son image adéquate dans la circulation du sang. L’ouverture du cercle de l’isolement passe par l’image de la blessure et du sang qui s’en échappe : « Etre la voix qui tache le feuillage / pour un oiseau éternellement blessé » (L, 17). Alors que chez Jaccottet, le sang semble lié à « l’obsession de l’hémorragie » et à un « profond pessimisme du temps »13, chez Pierre Voélin, la blessure nécessaire, mieux que la douceur, devient une image adéquate de la possibilité de parole. C’est un « rapace » (L, 11) qui ouvre le recueil14, transmue « les plaintes du captif » (L, 11). L’image des gouttes de sang trouvera son prolongement fertilisé et liquide, du ciel sur la terre, tombant ou à fleur d’herbe, dans la rosée et la pluie.

Dans le système (Je)/Toi, l’appel adressé à la figure de l’absente réalise comme une expiration, premier moment d’une véritable relation, au sens que M. Buber donne à ce mot, dans son livre Je et Tu.

 Ce double système pronominal trouve son prolongement dans un double réseau d’images.

1. la clôture de la voix poétique sur elle-même se déchire par le rappel de l’enfant que Tu as été : « quand l’enfant renonçait le lierre » (L, 57). L’évocation du passé pourrait être exploitée par ce biais.

2. L’appel à l’absente multiplie ses visages féminins : veilleuse, ber-gère, servante (L, 26) ; sœur, servante (L, 44) ; blanchisseuse (L, 45) ; lingère (L, 48), qui étoilent la figure centrale de « l’Oubliée » (L, 48), de « l’absente » (L, 59), fondamentalement féminine et porteuse de l’idée même de la Mort.

Par le rappel de l’enfant qui ne peut plus être et des multiples visages d’une présence absentée, le discours poétique tente de retrouver des souvenirs en même temps que sa propre voix. Non seulement toute parole se dirait en images, empruntant au vocabulaire muet de la Création pour se réapproprier ce qui fut vivant. Mais c’est une manière de révéler sa profonde inquiétude : la figure de l’absente ne serait saisissable que dans les nombreux visages de celle qui n’est plus.

Nous pouvons alors proposer une première élucidation du titre Lierres en le rapportant à Dyonisos. Nous n’aurions pas affaire au lierre du délire, mais aux figures dédoublées de Narcisse (Je/Tu) et Echo (Je/Toi) qui, dans la légende telle que la rapporte Pausanias (IX, 31) sont frère et sœur jumeaux : pour se consoler de la mort de sa sœur, et bien qu’il sût que ce n’est pas elle qu’il voyait, Narcisse prit l’habitude de se regarder dans la source15. Initiatrice maternelle dans le langage, la Mort est aussi la sœur16, compagne dans la quête de l’absente. Telle une alliée, réalisant les conditions de l’expérience : dans ma parole, la Mort fait être l’autre17.

La voix poétique tente de se rétablir dans sa fonction de communication. Une distance est maintenue, pourtant ; elle n’apparaîtra jamais aussi bien que dans les trois occurrences où un Je est possible qui renvoie à sa propre solitude et à la prise en compte de ses seules modalités.

1. par un vouloir duratif : « J’ai voulu l’église des feuillages » (L, 41) ;

2. par un savoir présent en même temps qu’éternel : « vivre je sais — et le feu défiguré » (L, 57) ;

3. dans l’unique pouvoir d’accueillir et de recevoir la parole : « J’ai accueilli la lumière / la parole » (L, 64), quand la fonction d’appel était seule mentionnée au départ (cf. L, 11)18. Si j’ai « accueilli la parole » et son plein jour, je puis parler en portant ma parole au-devant de toi, y faire entendre ta présence, non pas te ressusciter. Cette parole puisera à la « langue du pèlerin » (L, 40) qui marche dans les signes d’une révélation permanente, même si les probabilités de l’entrave ne diminuent pas son douloureux privilège, — « la royauté du muet qui la trace » (L, 43). Ces signes pourtant établissent un rapport au monde à l’aide d’images. Il sera dès lors manifeste combien l’herbier du monde, les oiseaux fourniront les domaines privilégiés par lesquels lire le monde, la présence discrète de l’absence qui parle : « J’ai accueilli la lumière / la parole », aussi et d’abord dans le dévoilement d’une permanence. Celui qui parle et appelle ne cesse de s’étonner que, ce faisant, ses mots suscitent aussi le monde : l’étonnement serait dans cet éclair qui lie et sépare énonciation et reconnaissance, éclair qui est comme « le vide accompli de la parole » (L, 64).

La poésie de Pierre Voélin se fonde sur un rapport privilégié à la Nature. En tant que cette Nature parle, elle est un discours ; d’autre part, elle offre un support à la parole poétique renouvelée qui doit faire avec ce qui n’est plus : il ne s’agit pas encore de rechercher dans cette Nature les traces de la présence perdue, mais de constater, et de le contester peut-être, que si parler est possible, c’est par des images qui disent encore un rapport au monde. (Cette fonction de l’image chez Voélin, malgré des parentés évidentes entre les deux poètes, semble le mettre à distance de l’expérience de Jaccottet).

Ainsi s’organise un bestiaire polymorphe. En ce qui concerne les oiseaux, — sur le fond d’une ornithologie mythique rappelant la clémence des dieux19 —, un balancement est maintenu entre leur cri ambivalent, de rapace (L, 11) ou d’hirondelle (L, 14), et leur vol dont la valeur de signe est éminemment positive, — « les augures d’innocence » (N. Frye) rappelant les belles pages de Jaccottet : « pur avènement du vol de l’effraie » (L, 27). De plus, quelques mammifères et insectes, tels chevreuils et fourmis, font parler la terre sous leurs pas, par leur simple déplacement (le froissement du sol recouvert de feuilles est discours), mais dans une langue encore entravée : « le bégaiement des fournis » (L, 15).

De cette terre va croître un fabuleux herbier, dès l’ouverture du recueil avec l’invocation aux « myosotis » (L, 16), appelés aussi l’herbe d’amour ou « ne m’oubliez pas », dans la langue populaire20. Les formes végétales renvoient à une seconde élucidation du titre de Lierres et suggèrent la conquête de la verticalité : cette élévation n’allie pourtant pas les formes d’Eros et de la connaissance, dans la figure de l’hystérie et de la transgression, mais les figures de l’expérience de la limite, de la beauté et du silence, un peu au sens où l’entend Jaccottet : « Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne sont pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part »21. Le pluriel de lierres suggère une fécondité dont tous les fruits sont refusés au discours poétique.

Les graminées et les fleurs disent la terre et l’air où elles rejoignent le vol des oiseaux ; elles se nourrissent de lumière et d’eau. Il sera alors possible, par le recours aux doubles polarités de l’imaginaire, de repérer la part centrale occupée par le feu dans la poésie de Pierre Voélin.

Flamme ascendante, le feu est central. Ses diverses acceptions ne désignent jamais des potentialités destructrices, mais créatrices et vitalisantes, quand même sa « brûlure » (L, 38) est évoquée.

1. Le feu défait le froid qui enserre la bouche de l’absente et gèle sa parole. La chaleur du feu est réfugiée dans la terre ; le volume des eaux augmente. Ces eaux constitueront la « fontaine de parole » (SMB, 69), ainsi que « le fleuve que visitent les barques du deuil » (NO, 98).

2. Le feu éclaire et permet l’ombre : « Cherche l’ombre et la lumière / mais la lumière encore » (L, 39). Le feu démasque la nuit : étoiles, lune ou lampe — « éclaireuse insoumise » (L, 63). Portée à son extrême, cette clarté ferait violence : elle assigne et contraint à la nomination (cf. L, 20), mais aussi elle éblouit (cf. L, 37). Associée à la chaleur de la terre, cette lueur transforme la mort en sommeil : « Ces draps de terre tirés sur le sommeil / toute absence » (L, 67). L’effroi n’est pas irrémédiable, quand même la présence n’est pas encore rendue.

3. La lumière, et son feu, permet la croissance des végétaux ; pourvoyeuse, elle alimente une langue et des images : « J’ai accueilli la lumière / la parole » (L, 64).

4. De façon plus conjecturale, le feu est enregistré pour ses qualités de transformateur palingénésique, vers une pureté que Jankélévitch définirait comme le Devenir même, cette « palingénésie continuée ». Cette pureté progressive semble pourtant n’être atteignable que pour être récusée ; la révélation des cendres accuse un caractère magique dont il faut se méfier : « Aime la langue incertaine / qui veut tromper le feu / le conduire aux poussières pures / l’offrir au vent fraternel » (L, 36).

Ces divers aspects d’un travail du feu, non pas contre la mort mais avec la mort et dans le langage, se trouvent repris dans une des pièces conclusives de ce premier recueil : « Oui comme le veut la flamme / à ce bref résumé dans les cendres / à des traces qui vont sous le jour / — et pour se disperser / à quelque geste encore de lierre pur » (L, 66). Le Oui est ici un mot capital, — trouver une langue revient peut-être à trouver son premier mot —, qui marque la fin d’un exil hors du langage et permet de retrouver un fondement à l’expérience du monde. Cette présence dans le langage et la suite des consentements actifs sont de l’ordre du poétique, non du mystique. Le Oui ne suggère aucun abandon à la grâce diffuse, mais est contrôlé par le comme. Si les compléments précisent l’acceptation, ils affirment aussi la persistance d’un creux — bref résumé, traces, quelque geste — dont le caractère insaisissable introduit le « vide accompli de la parole » (L, 67). La parole retrouvée dit un bonheur discret, portant un soupçon sur la réalité de ce qu’elle manifeste ; son rétablissement seul prend une efficacité positive, non le référent auquel elle pourrait faire croire. Si le premier mot est rétabli dans le langage, son achèvement semble incertain, de même que le sommeil de l’absente prendrait fin. Le langage joue de ses ressources creuses — Frye parle de « négative capability » —, la pureté du lierre l’absente et le rend transparent, réalisant ainsi un vœu de lierre dont la pureté soustrait toute image, tout référent à retenir, hormis la lumière, — sa source plutôt que sa réalisation.

Avec Sur la Mort Brève, le discours poétique semble pris par la tentation du souvenir et de l’évocation, comme pour faire l’épreuve de sa propre énonciation. En cela aussi, la poésie de Pierre Voélin est exemplaire : elle porte l’accent sur les vertus d’expérience d’un langage poétique, encore si neuf, si peu éprouvé soit-il, et non sur sa valeur d’usage.

Le titre, Sur la Mort Brève, joue sur le rappel du topos ancien de la vita brevis, mais aussi nettement sur l’indication que cette mort ne sera pas racontée. Nous n’aurons pas affaire au récit d’une vie, qui se conclurait par la description d’une agonie : cette mort ne prendra pas du temps ; elle assumera le risque d’être partout, et tout le temps22.

Dans les quatre parties du recueil s’insèrent de nombreuses amorces de poèmes en prose, narratifs ou descriptifs. Des figures apparaissent et multiplient les voix dont les visages demeureront pourtant voilés. Dans une attention renouvelée aux formes pronominales, nous n’insisterons que sur les démarcations introduites par rapport au recueil précédent. Ainsi : « Péniblement elle marche dans le verger, […] » (SMB, 26) ; « … tu murmures, disent-ils… » (SMB, 47) ; « A l’angle, sur la table, près du carreau sali, rêveur écorché, lui qui se penche… » (SMB, 54).

Tout d’abord, la forme Ils semble englober les figures périphériques, non seulement à l’expérience poétique elle-même, mais à la probabilité d’une évocation : le pouvoir contraignant des « cavaliers d’Apocalypse » (SMB, 47) est énorme, souligné par l’emploi du verbe dire qui contraste avec le murmure de l’instance poétique (énonciative et lyrique) dédoublée, mais encore exclue, si ce n’est tout à fait fermée : l’évocation serait ici épreuve du possible, dans une langue qui conteste déjà la validité de cette évocation.

La forme vocative Toi devient très rare (cf. SMB, 63) ; la figure de l’absente est alors prise en charge par un Elle qui caractérise, selon Benvéniste, la troisième (non-) personne. Sa présence semblait tolérée dans Lierres (21). Exclu du dialogue qui n’avait pu se poursuivre (ou être rétabli), il semble bien que l’être disparu soit relégué dans un éloignement qui est aussi celui du langage de l’extérieur (le « dehors », au sens de Blanchot), quand toutes les formes verbales attesteraient un présent et un dedans peut-être illusoires.

Ceci paraît confirmé par le double régime qui gouverne l’adresse du discours poétique vers lui-même. Une instance absentée prend en charge les formes Tu et Il qui imposent un rappel de l’ancienne clôture et la reconnaissance d’une non-coïncidence irrémédiable. L’issue provisoire serait la constitution d’un dialogue entre Il et Elle : nous devinons en quoi le discours poétique ne peut se résoudre à cette délégation de compétence qui le contraindrait à rapporter des paroles quand tout son effort est de cohabiter dans une parole à deux voix. L’enjeu de cette poésie n’est pas de faire parler des visages ; c’est Je qui doit trouver sa voix, expérience toujours en cours disant la présence d’une absence. Un Je qui paradoxalement est le plus long à apparaître, comme si seule l’évocation du dehors pouvait se laisser entendre, en même temps que l’exténuation immédiate de sa pratique dans un langage où il doit se fonder en justesse et en vérité : « J’ai dit la mort, dégrafé sa chaleur » (SMB, 69).

Une autre hésitation est sensible dans les temps des formes verbales. Dans ces amorces narratives ou descriptives : « C’était la nuit de mai, […] » (SMB, 53) ; « Il pleuvait » (SMB, 54) ; « Elle marche. On ne l’entend pas venir » (SMB, 23), ces contrastes tiennent autant à la simulation de profondeur liée aux souvenirs et au secret douloureux qui pèse sur eux, — secret et douleur étant les formes vivantes du mystère —, qu’à l’interrogation sur la propre légitimité du discours poétique : « Que je revienne attabler le mensonge » (SMB, 78).

Un ensemble de formes verbales au futur et au conditionnel (cf. SMB, 38-42-44) permet d’entrevoir un horizon librement consenti, audacieusement affronté comme un lieu de résolution, pris en compte dans le langage et le possible du temps. La suspicion qui pèse sur l’aptitude au passé et à la mémoire découvre une autre disposition vers l’à-venir ; la rédemption pourrait être soustraite au temps, dans le moment où s’énonce son inefficacité : « L’agneau futur est pendu dans la hêtraie » (SMB, 81).

Si la ponctuation de l’ensemble de ces pièces est normale, la reprise intermittente de procédés éprouvés dans Lierres suffit à miner les amorces narratives ou descriptives. Un seul exemple : « Elle — toute absence aux pas de la colombe » (SMB, 61), où l’apposition marque le retour de la parole au crédit du discours, celui-ci rappelant ses pouvoirs de proclamation plutôt que de représentation.

Les personnages d’un micro-récit potentiel autant qu’aléatoire sont retirés du jeu plus qu’ils ne s’effacent. Ils ne peuvent se soutenir, non plus que fusionner. Ils laisseront des traces, les marques d’une persistance. Seule s’affirme la figure dont l’écoute aurait dû être inscrite dans l’épreuve même du langage. C’est une parole que le Je contraint encore malgré l’effort incessant de dépossession auquel il astreint son double Tu : « Tu sauras te taire quand viendra l’obscur dénouement » (SMB, 38). Toute jouissance est refusée, — et même le repos envisagé comme un acte délibéré, non comme un état : « N’ayant qu’une parole qui efface, qui resplendit » (SMB, 79). Si la lumière est la parole (cf. L, 64), cette dernière peut demeurer seule, sans être suspendue (elle ne saura jamais qu’en le dépassant quel est « l’obscur dénouement ») ; elle saura être source de croissance, réalisant hors du langage la pureté du lierre.

Le langage à trouver, dans le moment même où il se cherche, devra remplir une double fonction de maîtrise du temps et de levée du soupçon qui pèse encore sur le discours (ou plutôt : que le discours entretient, « à son corps défendant », pour en éprouver le fondement). L’interrogation sur la mémoire rejaillit de façon cruciale : il n’est pas certain que la mémoire sauve de l’oubli ; l’oubli avait déjà ravagé la conscience au moment où celle-ci avait voulu recourir à la mémoire. Emprunter d’autres voies pour quitter le soupçon du mensonge ? La parole « qui efface, qui resplendit » abolit le mensonge dans la conjonction d’un double geste de frayage23, sans origine assignable ; elle seule indique la source de l’être, sans soupçon d’antériorité, mieux qu’elle ne restitue les souvenirs et le monde à tout venant.

Avec Lierres, un double rapport à la Nature se laissait appréhender. Sur la Mort Brève propose une transformation de ces rapports qui entraîne la convocation de formes descriptives et narratives dont l’expérimentation poétique s’avère nécessaire, malgré leur déception essentielle : une forme peut-elle soutenir l’émergence d’images dont la contestation participerait d’une expérience ultérieurement plus pleine ?

Y. Bonnefoy a insisté sur la reconnaissance d’une poésie « comme guerre contre l’image »24. Plus qu’à l’évacuation de toute image du poète, Y. Bonnefoy met en évidence les capacités du poème à interroger les pouvoirs dont il vit. La pratique très différente de Jaccottet rejoint cette proposition de « suspension ». C’est peut-être là un des enjeux majeurs de la poésie dite moderne ; la convocation d’une présence immédiate au monde doit travailler par la médiation du langage qui ne peut être réduit à sa simple fonction de nomination.

Chez Pierre Voélin, la Nature et l’être disparu entretenaient des rapports de connivence qui pouvaient être réactualisés, mieux que rappelés : « Les longues herbes sucrées, sous la jupe, émeuvent son sexe » (SMB, 26). Ou encore : « Elle va. Elle sait le moineau friquet, […] » (SMB, 64).

La parole de l’être disparu trouve son image dans la Nature, image encore vivante : « Sa parole est l’alouette apparaissant, disparaissant » (SMB, 59). La Nature est le lieu où une parole juste est possible, où le discours poétique aura chance de se recueillir : « Seules les feuilles récitent » (SMB, 23). Et puis : « Les fournis noires, la peur. En procession sur les feuilles mortes. […] Ebruiteuses d’éternité » (SMB, 76). Rappelons que dans Lierres cette parole de la Nature était donnée comme entravée : « le bégaiement des fournis » (L, 15).

Si la Nature parle — feuilles, fourmis noires, saisies à la surface du sol, et endeuillées — son langage est donné comme valorisé. D’autre part, la parole de l’être disparu manifeste une co-naturalité aux éléments de la Nature : le fonctionnement de son langage vient coïncider avec le fonctionnement du langage. La Nature perd son caractère référentiel et la tentation descriptive se trouve ainsi levée : « Tu n’es plus l’homme qui s’avance, éreinté, incrédule, sans fièvre, sans pardon ; impossible d’habiter la langue vierge, d’être le confesseur ébloui du visible… » (SMB, 80).

Le titre de La nuit osseuse peut renvoyer à René Char et aux « Feuillets d’Hypnos » (Fragment 71) : « Nuit de toute la vitesse du boomerang taillé dans nos os, et qui siffle, siffle… ». Mais, comme chez Beckett, le titre peut aussi évoquer la déesse Echo, des Métamorphoses d’Ovide (Livre III), qui avait un corps avant de n’être plus qu’une voix : elle se retire dans la forêt et « il ne lui reste que la voix et les os ; sa voix est intacte, ses os ont pris, dit-on la forme d’un rocher ». A cette idée de fermeté et d’ancrage peut être associée celle d’une nouvelle naissance : il n’est que de rappeler l’os sacré — de la région du sacrum précisément — à partir duquel, dans la tradition juive, s’opérera la résurrection du corps individuel, avec sa mémoire propre, à ne pas confondre avec le corps idéalisé de St-Augustin25 (Mircea Eliade rapporte que l’os est également au centre de la notion de résurrection dans les mythologies de certains peuples chasseurs).

Si « l’os de la face » est déjà présent dans Sur la Mort Brève (22), il semble que l’enjeu se modifie. Il ne vise plus à convoquer les forces magiques, incantatrices présidant à la résurrection, mais reviennent sur sa propre expérience, se recentrant à nouveau sur la possibilité même de parler : « J’ai rebâti l’ossuaire de la parole » (NO, 90).

Toute résurrection identifierait longévité et éternité. Pourtant, l’absolu de la présence retrouvée de l’autre devrait dépasser toute forme (ou vertu) d’existence temporelle. La voie du recentrement signalée ci-dessus paraît seule pertinente pour celui qui demeure vivant et parlant, dût-il ne pas feindre de s’en étonner ; tout souvenir, tout appel, tout vœu — muet et pieux — à la résurrection de celle qui n’est plus n’atteignent pas le privilège de celle-ci, réduite non pas au silence mais à l’os, matière ultime et primordiale du langage.

Dans le recueil de La nuit osseuse, la forme proche du verset apparue dans Lierres s’impose à nouveau. Cette sollicitation du souffle comme respiration du discours poétique, s’appuie sur des procédés mis en évidence ci-devant. Ainsi, l’absence complète de ponctuation — si l’on excepte la ponctuation discrète que les majuscules nous induisent à rétablir, toujours à l’initiale d’un fragment — s’allie à un discours poétique qui peut dire très souvent Je, ressource du langage hérité de la nuit : « J’ai rebâti l’ossuaire de la parole » (NO, 90). Pourtant, nous retrouvons quelques formes d’amorces narratives ou descriptives, telles : « Ailleurs les pas d’un enfant distrait / font trembler le cimetière allemand » (NO, 88) ; « Elle prononce l’absence / quand je veux l’eau et la main de l’enfant » ; « Et cette langue contournée / debout dans le chêne / l’ai-je parlée noueuse et secrète / et si longtemps perdue » (NO, 91).

De même disparaissent presque les formes privilégiées dans Lierres, jussive, — relevant du système (Je)/Tu —, et vocative, — système (Je/Toi) —, dont les deux seules occurrences sont significatives : « O délivrée » (NO, 95) et « Femme — […] » (NO, 101). La figure absentée est non seulement délivrée de l’absence et de l’oubli, mais elle l’est aussi du rôle que le discours poétique pouvait attendre d’elle dans son incertitude douloureuse : dans l’absence qu’elle révèle, la Mort n’est plus contrainte de demeurer la figure initiatrice vers un langage nouveau et comme réduite à ce rôle. L’absence pourra, au prix du sacrifice que nous verrons, retrouver sa féminité pleine, — « Femme » (NO, 101) —, délestée de ses multiples attributions antérieures : le vocatif assume seul une fonction de nomination, moins contingente que générique : « Se taire et mourir aux visages / un à un disparus / Je suis quitte — tant de regards m’épargnent » (NO, 100).

Un procédé particulier a permis de toucher ce point où la relation à la figure absente se défait de son caractère d’urgence par le recours à une spatialisation de la mémoire. Ce qui dans Lierres déjà, et dans Sur la Mort Brève de façon plus insistante, apparaissait comme indices de la tentation du souvenir (à savoir : le rappel de l’enfant et des multiples figurations de l’absente, alliées aux temps verbaux du passé) se trouve présentifié et spatialisé. Comme si pour déjouer une entrave temporelle (cela ne pourra plus être), il fallait choisir la substitution spatiale comme déploiement de l’être (cela pourra être partout). L’espace dure mieux que le temps : sans passé ni futur, cet espace n’est peut-être que la présentification sans fin du temps : « Ai-je sacré l’espace » (NO, 91) se demande le discours poétique. Ainsi, l’enfant, — qui dans Lierres (57) représentait la figure d’un (Je)/Tu enclos sur lui-même —, est situé dans un ailleurs indéterminé mais limité : « Ailleurs les pas d’un enfant distrait / font trembler le cimetière allemand » (NO, 88). Le cimetière représente la figure de l’espace sacré en ce monde26 ; l’emploi de l’indéfini (un enfant) redouble l’effet de dislocation, comme dans cette autre occurrence : « Par d’autres voix d’enfants surprise / afollée » (NO, 96).

Les visages de l’absente répertoriés dans Lierres se ramènent à la figure de l’errante qui abandonne ses rôles tutélaires pour habiter son propre pas. Au rappel de l’herbier et de la nature domestiquée de Lierres, — « quand mourir ouvre des jardins » (L, 44-) —, se substitue l’image de la forêt qu’il faut traverser afin de porter la clarté partout et abattre l’obscurité : « L’errante offre sa tête au carrefour / il faut partir /. S’en aller — d’un feu à un autre feu / la forêt n’a pas lieu dans les larmes » (NO, 88).

Le rappel du « Christ des carrefours » (NO, 88) joue peut-être par contraste avec la figure d’Osiris : « J’ai tenu la main d’Isis… » (SMB, 58). A l’idée de démembrement et de profanation du cadavre se substitue l’allégresse tragique du corps en croix, conservé puis mis au tombeau, le carrefour pouvant être tenu à la fois pour un lieu et un ensemble de directions, une topologie et des utopies. Ce qui unit le langage et la Mort semble être redevable à une expérience accessible au poète, comme cela qui définissait le lien entre le Verbe et le commencement : si Dieu fait la première expérience du Verbe dans la Création primordiale, l’homme doit passer par la mort pour repenser son rapport au langage27.

La nouvelle utilisation du pronom Elle dit cette absence présente, ne la désigne plus comme non-personne, mais la libère d’une relation exclusive et nécessaire à ce Je que la Mort a privé de toute consistance, excepté celle redevable à l’expérience d’une langue. Il s’agit bien plus de rendre l’autre au monde et à l’espace ouvert, quand la tentation de l’intimité ne cesse de ramener le discours poétique dans le champ clos de la possession : « Elle prononce l’absence / quand je veux l’eau et la main de l’enfant » (NO, 89).

Les espaces hétérogènes du jardin et du cimetière appelaient en quelque sorte l’espace de la forêt, déjouant leurs limites mais non leur sacralité : l’effroi de la forêt tient alors en ce qu’elle représente le lieu de l’obscurité en plein jour. De fait, la « louange » (NO, 88) de la parole rappelle une visée oratoire ; elle va « à des haies à des chemins » (NO, 88), désignant des voies possibles dans la nuit, repères ou garde-fous, alors qu’en plein jour ils relient mais séparent aussi. Donc : « Il n’est que de marcher aveugle / quitter la nuit osseuse » (NO, 93). Au « pèlerin muet » de Lierres succède l’aveugle qui n’a que les ressources de son nouveau langage et du toucher pour le conduire.

Rendue au monde, la présence de l’autre aura pouvoir immense. Rappelant les images de Sur la Mort Brève, dans La Nuit osseuse, le feu ajoute une dimension euphorique aux caractéristiques qu’il conserve. Le feu réchauffe « les puits de neige » (NO, 93) dont les eaux permettront la transition de la mort vers le sommeil : « Sur le fleuve que visitent les barques du deuil / le sommeil s’est épris du sommeil » (NO, 98).

Le feu consume ; la violence de ce pouvoir est stupéfiante. Le feu devient véritablement l’élément qui abolit la Nature ; les images du monde sensible se donnent alors comme illusions du monde : « Et les vents soient de silex / un seul feu défroisse les forêts / Que toute bête s’en aille aux lisières / Disparaissent ses yeux sa langue / pourrisse sa tête improbable » (NO, 97). Accomplissement non dans une volonté destructrice, mais comme par esprit de sacrifice. Le discours poétique sait trop combien il s’est expérimenté dans la Nature pour penser, voire souhaiter sa disparition. Son vœu serait plutôt d’une privation de la réserve d’images qui pouvait soutenir le discours de la quête et du don ultime du langage : le monde ne s’absente pas, mais sa défaite constitue l’expérience ultime de la parole incarnée qui se défait d’un rapport à l’image pour se concentrer sur la question de sa pure énonciation.

La destruction de la forêt par le feu ne va pas jusqu’à son anéantissement. La pourriture rend les cendres improbables. La douleur ou la joie se privent pourtant assez du monde pour ne plus avoir dequoi parler, mais encore à être : la Nature est un agent de la rencontre de l’autre dont l’absence paraissait effrayante. Paradoxalement, la Nature dans ses œuvres est encore un obstacle à la transparente conjonction. Voilà sans doute le degré ultime de l’unique mode poétique d’être au monde, quand la sauvegarde de la parole passe par la perte des images, conduisant au cœur de ce « poétique du langage » tel que peut l’entendre Bonnefoy. La plénitude n’est plus dans une relation de la terre au ciel, de l’ici vers l’ailleurs ; aux images devenues inadéquates du lierre et de l’échelle, — toute montée est une manière de rejoindre mais de quitter aussi « l’effet de terre » (G. Durand) —, est préférée la dispersion sur la terre de ce qui est dans les airs : « Février jette sur la neige une poignée d’abeilles » (NO, 100)28. Ou encore cet « amas d’étoiles pauvres » (NO, 101) qui éclairent le langage nouveau. La descente, mieux que la chute, n’est pas une perte. Si la clarté, déjà associée au sommeil dans Lierres, rejoint la terre, c’est qu’elle a affaire avec la parole qui ne désire rien, mais sait être efficace et par cela même devenir, parce qu’inscrite dans un mouvement. « La terre a muré la bouche des morts / plus bas est à l’œuvre la lumière / - - tisserande du long sommeil / Je sais aggraver le silence » (NO, 99). Les étages du sens sont abolis dans un langage qui est à lui-même son unique clarté.

Dans l’expérience poétique de Pierre Voélin, au sein du langage, sont portées et maintenues les formes multiples, unifiées par instant, des différentes voix parcourant ses recueils. Si « J’ai reconnu cette langue » (NO, 101), l’adhésion à ce langage rassemble l’expression disséminée de Je/Tu/Toi/Elle/Il pour prononcer un Nous ultime29 dont un unique précédent apparaissait dans Lierres quand la diversité des figures de l’absente était portée à son comble (cf. : L, 26). Au sein du langage, le Nous affirme qu’une énergie est possible. Une parole collective est équivalente à la lumière dont la pureté de l’émanation ne sait oublier le monde, ses images et leur murmure, malgré le vœu de privation radicale. Ainsi : « Femme - - et la mélodie sobre des fougères / voyageuse votive souffrante / ayant su le sang - - » (NO, 101). Hors de la nuit, mais ayant abandonné tout espoir de fonder une résurrection, le langage ne cesse d’être immédiate performance d’une expérience : « Femme - - […] / Je reconnais cette langue / où glisse un amas d’étoiles / Nous partageons la saveur de la terre / portons le jour contre le jour » (NO, 101). Le Nous n’asservit pas l’autre, nommé dans la parole ; l’autre vient coïncider dans ma parole avec son pronom. Si dans mon langage, nous nous retrouvons, il pourrait y avoir en cela une forme suprême d’orgueil ; mais ce rachat n’est pas d’ordre christique. Il n’est pas une recréation de l’ancien monde aboli, non plus que résurrection ni renaissance ; il ne s’agit pas de prolonger le temps, ni de revenir au commencement du temps30.

Le parcours poétique de Pierre Voélin s’affirme beaucoup plus ambitieux que la modestie et la retenue de sa voix ne le laissent supposer. Car il s’agit en quelque sorte de ravir à Dieu même ses pouvoirs, dans une sorte d’impatience qui voudrait s’affranchir, non pas de Son silence31, — qu’il s’agit au contraire d’« aggraver » (cf. NO, 99) —, mais de Sa « lenteur » (SMB, 40). La référence gnostique paraît évidente, si nous songeons que les Pères de l’Eglise invitent plutôt à la patience et à l’attente, quand ils évoquent la re-création de la fin des temps dont ils affirment qu’elle sera plus belle et glorieuse que la Création même. Il y a assez longtemps que le Verbe est « au commencement » pour que le poète veuille tenter l’expérience de ses attributs. Mais autrement.

La Mort est une figure maternelle et sororale ; elle guide et conduit l’expérience de l’absence dans le langage. Elle donne une voix à l’orphelin. L’enfant — celui qui ne parle pas — n’a pas encore à être ; la Mort fait d’une éventuelle régression un retour qui mène jusque là où parler était devenu primordial : ce n’est encore que plus tard qu’il faudra tenter d’exister.

Mais retrouver la parole, n’est-ce pas encore trop vivre ? Ne faudrait-il pas à nouveau perdre cette parole, sans céder au mutisme hargneux ? Cette parole ne pourrait-elle pas se perpétuer hors du langage, en quelque sorte, comme principe pur (dont elle serait en même temps issue) plutôt que comme performance ? Portant la lumière — « le jour contre le jour » —, faisant toute la lumière, le Nous a valeur baptismale ; le « portons le jour contre le jour » réalise le vœu et le mouvement auquel il invite l’autre. Faire la lumière, c’est revenir à la vie, hors et en l’absence de la nuit. C’est passer de la mort au sommeil, et du sommeil à l’éveil, accomplissant en cela la parole d’Héraclite : « ceux qui dorment sont dans des mondes séparés, ceux qui sont éveillés sont dans un même monde ».

De même que l’amour est création permanente insufflée dans l’être et dans le monde, de même la terre étrangère constamment me sollicite et pour peu que je sois attentif entretient mon illumination dans le réel32. Ainsi la Mort conduit la quête d’un langage et constitue sa plus radicale mise à l’épreuve, sans jamais succomber à « la séduction du discours » (G. Perros). Si « Poète est celui qui brise l’accoutumance » (St-John Perse), le discours poétique devra porter cet ouvrage non seulement dans son rapport au monde mais de manière aussi radicale dans son rapport à la langue et aux images sur lesquelles il se fonde et auxquelles il est renvoyé.

Chez Pierre Voélin, la Mort et l’absence de l’autre constituent les fondements d’une quête et d’une dépossession constantes du langage, jusqu’au terme d’un possible (ce n’est qu’un apaisement, non un acquiescement) qui passe encore par les ressources dernières du langage. Cette épreuve n’est pas moins douloureuse que la nuit qui vient, qui est venue.

Notes

1  Rappelons le mot de Valéry : « Le poète se consume à définir et à construire un langage dans un langage ». Cité par Ramuz, dans : Remarques, Oeuvres Complètes, vol. 18, éd. Rencontre, Lausanne, 1968, p. 280.

2  Préférences, Paris, Corti, 1961, p. 60.

3  Pour une discussion terminologique, nous renvoyons au livre stimulant de P. Ven Den Heuvel, Parole Mot Silence. Pour une poétique de l'énonciation, Paris, Corti, 1985, surtout la Première Partie : « Théorie et méthode ». Voir aussi : J.-M. Adam, « Aspects de l'énonciation poétique », dans : Pour lire le poème, Bruxelles, De Boeck/Duculot, 1986, p. 166-213.

4  Afin de donner à notre analyse une précision maximale, nous avons limité notre propos aux deux premiers recueils de poèmes : Lierres, Fribourg, Le Feu de Nuict, 1984 (abrégé : L), Sur la Mort brève, suivi de : La Nuit osseuse, Albeuve, Castella, 1984 (SMB et NO). Mentionnons les publications ultérieures de P. Voélin : Hommage à Ossip Mandelstam, à Fribourg, D. Lévy et P. Voélin, 1986 : Lents passages dc l'ombre, Albeuve, Castella, 1986 ; “Les bois calmés », dans : Ecriture 30, Lausanne, printemps 1988, p. 11-21.

5  Commentant les écrits de M. Bakhtine, T. Todorov souligne que le « critère d'achèvement de l'énoncé c'est la possibilité de lui répondre », dans : Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique, Paris, Le Seuil, 1981, p. 84. Ph. Lacoue-Labarthe parle de « la poésie comme dialogue », dans : La poésie comme expérience, Paris, Bourgois, 1986, p. 96-97.

6  « De l'angoisse au langage », dans : Faux pas, Paris, Gallimard, 1943, p. 10.

7  Qui doit être considérée sous ses deux aspects ordinaires de métaphore et d'engagement ; voir : N. Frye, Le Grand Code, trad. fr. Paris, Le Seuil, 1984, p. 72.

8  Op. cit., p. 115. Selon Ph. Lacoue-Labarthe, la poésie découvre alors « la nu-possibilité de s'adresser », ibid., p. 136.

9  Cité par M. Sandras, dans : La poésie de Philippe Jaccottet, Paris, Champion, Unichamp, 1986, p. 120.

10  « Mars 1960 », La Semaison, Paris, Gallimard, 1984, p. 43.

11  Dans la perspective dialogique de M. Bakhtine, les formes jussives et voca­tives constituent « des totalités » ; voir : T. Todorov, op. cit., p. 290.

12  T. Todorov a rappelé le « caractère dialogique du discours intérieur », op. cit., p. 293. Voir aussi : J.-M. Adam et J.-P. Goldenstein, Linguistique et discours littéraire, Paris, Larousse, 1976, p. 302 sq.

13  J.-P. Richard, Onze études sur la poésie moderne (1964), Paris, Seuil/points, p. 327.

14  « Qu'est-ce que le regard ? /[…]/ un rapace », Ph. Jaccottet, Poésies 1946-1967, Paris, Gallimard/Poésies, 1971, p. 114.

15  Dans la version béotienne de la légende, Narcisse se suicide et de son sang sur l'herbe croît une fleur. C'est encore par la mort de Je qu'une parole est possible. Rappelons qu'un poème de G.M. Hopkins a pour titre : « The Leaden and the Golden Echo ». Voir aussi : Keats, « Lamia » ; Shelley, « Arethusa » et « Song of Proserpina ».

16  Comme lorsque G. Roud se souvient encore de St-François d'Assise : « La mort / la sora nostra morte corporale », dans : « Adieu », Ecrits I, Lausanne / Paris, Bibliothèque des Arts, 1978, p. 18.

17  Ceci rejoint dans une certaine mesure le mythe platonicien de l'androgine primordial : la Mort permettrait l'humansiation de la plénitude originaire de l'être dans le langage. Il est des chemins sur lesquels il vaut mieux s'avancer accompagné. A défaut de quoi, un double vous est nécessaire.

18  Si pour Voélin, appeler c'est être, Jaccottet rappelle que pour Rilke, chanter c'est être ; voir : Rilke, Paris, Seuil, Ecrivains de toujours, 1970, p. 164 et 168.

19  Voir. J. Bril, Lilith ou la Mère obscure, Paris, Payot, 1984, p. 140. — Pour le narrateur de « La prisonnière », les oiseaux « signifient à la fois la mort et la résurrection », dans : M. Proust, A la Recherche du Temps Perdu, vol. 3, Paris, Gallimard / Pléiade, 1954, p. 368.

20  Langue familière dont se souvient le narrateur de « La Fugitive » : « Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles “ne m'oubliez-pas”, que dans un cimetière », dans : M. Proust, op. cit., p. 561. — L'image du cimetière réapparaîtra plus loin dans notre analyse.

21  La Semaison, op. cit., p. 40.

22  Dans un stimulant petit ouvrage, Esthétique de la disparition, Paris, Balland, 1980, Paul Virilio signale que dans certaines civilisations on nomme petite mort, courte mort, les adaptations atténuées du processus épileptique que lui-même analyse en tant que figure privilégiée de la picnolepsie. Ce phénomène recoupe tout ce que dans un langage familier on désignerait sous le terme d'absences, qui « peuvent être très nombreuses, plusieurs centaines par jour qui le plus souvent passent inaperçues de l'entourage ». Pour le sujet lui-même, « rien non plus ne s'est passé, le temps absent n'a pas existé, à chaque crise, sans qu'il s'en doute, un peu de sa durée lui a simplement échappé » (p. 9). Après avoir étudié ces absences chez l'enfant, P. Virilio en vient à l'analyse du processus épileptique, à propos duquel il cite cette phrase de Dostoïevski : « A ce moment, j'ai entrevu le sens de cette singulière expression : il n'y aura plus de temps ».

23  Voir : J. Derrida, « Freud et la scène de l'écriture », dans : L'écriture et la différence (1967), Paris, Le Seuil/Points, p. 293-340 ; surtout p. 297 et suiv.

24  La présence et l'image, Paris, Mercure de France, 1983, p. 51 ; voir aussi p. 32 et 41. Ph. Lacoue-Labarthe qualifie en ces termes l'enjeu ultime de Celan : « réduire l'image à la pure énonciation », la poésie prenant toutefois sa mesure dans « l'impossibilité d'un langage sans image », d'un langage des noms, op. cit., p. 101.

25  M. Balmary rappelle que, dans la langue biblique, « l'os, c'est aussi le mot employé pour dire l'absolue identité », dans : Le sacrifice interdit. Freud et la Bible, Paris, Grasset, 1986, p. 251. — Ph. Jaccottet fait dire à un porte-parole du poète : « Je voudrais une beauté plus ferme, plus rêche, plus ossue. Elle m'échappe, et je continue à me bercer de mots », « Poursuite », dans : Eléments d'un songe, Paris, Gallimard, 1961, p. 148.

26  Voir ce que dit Ph. Renaud du cimetière dans l'espace ramuzien, dans : Ramuz ou l'intensité d'en bas, Lausanne, L'Aire Critique, 1986, p. 67-68.

27  Voir ce que dit J.-P. Richard à propos de Jaccottet, op. cit., p. 328. Pour l'interrogation de la pensée catholique, voir : K. Rahner, « Essai sur le martyre », dans : Ecrits théologiques, vol. 3, Paris, Desclée de Brouwer, 1963.

28  Rappelons les abeilles « déracinées comme des graines », chez Ph. Jaccotet, dans L’Effraie, Paris, Gallimard, 1953, p. 32.

29  M. Adam suggère que par un tel procédé « toutes les corrélations d'énonciation sont reprises », dans : Linguistique et discours littéraire, op. cit., p. 302.

30  Signalons, dans la théologie chrétienne, le destin particulier de ces hommes qui verront, lors du retour du Christ, l'univers accompli et dont Paul dit qu'ils entreront, sans passer personnellement par la mort, dans l'état définitif du corps glorieux. Voir : I Cor. 15, 51 ; I Thes. 4, 14 et suiv.

31  Thématique rappelée par Ph. Jaccottet, voir : « Dieu perdu dans l'herbe », dans : Eléments d'un songe, op. cit., p. 165.

32  Y. Bonenfoy parle de « réalisme initiatique », dans : « L'acte et le lieu de la poésie », L'Improbable et autres essais, Paris, Gallimard, Coll. Idées, p. 132. Voir aussi les pages pertinentes de A. Kibédi Vérga intitulées : « Les Lieux du discours poétique », Nouvelle Revue française, juillet-août 1988, N. 426-427, p. 138-144, A. K. V. propose de caractériser le discours poétique par sa capacité à proposer « une synthèse du réel et du sublime » (p. 141).

Pour citer cet article :

Pasquali Adrien (2016)."Pierre Voelin — ou l’épreuve de la poésie". Revue La Licorne, Numéro 16.

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=6707

(consulté le 19/05/2019).

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