Jeux de pistes dans La belle Hortense

Par Bruno DELIGNON
Publication en ligne le 24 mars 2006

Texte intégral

Portrait du romancier en épicier ?

1Si la marquise sort à cinq heures, Eusèbe, lui, attend huit heures pour ouvrir sa boutique. Cette ouverture coïncide avec celle de La Belle Hortense et nous invite à porter notre attention sur « la manière commerçante et agréable » dont l’épicier dispose sur le trottoir les casiers à légumes et à fruits : « en fourrant les plus visiblement pourris en dessous, ou en arrière, des autres, ceux qui restaient encore présentables »1. Faut-il considérer cette méthode comme une métaphore de la manipulation littéraire qu’entreprend l’auteur au moment même où s’ouvre son roman ? Se mettrait ici en place une dialectique de l’exhibition et de la dissimulation : il s’agirait de rendre visibles certains éléments du texte pour mieux en camoufler d’autres, ou moins (?) diaboliquement d’amorcer un jeu de cache-cache avec le lecteur, trop pressé de collecter certains indices, en négligeant d’autres. Si l’on se souvient comment quelques fragments de statue déplacés par un chat (fût-il poldève) conduisent l’inspecteur Blognard à des conclusions hâtives, on recommandera au lecteur une certaine prudence.

2Nous rapprocherons cette visibilité des indices (notamment intertextuels) d’un principe oulipien énoncé par Jacques Roubaud dans l’Atlas de littérature potentielle : « Un texte écrit suivant une contrainte parle de cette contrainte »2 ; de même un texte écrit en relation avec un autre texte parlerait de ce texte, tout le jeu3 reposant sur la nature des indices mis à la disposition du lecteur afin de déterminer ce texte-source : s’agit-il d’une référence à une œuvre précise ou, plus largement, aux caractéristiques d’un genre littéraire4 ? Rappelons enfin que la mise au point de Roubaud est intitulée : « Deux principes parfois respectés par les travaux oulipiens »5… Nous proposons ici, à partir de quelques indices visibles dans le texte, de suivre deux pistes qui nous conduiront à Paris et en Poldévie.

3Commençons par un petit détour par Londres, ou plus précisément par une incise du Grand Incendie de Londres :

La rue des Francs-Bourgeois est en sens unique ouest-est, la rue Vieille-du-Temple l’est nord-sud, et les voitures, sûres de leur bon droit dans ces rues étroites, arrivent au carrefour dans des dispositions souvent belliqueuses. Une maison, dent déchaussée, a été enlevée juste en face, laissant une façade aveugle et un espace où la municipalité, dans une crise de verdure, a planté deux infimes faux acacias qui brouillent juste assez la vue pour ne pas révéler à l’avance qu’ils le font. Comme il n’y a pas de feux rouges (réclamés depuis longtemps et depuis longtemps promis pour bientôt), les conditions idéales sont réunies pour des rencontres de séries automobiles indépendantes, comme on les aimait autrefois dans les discussions sur déterminisme et hasard, dont les manifestations extérieures vont du coup de frein violent au froissement de tôles avec, heureusement très rarement, l’affairement des piétons autour du SAMU ou de Police-Secours.6

4Pour qui a parcouru le premier chapitre de La Belle Hortense, cette incise apparaît comme une autre version, moins dramatique, de la description topographique du carrefour Citoyens-Vieille-des-Archives, haut lieu du roman, et indique le jeu de correspondances onomastiques entre la Ville du roman et Paris. Dès lors, muni d’un guide des rues parisiennes, le lecteur peut examiner à loisir les transpositions ludiques que le romancier a fait subir aux toponymes de la capitale française :

  • « croisement » de la rue des Archives et de la rue Vieille du Temple : rue Vieille des Archives ;

  • synonymie (ou proximité sémantique) et antonymie : rue des Citoyens (pour rue des Francs-Bourgeois), rue du Saut de la Chèvre (pour rue du Pas de la Mule), rue de la Modestie-Descendante (pour rue Montorgueil), square et rue des Grands-Édredons (pour square et rue des Blancs-Manteaux) ;

  • substitutions motivées par des rapprochements philosophiques ou littéraires : avenue Sextus Empiricus (pour avenue Montaigne), boulevard Marivaux (pour boulevard Beaumarchais) ;

  • anagrammes : rue des Milleguiettes (pour rue des Guillemites, à un e près).

5Échappent à ce meccano toponymique la très nervalienne Sainte Gudule (pour Notre-Dame des Blancs-Manteaux) et la rue de l’Abbé-Migne, apparue sur les plans de Paris en 1978 et dont le baptême constitue un des événements principaux du roman.

6Gageons que le lecteur aura même su trouver dans le texte même du roman les éléments qui le mettaient sur la piste de la parenté entre les deux villes : les quartiers parisiens du Marais et du Centre Pompidou sont repérables, le premier au détour d’une référence à Marin Marais, le second dans une interrogation anglo-saxonne et anagrammatique : Poudipon, where ?7.

7Ces jeux avec les noms ne se limitent pas aux seuls toponymes, ainsi l’anagramme est-il bien porté par les personnages : Georges Mornacier va devenir romancier grâce à sa collaboration avec l’inspecteur Blognard et l’éminent Jules-Philibert Orsells, spécialiste de l’Onthétique, offre, semble-t-il, quelques ressemblances avec un certain Philippe Sollers…

8Roubaud ne se limite pas à ces emprunts à la « vraie » ville de Paris, il emprunte au Paris imaginaire de Queneau la fameuse chapelle poldève, mausolée du Prince Luigi Voudzoï, emprunt dont il le dédommage en précisant qu’une des places de la capitale de la Poldévie s’appelle la place Queneleieff8. Suivons donc la piste poldève.

Horthense et Pierrot

9Le Lecteur présent dans La Belle Hortense a eu plus de chance que l’héroïne éponyme : il a lu (c’est lui qui l’affirme) Pierrot mon ami, alors qu’Hortense, pourtant habituée aux ruses de la Bibliothèque, risque d’obtenir l’ouvrage de Max Planck Einführung in der Theorie der Elektrizität und der Magnetismus… Elle aurait pourtant trouvé dans le roman de Queneau quelques utiles renseignements sur la Poldévie.

10Ce pays imaginaire inventé par Queneau, ou peut-être bien par certains des personnages eux-mêmes de Pierrot mon ami, est la patrie d’origine de plusieurs des personnages du roman de Roubaud : ce dernier emprunte d’ailleurs à l’onomastique poldève certaines de ces caractéristiques comme les terminaisons en -dzoï des patronymes masculins et surenchérit en introduisant une nouvelle finale en -skoï, et pour les personnages féminins, des finales patronymiques en -grmska ou en -jrmdza.

11J. Roubaud réalise surtout la prédiction d’un des personnages de Pierrot mon ami à propos de l’énigmatique chapelle poldève :

– Vous voyez, s’écria Pradonet, un beau jour votre prince Luigi, on viendra le déterrer comme les autres.

– Simple supposition. Et puis il aura eu quelques années de tranquillité.9

12Roubaud ne s’est pas contenté d’emprunter à Queneau sa chapelle et quelques noms10 : il ouvre son roman (revenons à Eusèbe) sur un exercice d’« observation » de la gent féminine qui rappelle à certains égards l’activité scopique des philosophes du Palace de la Rigolade, attraction à succès de l’Uni-Park, dont le propriétaire est un certain… Eusèbe Pradonet. Notons tout de même que l’épicier Eusèbe de Roubaud est plus exigeant que les voyeurs queniens et se livre à une activité classificatoire « dont l’intérêt n’échappera à personne »11.

13De même nos deux auteurs se sont ingéniés à jouer avec le modèle du roman policier pour mieux en désamorcer les exigences : l’enquête menée par Petit-Pouce et commanditée par Léonie dans Pierrot mon ami est inutile, puisqu’elle est fondée sur une fausse histoire inventée par Crouïa-bey pour justifier la « disparition » de son frère ; l’énigme est ailleurs : Queneau attise les soupçons du lecteur concernant l’origine véritable et la prétendue antiquité de la chapelle poldève12. Pierrot, en personnage quenien qui se respecte – c’est-à-dire conscient de son statut de personnage de fiction –, se livre dans l’épilogue du roman à quelques considérations :

il voyait le roman que cela aurait pu faire, un roman policier avec un crime, un coupable et un détective, et les engrènements voulus entre les différentes aspérités de la démonstration, et il voyait le roman que cela avait fait, un roman si dépouillé d’artifice qu’il n’était point possible de savoir s’il y avait une énigme à résoudre ou s’il n’y en avait pas…13

14Si nous suivons les « critères » du roman policier établis par Pierrot, nous trouvons bien dans La Belle Hortense un crime : l’affaire de la Terreur des Quincailliers, un coupable : Orsells, un détective, ou plutôt plusieurs détectives : les deux inspecteurs Blognard et Arapède, épaulés par Georges Mornacier, le Narrateur, et quelques « aspérités » dans leurs raisonnements. Tout semble donc pour le mieux dans ce monde possible de la fiction policière, mais c’est sans compter sur un chat, Alexandre Vladimirovitch, qui a déplacé quelques fragments d’une statue tombée d’une fenêtre et qui fait ainsi s’effondrer le brillant raisonnement de Blognard. Nous apprendrons dans L’Enlèvement d’Hortense que Carlotta, « lectrice compétente des romans d’Agatha Christie […] avait trouvé immédiatement la solution de l’énigme… »14

15Roubaud ne se contente pas du « déménagement » d’un monument d’une œuvre à l’autre, il crée entre les deux romans une série d’échos, de « rimes » thématiques et structurelles, jouant ainsi avec la conception qu’avait Queneau du « roman-poème »15. Quand Roubaud rime avec Queneau…

Pour citer ce document

Par Bruno DELIGNON, «Jeux de pistes dans La belle Hortense», La Licorne [En ligne], Études, 1997, Revue La Licorne, Les publications, Roubaud, mis à jour le : 23/03/2006, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=3337.