La Belle Hortense de J. Roubaud :  Contes et décomptes

Par Catherine Rannoux
Publication en ligne le 10 février 2006

Texte intégral

1De La Belle Hortense à L’Enlèvement d’Hortense1, Jacques Roubaud donne au lecteur de réjouissantes leçons de savoir-lire. Si la lecture d’une œuvre littéraire est par définition une tentative jamais aboutie d’élucidation d’un mystère poétique, la lecture des romans de Roubaud relève d’un mystère à la fois exhibé et démultiplié, et demande que le lecteur se livre à un véritable travail de dé-chiffrement, parfois au sens littéral du terme. Car, chiffrés, les textes de Roubaud le sont au moins de trois façons : sur le plan de la diégèse, puisqu’ils prétendent chacun relever de l’énigme policière. Énigme des plus fantaisistes, faisant appel à d’étranges princes poldèves descendants du « malheureux prince Luigi Voudzoï »2, autrement dit héritiers littéraires de l’univers de Pierrot mon ami de Raymond Queneau3. La loi du genre l’exige, toute énigme policière appelle sa résolution. Encore faut-il que la solution proposée soit pertinente...

2Dans un savant va-et-vient entre niveau diégétique et niveau extra-diégétique, le récit proposé s’offre également comme le déchiffrement ostensible de la pratique du romancier, celui-ci devenant figure de la fiction et ne se privant pas d’agrémenter le récit par des commentaires débordant très largement les limites diégétiques, commentaires faisant intervenir aussi bien le Lecteur (ce à quoi nous sommes habitués depuis

3Sterne et Diderot) mais aussi l’Éditeur, le Directeur de Collection, etc.4.

4Enfin, chiffrés, les romans le sont structurellement, puisque leur construction repose sur des combinaisons arithmétiques. La filiation avec Queneau est évidente, qui définissait le roman comme un oignon « dont les uns se contentent d’enlever la pelure superficielle, tandis que d’autres, moins nombreux, l’épluchent pellicule par pellicule »5. Sans prétendre épuiser la question, c’est à la troisième des « pellicules » définies ci-dessus que nous allons nous intéresser plus particulièrement en tentant de montrer quelques-unes des constructions mathématiques à l’origine de l’élaboration de LBH.

Roubaud et la belle inconnue

5C’est moins de la belle Hortense qu’il s’agira ici que de l’inconnue mathématique qui transforme tout lecteur de LBH ou de LEH en amateur, pas toujours heureux, de rébus. Si les deux romans présentent des fonctionnements mathématiques analogues certains, ils diffèrent au moins sur un point : le deuxième roman se fait en effet plus explicite sur la matrice mathématique qui ordonne sa composition, peut-être par égard pour les deux années de recherches infructueuses auxquelles sont censés s’être livrés les lecteurs de LBH6.

6S’ils sont parfois moins immédiatement perceptibles, les indices existent cependant dans le texte de LBH, glissés avec plus ou moins d’ostentation à l’intérieur de la diégèse. Ainsi, le Narrateur, au début du chapitre 2, prend curieusement la peine de détailler ses habitudes alimentaires, dont l’importance semble a priori des plus limitées pour la progression de l’énigme :

J’achetai deux fois trois cents grammes de bavette, un paquet de petits pois très fins surgelés et un sachet de pommes de terre dites nouvelles sous vide, précuites, à plonger dans l’eau bouillante trois minutes environ avant de servir et de manger, écrasées à la fourchette, mélangées d’un peu d’huile d’olive vierge. Je m’assurai ainsi d’une avance de quatre repas, que je compléterai par des petits-suisses aux fruits de chez Mme Eusèbe, du pain et des fruits que j’achèterai plus loin dans la rue des Citoyens. (p. 18)

7Rien de fondamental, donc à première lecture, dans ce détail maniaque. Notons simplement pour l’instant que l’addition des différents produits achetés (puisqu’ici Roubaud nous contraint de défier les lois mathématiques qui interdisent pourtant d’ajouter les petits-suisses aux petits pois...) donne le nombre 7. Et le Narrateur prend encore la peine de préciser :

Je prévois toujours mes repas par groupes de quatre, et leur menu est établi selon une permutation circulaire et diététique d’une liste de composants fixes, placée au-dessus du frigidaire. C’est très simple et ça m’évite de réfléchir, opération détestable entre toutes (particulièrement dans mon métier) et qui surtout prend du temps. (p. 18-19)

8Autrement dit, nous est proposée une quadruple combinaison de sept éléments, qui alternent selon « une permutation circulaire ». Ajoutons que le métier du Narrateur, ce que le lecteur ignore encore au début du chapitre 2, est celui de journaliste, mais que son ambition est de devenir romancier, ambition qui apparaît d’autant plus naturelle que le Narrateur porte le nom transparent, bien qu’un peu bousculé, de « Mornacier », anagramme de romancier. La parenthèse citée est donc pour le moins ambiguë quant à l’interprétation à laquelle elle peut donner lieu : est-il particulièrement détestable de réfléchir à la composition d’un repas ? ou plutôt à toute forme de composition ? Et cette opération est-elle détestable à l’enquêteur amateur ? au journaliste ? ou au romancier ? L’ironie, opérant un dédoublement de sens, doit alors éveiller la vigilance du lecteur : en effet, LBH est composé de 4 parties comprenant chacune 7 chapitres, chaque partie étant séparée de la suivante par un « entre-deux-chapitres », défini comme un « espace vert du roman »7, permettant au Lecteur de « s’y reposer, méditer sur les bancs de quelques questions, avant de reprendre sa marche le long du récit »8. Quant au chapitre 28, intitulé « Le dernier chapitre » (titre relevant du métadiscours, ce qui le distingue des précédents), il est suivi de « L’après-dernier chapitre » pour lequel aucune numérotation n’est proposée. La conclusion s’impose d’autant plus facilement que ce chapitre 28 s’achève ainsi :

Sainte-Gudule va bien.

Tout va bien.

FIN (p. 266)

9La description complaisante des habitudes culinaires du Narrateur se lit alors comme un mode de fabrication ironique du roman dont la lecture est sur le point de s’achever : avec le chapitre 28 se clôt un cycle, la « permutation circulaire des composants fixes » est revenue à son point de départ. Doit-on en conclure que l’écriture de J. Roubaud est « diététique » ?

10Ce même principe de permutation intervient à deux autres reprises à l’intérieur de la diégèse, mettant en œuvre cette fois non plus les nombres 7 et 4 mais le nombre 6, associé à son carré 36. Il s’agit d’un commentaire fait incidemment par le père Sinouls, l’organiste de Sainte-Gudule (célèbre chapelle poldève), à propos de la chaconne de Telemann qu’il a décidé de jouer pour l’inauguration de la rue de l’Abbé-Migne9 :

C’est une chaconne en trente-six variations, mais au lieu de varier simplement la mélodie, comme d’habitude (c’est un vieil air du Berry, tu sais, ça commence comme ça : « berrichon, chon, chon... »), il utilise en fait six morceaux mélodiques pratiquement indépendants, puis il les fait tourner les uns après les autres d’une manière d’ailleurs assez compliquée mais fort plaisante, ça met en valeur tous les jeux, mais le plus fort, c’est qu’il s’arrête juste au moment où, s’il continuait, on retrouverait la mélodie de départ. Je ne sais pas si les princes poldèves apprécieront, mais en tout cas c’est rudement bien à jouer. (LBH, p. 202)

11En vérité, le lecteur peut sans outrepasser ses droits se sentir quelque affinité avec les « princes poldèves » puisque le texte qu’il est en train de découvrir présente au moins partiellement les caractéristiques énoncées : variations cycliques, et un « après-dernier chapitre » qui propose un nouveau démarrage du récit selon un principe de spécularité, comme nous allons le constater. C’est avec la même insistance sur le principe de permutation à six éléments qu’est expliquée la règle permettant d’établir la hiérarchie entre les princes poldèves héritiers :

L’ordre de préséance parmi les Princes était modifié à chaque génération, suivant une permutation fixée immuablement depuis le XIIIème siècle […] : le fils aîné du Premier Prince Régnant devenait deuxième dans l’ordre hiérarchique […], l’héritier […] du deuxième quatrième, le troisième passait en sixième position, le quatrième en cinquième et le cinquième devenait second ; quant au successeur du Sixième Prince […], il se retrouvait premier […]. L’ordre initial, celui du Premier Prince (Arnaut Danieldzoï), était rétabli au bout de six générations et tout demeurait conforme à la figure emblématique des Poldèves qui est l’hélice, et satisfaisant pour leur animal sacré qui est l’escargot. (LBH, p. 44-45)

12La référence des plus claires, malgré son nom « poldévisé », au troubadour Arnaut Daniel, inventeur de la sextine, semble rendre évident le mode de composition du roman. Rappelons que la sextine est un poème de six strophes, dont chacune compte six vers, leur enchaînement se faisant selon le principe de la « permutation-spirale » ainsi définie :

Les mots qui terminent les vers de la première strophe sont repris dans les autres strophes mais dans un ordre différent. Si 1 2 3 4 5 6 est l’ordre des mots-rimes à la première strophe, ils se retrouvent, à la seconde strophe, dans l’ordre 6 1 5 2 4 3. La même « permutation-spirale » définit l’ordre des mots-rimes à la troisième strophe (3 6 4 1 2 5) ; et ainsi pour les strophes suivantes. La permutation de la sextine étant d’ordre 6, une septième strophe les ramènerait dans leur position de départ.10

13Nous retrouvons là le principe de composants fixes revenant en fin de cycle au point de départ tel qu’il est décrit pour la chaconne de Telemann. On sait par ailleurs que la règle de la sextine a été généralisée11 par Queneau, sous l’autorité duquel se place explicitement LBH. Quant à la référence à l’hélice et au choix de l’escargot comme « animal sacré » poldève, ils confirment selon toute vraisemblance la construction romanesque par permutation-spirale. Le problème est que la division du texte en quatre parties de sept chapitres paraît peu compatible avec une rotation d’ordre 6, telle que semble nous y convier la description de la loi poldève. Et cependant la fréquence du nombre six à l’intérieur du récit12 invite à ne pas le négliger.

De l’art de cultiver son carré de salades

14Pour dépasser cette incompatibilité numérique apparente, il nous faut en fait revenir avec un peu plus d’attention sur la loi poldève telle qu’elle est formulée. L’extrait que nous avons cité est amputé d’une phrase à l’intérieur de laquelle se trouve une remarque apparemment anodine faite par l’Auteur au Lecteur, phrase qu’il est temps de restituer :

de cette façon, comme vous vous en rendrez compte aisément par un petit calcul, cher Lecteur, chaque famille occupait successivement chaque place dans la hiérarchie. (LBH, p. 45)

15La vérification de la validité du principe de permutation échoit donc au Lecteur, qui, s’il est quelque peu paresseux, sera tenté de croire sur parole l’Auteur, selon le pacte de confiance qui régit toute lecture. Or, il est intéressant de comparer ce mouvement d’esquive de l’Auteur dans LBH avec l’attitude pédagogique de l’inspecteur Blognard à la fin de LEH : la même démonstration revient, mais elle est cette fois menée jusqu’au bout :

Le n° 1 vient à la deuxième place ; le n° 2 à la quatrième ; le n° 3 à la 6, la plus importante ; le 4 vient en 5, le 5 en 3 et le 6 en 1 ; comme suit :

1 2 3 4 5 6

6 1 5 2 4 3 (LEH, p. 277)

16Faut-il préciser que la démonstration de Blognard arrive au chapitre 36, c’est-à-dire à la fin du cycle de permutations d’une véritable « sextine en prose » ?13

17Revenons à la loi proposée dans LBH : a priori identique, elle présente cependant une variation qui la rend non opératoire : le cinquième prince, qui selon le principe énoncé par Blognard devrait se placer en troisième position pour que celle-ci soit occupée, glisse en fait en deuxième position, rang déjà occupé par l’héritier du Premier Prince. Autrement dit, la deuxième place reçoit deux candidats, alors que la troisième reste vacante, ce qui rend caduque la permutation en spirale. On comprend alors pourquoi la vérification par un tableau est laissée au gré du Lecteur, invité à ne pas aller plus loin par la formulation obligeante qui lui en est faite : entre gens de bonne compagnie, tels que Lecteur et Auteur, la confiance est de mise !

18Si l’absence de tableau numérique évite de faire apparaître l’incohé­rence du schéma proposé, le jeu synonymique entre « deuxième » et « second » dans l’énoncé de la loi tend également à gommer la répéti­tion pour un lecteur peu attentif aux nombres : le fils aîné du Premier Prince devient bien « deuxième », alors que le cinquième est dit devenir « second »14. La leçon de lecture est indiscutable : pas de place à la distraction dans le dé-chiffrement des textes de Roubaud... À tel point que le lecteur se transforme en chasseur d’indices, à l’affût des pires jeux de mots, de chiffres, de lettres. La parenthèse qui clôt ce même passage cité plus haut mérite d’être maintenant mentionnée :

leur animal sacré qui est l’escargot (qui ne devait en aucun cas être chassé dans le carré des salades de la chapelle). (LBH, p. 45)

19Là encore, cette remarque anodine et réjouissante quant au devenir des gastéropodes devient en réalité indication discrètement ironique pour la compréhension de la composition du roman : l’escargot dans le carré des salades (romanesques) résout pour ainsi dire la contradiction repérée entre le principe de permutation d’ordre 6 et la combinatoire 4/7. S’il y a permutation en spirale, elle s’opère effectivement en quatre fois, et non pas sur une matrice de 6 (ce que signale l’incohérence de la loi énoncée), mais toujours selon le modèle inventé par Arnaut Daniel(dzoï) : la spirale, si elle existe, se trouve à l’intérieur du carré des parties du roman. Ce qui nous donne le schéma suivant de composition des chapitres, offrant une nouvelle variante de quenine :

1 2 3 4 5 6 7

7 1 6 2 5 3 4

4 7 3 1 5 6 2

2 4 6 7 5 3 1

1 2 3 4 5 6 7 ...

20Se trouvent donc associés respectivement, par séries de quatre, les chapitres 1 - 9 - 18 - 28 ; 2 - 11 - 21 - 22 ; 3 - 13 -17 - 27 ; 4 - 14 - 15 - 23 ; 5 - 12 - 19 - 26 ; 6 - 10 - 20 - 24 ; 7 - 8 - 16 - 25. Ainsi, au terme du 28ème chapitre, le récit reprend sur une trame similaire bien que légèrement modifiée ; il n’est pas étonnant alors d’y lire que la nouvelle héroïne (Carole) emprunte un autobus et qu’elle va y faire la rencontre d’un jeune homme, scénario déjà rencontré non pas au chapitre 1 mais au chapitre 9 du roman, lequel est le premier associé au chapitre 1 dans sa série.

21Retour du même donc, non pas exactement de façon circulaire mais bien en spirale, i.e. légèrement décalé. Décalage qui se confirme dans l’inversion symétrique que proposent tous les nouveaux éléments narra­tifs : Hortense était blonde, Carole sera brune, l’été laisse la place à l’hi­ver, et surtout le mystérieux agresseur, désigné par la presse comme la « Terreur des Quincailliers », est remplacé par un nouveau « criminel surnommé “le Querelleur des Teinturiers

Pour citer ce document

Par Catherine Rannoux, «La Belle Hortense de J. Roubaud :  Contes et décomptes», La Licorne [En ligne], Études, 1997, Revue La Licorne, Les publications, Roubaud, mis à jour le : 23/03/2006, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=3338.