LES NOMS DE SERVITEURS DANS LA COMÉDIE ITALIENNE DU XVIe SIÈCLE
Partie II

Par Dominique GAUDIN
Publication en ligne le 28 mai 2014

Texte intégral

1En second lieu, les prénoms des serviteurs sont très souvent abrégés, soit que la syllabe initiale disparaisse (c'est le cas le plus fréquent), soit qu'une syllabe intérieure soit omise (beaucoup plus rarement). C'est ainsi que l'on rencontre « Bett (in) a » pour « Elisabetta », « Cecca » pour « Francesca », « Crezia » pour « Lucrezia », « Menica » pour « Domenica », « Rita » pour « Margherita1 ».

2Enfin (et c'est là le cas le plus fréquent), l'auteur ajoute un diminutif au prénom qu'il confère aux valets et servantes. « Agnoletta », « Armellina », « Avanzino », « Biagina », « Brunetto », « Caprino », « Carletto », « Carlino », « Chiaretta », « Dolcina », « Falchette », « Furbetto », « Giacchetto », « Giacomino », « Giannella », « Giannino », « Gigiietta », « Giorgetto », « Guidotto », « Lorenzino », « Luchino », « Marchetta », « Marchetto », « Menghino », « Nardina », « Niccoletta », « Nivetta », « Pasquella », « Paulino », « Ruchetta », « Rufino », « Ruspina », « Spinello », « Stellina », « Targhetta », « Trappolino », « Trinchetto2 » en sont quelques illustrations parmi tant d'autres.

3Mais les différents types d'appellations cités jusqu'à présent sont, loin de constituer une dominante de la « commedia erudita » (en ce qui concerne les valets pour le moins, les servantes ne recevant généralement que des noms de baptême authentiques avec ou sans diminutifs). En effet, comme dans les titres de leurs œuvres, les dramaturges, à travers les dénominations qu'ils élisent, préfèrent rappeler la fonction instrumentale des serviteurs, stigmatiser leur rôle central dans l'action.

4C'est le plus souvent l'élément positif de leurs agissements qu'ils mettent alors en relief et principalement leur fourberie. Si le « Trappola » de La Cassarla de l'Arioste est davantage un bandit qu'un valet, il connaît de dignes héritiers dans la classe servile : le « Trappola » de La Spina de Lionardo Salviati ou le « Trappolino » de II Pedante de Francesco Belo. Le « Briga » de l'Aridosia de Lorenzino de Medici annonce par l'ampleur de son astuce l'inquiétant Brighella de la « commedia dell'arte », sans pour autant en partager la filouterie et le cynisme3. « Garbinello », dans La Piovana d'Angelo Beolco dit Ruzante, rappelle à qui veut bien l'entendre que son nom signifie « tour d'adresse » (de « gherminella »), tant il peut se flatter d'être plus malin et plus adroit que quiconque dans l'art de subtiliser aux gens des deniers4. « Truffa », le valet de La Rhodiana d'Andrea Calmo, « Truffo », l'un des deux serviteurs de La Vaccaria de Ruzante, sont escrocs comme le sera, un siècle plus tard, « Truffaldino5 ». « Cappio », dans La Tabernaria de Giovambattista della Porta, révèle, à le simplement nommer, les liens dont il se plaît à entourer ses victimes et son maître de jouer à l'envi sur son appellation :

Giacomino : « Eh, Cappio mio, parla presto, ché mi strangoli più che non farebbe un cappio di manigoldo6. »

5« Ciullo », dans La Gelosia d'Antonfrancesco Grazzini, est astucieux, à en croire le commentaire du jeune Alfonso, comme le nom qu'il porte :

È questo Ciullo, come suona il cognome, sagace e astutissimo7

6« Sottile », dans Gl'Incantesimi de Giovan Maria Cecchi, possède la « subtilité » que requiert sa « beffa », digne héritière de La Novella del Grasso Legnaiuolo. Enfin, « Panurgo » ou « Panurghio », respectivement dans La Fantesca de Giovambattista della Porta et La Cofanaria de Francesco d'Ambra, ne renient en aucun cas l'étymologie de leur nom, en grec « le rusé », « l'homme apte à tout faire ». Il n'est pas jusqu'à la faune dont ne se servent parfois les écrivains pour mieux dépeindre la filouterie de leurs valets. Le corbeau, perpétuellement à la recherche d'une nouvelle proie, est à l'origine des appellations suivantes : « Corbacchio », « Corbastro » ou « Corbolo8 » ; le renard, légendaire parangon de ruse, de « Volpino » ou, sous sa forme toscane, « Golpe9 » ; le faucon, rapace émérite de « Falchette10 ».

7Mais les appellations des valets évoquent également parfois le caractère négatif de leurs agissements. Le célèbre « Farfanicchio » de La Strega d'Antonfrancesco Grazzini est vain, superficiel, inexistant comme son nom l'indique11. « Grillo12 », dans La Cortigiana de l'Arétin, « Mosca » dans La Cameriera de Niccolò Secchi, « Vespa » dans Scrocca de Cornelio Lanci, bourdonnent en tous sens comme les insectes dont ils portent l'appellation, sans grande efficacité, agaçan13 plus qu'agissant. « Burasca » dans La Farinella de Giulio Cesare Croce et « Tempesta » dans Il Beffa de Niccolò Secchi, ne savent que redouter les cataclysmes que leur nom suggère, incapables qu'ils sont, dans la majeure partie des cas, d'y faire front. Le premier n'affirme-t-il pas de lui-même :

Oh, povero Burasca, veramente oggi corre un gran burasca per te14 !

8ou bien encore :

Oh, infelice Burasca so che tutte le burasche si sfogano oggi sopra di te15 !

9« Pelamatti », dans La Fantesca de Giovambattista della Porta, apporte, en tous lieux, trouble et confusion16. « Granchio », dans La Fantesca de Giovambattista della Porta, « Finocchio », dans II Pellegrino de Girolamo Parabosco, ont la stupidité de leur sobriquet17. « Garbuglio », dans II Geloso d'Ercole Bentivoglio ou La Zingana d'Artemio Giancarli, sème le désordre partout où il se trouve. Plus caricaturaux encore, « Perdilgiorno » et « Malanotte18 », deux fainéants de Lo Ipocrito de l'Arétin.

10Elément actif ou élément passif de l'action théâtrale, le valet de la « commedia erudita » favorise donc le dénouement de la pièce ou l'entrave à sa guise. C'est cette place prépondérante au cœur de l'intrigue que les dramaturges entendent souligner lorsqu'ils baptisent leurs serviteurs, véritables meneurs du jeu comique.

11L'on pourrait se demander, à ce moment de notre étude, si, d'une part, il est un point commun entre les diverses appellations des valets – et des servantes – des comédies du XVIe siècle, si différentes soient-elles ; d'autre part, s'il existe quelque rapport entre les noms serviles de la fiction théâtrale et la réalité du temps.

12Que le dramaturge fasse la caricature de ses serviteurs et ses servantes, qu'il vante leur fourberie ou leur fidélité19, ou qu'il se contente tout simplement de leur attribuer des noms communs, il répond immanquablement à deux critères constants.

13En premier lieu, il ne donne jamais à ses valets que des prénoms, leur refusant, à l'image de la plèbe de l'antiquité, un quelconque état civil, une quelconque reconnaissance sociale. Ainsi, dans II Ricatto de Lotto del Mazza, les maîtres s'appellent avec emphase, Giulio Avolanti, Lucrezia Spinola, Romolo Antellari, Camillo Brancoforte ; les serviteurs, plus modestement, Leggiadra et Dormi. Dans II Donzello de Giovanni Maria Cecchi, si l'on rencontre parmi les principaux personnages un Forese Aldobrandi, un Rodrigo Medina, le valet n'a d'autre nom que Traspa. Dans I Bernardi de Francesco d'Ambra, les quatre vieillards se nomment Noferi Amieri, Fazio Ricoveri, Rimedio Bisdomini et Cambio Ruffoli ; leurs laquais, Piro, Gianni, Bolognino, Menica.

14En second lieu, le dramaturge, établissant une nette distinction entre prénoms nobles et prénoms populaires, double immanquablement tout travestissement de maître en valet d'un maquillage total d'identité. Un jeune amoureux ou un exilé (schémas classiques), pour mieux rejoindre l'être aimé ou retrouver sa patrie, troqueront inévitablement et du même coup, une noble appellation contre un sobriquet servile, se hâtant, une fois reconquise leur vraie personnalité, de reprendre leur ancien nom, à l'évidence plus digne. Dans Gl'Inganni de Niccolò Secchi, lorsque « Ginevra » entre au service de Massimo Caraccioli, déguisée en valet, c'est le nom plus plébéien de « Ruberto » qu'elle adopte en même temps que sa livrée. De même, dans Olivetta de Cornelio Lanci, « Fabrizio » et sa sœur « Isabella » doivent, pour fuir la colère de l'ennemi, se cacher sous un travestissement servile. Ils adoptent alors les surnoms de « Olivetta » et « Falchetto ». Une fois recouvrée leur liberté, ils reprennent leurs prénoms primitifs, agrémentés de surcroît, à la suite d'une de ces inévitables « agnitions20 » de la « commedia erudita », d'un nom de famille, « Panicchi ».

15Appartenant au monde de la fiction, les appellations des valets et des servantes n'en ont pas non plus pour autant aucun contact avec la réalité du temps.

16L'on sait, tout d'abord, que la majeure partie des serviteurs était d'origine paysanne, même si tous ne l'affirment pas avec autant d'assu­rance et si ouvertement que Truffo et Vezzo dans La Vaccaria d'Angelo Beolco21. Or, la coutume était, dans les campagnes italiennes, au xvie siècle, comme l'affirme Orazio Marrini, d'abréger les noms de la même manière que le font les dramaturges de la « commedia erudita » :

Qui si vuole avvertire, che il costume antico d'accorciare i nomi è molto frequente in contado22.

17Il est bien connu, également, que dans les cours italiennes de la Renaissance (c'est probablement à elles que pensaient le plus souvent les auteurs lorsqu'ils écrivaient leurs pièces, destinées à un public aristocratique) serviteurs, bouffons et artistes soumis aux princes n'étaient nommés, avec un évident désir d'avilissement, qu'au moyen de diminutifs ou de sobriquets. Le plus célèbre « fou » de la seconde moitié du xve siècle s'appelait « Gonnella23 » ; du XVIe siècle, à Florence, sous le duc Cosimo, « Baraballo ». À Mantoue, Francesco Gonzaga avait pour chanteur préféré « Marchetto ». « Sidonio » fut le bouffon d'Ercole Gonzaga. L'on peut encore citer ses semblables « Carafulla » ou « Boccafresca ». Quant au serviteur « Rosso » de La Cortigiana de Pietro Aretino, il n'est autre qu'un personnage historique, « amuseur », sous Léon X, du cardinal Ippolito de Medici24.

18Plus officiellement, enfin, dans les actes civils ou notariaux, valets et servantes, voire esclaves25, ne sont connus, le plus souvent, que par leur prénom, complété parfois par leur lieu de naissance qui leur sert, en quelque sorte de patronyme. Lorsque, le 13 mars 1543, à Ferrare, Lodovico di Bertano vendit une esclave qui lui appartenait en propre, il la cita en ces termes : «... ad S. Baptismum vocatam Gatharinam26… ». Quand, le 21 août 1517, le capitaine de Justice de Mantoue, Joanne di Cani di Pavia, apprenait au duc qu'un prisonnier, valet de profession, s'était pendu dans sa cellule, il parlait en ces termes de la victime : « un Francescho da Monza27 ». Lorsqu'en 1562, le marchand d'eau Brunetta prend à son service une jeune fille, dans le contrat qu'il établit, il la désigne en ces termes : « honesta puella Margherita28 ».

19L'analyse des noms des serviteurs (en partie authentiques, nous venons de le voir) en vient donc à confirmer l'examen des titres des œuvres où ils apparaissent. Le valet – ou la servante –, dans la « commedia erudita » est figé dans une certaine image de l'ancillarité, née de la tradition populaire et conservée à dessein par la classe dirigeante. Il est, par essence, inférieur. Son appellation ne le hausse en rien au rang d'individualité inaliénable et incomparable, en un mot, au rang de personnage. Il reste le type obligé auquel l'on se réfère. Toutefois, le valet – ou, très rarement, la servante – se confond avec l'action qu'il sert. Subordonné aux autres personnages, il en est le « factotum » incarné. C'est lui qui conduit à la réussite ou à l'échec des visées de son maître. En somme, l'humilité foncière du valet n'est pas sans comporter quelque grandeur. Il est l'agent du destin de ses maîtres. Son rôle est « dramatique » par excellence. Sans lui, il n'est pas de comédie. Aussi, s'il est souvent battu29, l'encense-t-on parfois à l'égal d'un dieu. C'est à Grillo que le pédant Zenobio adresse ces mots, dans La Idropica de Battista Guarini :

O Grillo mio lepidissimo e soavissimo30 !

20C'est à Moschetta que le jeune amoureux Pistofilo parle en ces termes élogieux, dans la même comédie :

O Moschetta, mia vita, mia salute, mio bene : quanto caramente t'abbraccio. Se questo fai, beato me, beato te31

21Quant à Ubbaldino, il vénère son serviteur Tristano avec autant de dévotion que s'il s'agissait de l'Être Suprême :

...tutto me rimetto a te, et me pongo nelle brazze tua, aiutami, che beato te, li tuoi figliuoli e casa tua, fa per me, soccorrime [...] Va che gli santi Angeli et Cherubbini, et Seraphini t'accompagnano et guidano32.

Pour citer ce document

Par Dominique GAUDIN, «LES NOMS DE SERVITEURS DANS LA COMÉDIE ITALIENNE DU XVIe SIÈCLE», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1976, La Licorne, mis à jour le : 28/05/2014, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=5913.