Comment peut-on être Français ?

Par Roger Francillon
Publication en ligne le 12 avril 2016

Texte intégral

Ah ! Ah ! monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?1

1S’il est une constante qui permette d’appréhender le concept problématique de « littérature romande » du XVIe siècle à nos jours, c’est certainement le rapport ambivalent que la partie française de la Confédération helvétique entretient avec sa métropole culturelle, depuis qu’à la Réforme elle est entrée dans l’orbite suisse2 : rapports ambivalents d’ouverture pour ne pas rester enfermé dans l’étroitesse provinciale, pour participer au rayonnement français et s’en nourrir et de rejet pour affirmer sa spécificité, sa singularité face à un centre culturel tout puissant hors duquel « il n’y a point de salut ».

2La création au XVIe siècle d’un espace francophone protestant, avec le triomphe de la Réforme à Neuchâtel, dans le Pays de Vaud conquis par Berne et à Genève, constitue un phénomène historique unique dans l’histoire de la francophonie. Ce bastion réformé qui, tant que les protestants furent tolérés en France, entretint avec le pays voisin des relations très étroites et qui servit de refuge à ses chefs ou à ses sympathisants (Calvin, Théodore de Bèze, Clément Marot), se replia sur lui-même au XVIIe siècle, pour faire face à la persécution dont les coreligionnaires étaient l’objet en France, servit de terre d’accueil ou de transit pour les milliers de réfugiés que la révocation de l’édit de Nantes jeta sur les routes de l’Europe, se tourna vers les pays protestants du Nord (Hollande, Prusse, Angleterre) pour y chercher de nouveaux contacts intellectuels et en tant qu’alliés (Genève et Neuchâtel) ou sujets des Cantons suisses, renforça son indépendance face à l’absolutisme de Louis XIV, qui, pour des raisons militaires, avait besoin de l’alliance helvétique et n’était pas prêt à la sacrifier pour réduire à merci ce bastion. Lorsqu’en 1708, en pleine guerre de succession d’Espagne, la principauté de Neuchâtel jusqu’alors dans la mouvance française – elle appartenait aux Orléans-Longueville – se donna ou se vendit au roi de Prusse, le roi soleil ne put que s’incliner, car il devait ménager leurs Excellences de Berne avec qui Neuchâtel était liée depuis le XVe siècle par un traité de combourgeoisie.

3Depuis leur heure de gloire militaire au XVe siècle, les Suisses étaient devenus les soldats de l’Europe. Toutefois, à la Réforme, le service étranger fut fortement remis en question ; Zwingli, le Réformateur de Zurich, parvint même à interdire, pour un certain temps du moins, à ses compatriotes de s’enrôler dans les armées étrangères. Ainsi, dès le XVIe siècle, ce problème national est passionnément débattu : si sur le plan économique le mercenariat pouvait être une source de revenu non négligeable, sur le plan idéologique il pouvait être interprété de deux façons totalement opposées : pour ses partisans, il contribuait à forger une image idéale de la Suisse héroïque dans laquelle les Confédérés pouvaient se reconnaître ; pour ses adversaires, il était la source d’une dégradation des mœurs due aux néfastes influences de l’étranger. Le thème de l’officier suisse corrompu par les mœurs étrangères (particulièrement françaises) et qui par son goût du luxe exerce une influence désastreuse sur ses compatriotes revient avec insistance dans les écrits du temps, et même un observateur étranger comme Daniel Lermite, qui visita la Suisse en 1 601 dans la suite de l’ambassadeur de France et dont on publia la lettre à Ferdinand de Gonzague, fils du duc de Mantoue, sur la situation, le gouvernement et les mœurs des Suisses, des Grisons et des Vallaisans [sic] peut écrire :

Rentrés dans leur patrie, ces anciens soldats vieillissent dans la paresse et dans les tavernes, montrant avec complaisance les présents, les chaînes d’or, les ordres de chevalerie qu’ils ont gagnés au prix d’une servitude peu honorable3.

4Ce témoignage de Lermite va dans le sens des adversaires du mercenariat. En outre, dans son reportage, le diplomate met l’accent sur le désordre qui règne alors en Suisse, sur les dissensions qui déchirent la Confédération et sur les « mauvais principes », comme celui de la liberté, qui ont présidé à sa fondation.

5Dans une étude sur la conscience nationale helvétique aux alentours de 16004, Peter Stadler note au contraire que le service étranger a contribué à créer une identité suisse, l’idéal héroïque des « tapfer Dütschen », des courageux Allemands, correspondant à l’image que les Suisses de cette époque voulaient se donner d’eux-mêmes. Mais à la fin du XVIe siècle, cette conscience nationale était purement germanophone : la Confédération helvétique se concevait comme un État monolingue : ainsi, dans la partie occidentale du pays, à Fribourg par exemple, on chercha sans grand succès à lutter contre la francisation par des mesures qui favorisaient l’immigration de « tapfern Dütschen » et la désignation française de la Confédération était alors la suivante : « les ligues suisses des Hautes Allemagnes ».

6Toutefois cette conscience nationale va évoluer tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècles pour aboutir, à la Révolution, à la conception d’une Suisse multinationale et plurilingue. Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution : la naissance, au cours de la Guerre de Trente Ans, du concept de neutralité, la Suisse ne pouvant prendre parti dans les querelles religieuses à cause de ses propres dissensions internes dans ce domaine ; le fait qu’en raison même de ces rivalités entre cantons catholiques et cantons protestants, ces derniers se soient rapprochés de Genève et aient renforcé leurs liens avec la Cité de Calvin ; l’alliance perpétuelle avec la France, renouvelée au début du règne de Louis XIV, qui a favorisé l’influence française dans la Confédération. Mais ce qui est le plus important pour notre propos, c’est que l’on assiste au cours du XVIIe siècle à une progressive helvétisation de la partie francophone qui deviendra la Suisse romande actuelle, et qui n’avait alors que le statut d’alliés ou de sujets.

7En 1666, Jean-Baptiste Plantin, régent au Collège de Lausanne et vaudois de souche, publie un Abrégé de l’histoire générale de Suisse avec une description particulière du Païs des Suisses, de leurs sujets et de leurs alliez : ouvrage de compilation – il a pillé entre autres Simler – et comme l’ont relevé les critiques, l’œuvre manque de qualités littéraires. Mais elle nous intéresse ici comme témoignage d’une prise de conscience en pays vaudois, alors sujet de Berne, d’une appartenance à la Suisse et d’un désir de participer à une conscience héroïque. Dans son épître dédicatoire aux « nobles, puissants et très honorés seigneurs le trésorier du Pays de Vaud et les baillis bernois en terre vaudoise », il fait l’éloge de la Suisse « laquelle encore qu’elle ne soit qu’une petite portion de l’Europe ne laisse pourtant pas d’être considérable entre les autres »5. Et il ajoute significativement que « s’il y a quelque chose de considérable en la Suisse, le Païs de Vaud en doit avoir sa part. Ne surpasse-t-il pas en la beauté et en la bonté de son terroir les autres contrées de cette antique et fameuse Suisse ? »6 Plantin donc se considère comme Suisse au même titre que les confédérés d’Outre-Sarine et à la fin de son avis au lecteur qui suit la dédicace, il déclare avoir voulu satisfaire la curiosité de ceux « qui désirent savoir quelques particularitez de notre Suisse et de nos Suisses ». Il est également significatif qu’il commence son histoire par celle des Helvètes : évoquant ce que rapporte César dans le premier livre de son De bello gallico, il utilise le terme de Suisses pour parler de nos ancêtres Celtes : « Les Suisses pour sortir de leur pays et s’en aller où ils prétendoyent faire leurs nouvelles conquêtes, n’avoyent que deux chemins… »7.

8Au début du XVIIIe siècle, l’historien vaudois Abraham Ruchat, dont l’œuvre majeure sera une monumentale Histoire de la Réformation de la Suisse8, écrit sur commande d’un éditeur hollandais un ouvrage à la fois géographique et historique qui aura un grand succès tout au long du XVIIIe siècle et qui est intitulé État et délices de la Suisse9. Or il ressort nettement de ce texte que son auteur considère la partie française de l’actuelle confédération comme faisant partie intégrante de la Suisse malgré son statut d’allié ou de sujet. On peut donc affirmer que durant le XVIIe siècle la Suisse romande s’est progressivement helvétisée et que s’est forgée une nouvelle conscience nationale qui va s’affirmer au XVIIIe siècle dans le discours de l’helvétisme.

9Or si le développement et la diffusion croissante de la langue et de la culture française dans la Suisse alémanique du XVIIIe siècle, à Berne et à Bâle particulièrement, contribuent à l’intégration des territoires francophones, ils vont susciter également des réactions de rejet face à ce qu’il faut bien appeler l’impérialisme culturel français. Pour préserver son identité, la Suisse romande va prendre le contre-pied de certaines valeurs qui apparaissent comme typiquement françaises : la politesse, la galanterie, l’esprit, le luxe, voire l’ostentation. Et pour cela, elle puisera dans le discours de l’helvétisme qui apparaît au XVIIIe siècle en Suisse alémanique des valeurs qui seront affirmées comme typiquement suisses. Dans la littérature française de la deuxième moitié du XVIIe siècle, le Suisse est un personnage comique, grossier et buveur comme dans le Pourceaugnac10 de Molière ou dans la Belle au bois dormant11 de Perrault, stupide et crédule comme dans les Mémoires de M.L.C.D.R.12 de Courtilz de Sandras. Cette image stéréotypée, que l’on retrouvera au XVIIIe siècle et bien au-delà, va être en quelque sorte retournée : le discours helvétisme va opposer au Français trop raffiné et corrompu par la civilisation, la simplicité et les vertus de l’homme naturel incarné par l’Helvète et c’est dans cette ligne de pensée que s’inscrira dès 1750 l’œuvre de Rousseau.

10Le plus illustre des partisans de l’helvétisme, c’est Beat de Muralt : ce patricien bernois, né en 1665, a étudié à Genève, puis, sans grand enthousiasme, a sacrifié à la tradition familiale du service mercenaire et passé quelques années à Versailles, au service de Louis XIV ; en 1694, il entreprend un voyage en Angleterre et plus de trente ans avant Voltaire peut faire la comparaison entre les deux nations. Ses Lettres sur les Anglais et sur les Français, qui circulent d’abord manuscrites dès 1697, ne seront publiées qu’en 1725 : à leur parution, l’abbé Desfontaines s’étonnera « de voir un Suisse penser ». À l’instar du Turc de Marana ou des Persans de Montesquieu, Muralt renvoie aux Français une image critique d’eux-mêmes : tout en prévenant ses lecteurs qu’il n’est qu’« un homme grossier, un Suisse »13, il n’hésite pas à mettre profondément en question ce qu’il appelle « la nation française » à laquelle il reproche avant tout son désir effréné de paraître :

le nom de philosophe, c’est-à-dire d’un homme qui voudrait mettre ses idées en pratique, est chez eux une espèce d’injure. Aussi trouve-t-on dans leur caractère ce qui est parfaitement le contraire du philosophe : ils se repaissent aisément d’apparence ; ils préfèrent le plaisir de paraître à celui d’être réellement…14

11Animal sociable, le Français apparaît aux yeux du patricien bernois comme un être « peu sensible à la liberté », « esclave de la coutume », courtisan modèle, qui possède le monopole de l’esprit et chez qui « règne la bagatelle ». Protestant qui adhérera au piétisme, Muralt s’en prend avec force à la mauvaise éducation que les aristocrates français donnent à leurs enfants : « la jeunesse française est la plus vive et la plus déréglée de l’Europe »15. L’image de Paris et de la Cour de Versailles comme lieu de perdition fera dès lors son chemin dans la Nouvelle Héloïse et, bien plus tard, dans les romans populaires de la fin du XIXe siècle.

12Cette peinture négative du caractère français auquel est opposé celui du philosophe suisse va devenir un trait permanent de l’helvétisme littéraire tout au long du XVIIIe siècle : Ruchat dans ses Délices de la Suisse compare des officiers suisses, les uns au service de la France, les autres à celui de la Hollande :

Les premiers aiment la magnificence dans leurs habits ; ils ont des manières libres et du babil dans leur conversation ; au lieu que les derniers sont ordinairement simples dans leurs habillements, modestes dans leurs manières, et réservés dans leurs discours. Les qualités des premiers sont plus au gré des femmes de leur pays ; et celles des derniers plaisent mieux aux hommes, comme étant plus conformes à leur tempérament naturel16.

13On ne saurait mieux parler du danger des mauvaises fréquentations et montrer à quel point les mœurs françaises peuvent altérer le bon naturel helvétique ! Un voyageur français de cette époque, David-François de Merveilleux, nous en donne la preuve a contrario dans son récit de voyage intitulé Amusemens des bains de Bade en Suisse, de Schintznach et de Pfeffers :

Le luxe, où cette Nation s’est laissé entraîner par son commerce avec la France, les réduit à la nécessité d’aller servir, leurs rentes ne leur permettant pas de se borner chez eux et à y faire bonne chère. La Nation helvétique aime à boire, à manger et à être bien vêtue17.

14Ainsi l’attrait de la civilisation française et de ses raffinements entraîne la nécessité du service mercenaire et, aux yeux des partisans des vertus helvétiques, cet attrait ne peut être que néfaste. S’instaure alors dans le discours helvétiste le mythe d’un avant, d’un paradis idyllique et celui d’une chute et d’un après, le serpent de la Genèse y étant remplacé par les tentations de Paris. Dans ses satires, le poète bernois Albrecht von Haller, qui sera rapidement traduit en français, s’écrie :

Dis-moi, Helvétie, Patrie de tant de Héros ! pourquoi tes anciens habitans ressemblent si peu aux modernes18.

15Et, de manière plus virulente que son prédécesseur Muralt, il s’en prend à l’esprit français qui a tout corrompu :

Détestable plaisanterie, sagesse d’une folie raffinée, fille de l’ignorance et de la vanité, c’est toi qui as confondu la première le prix des choses, en rendant la vertu ridicule et le vice agréable. Depuis qu’une jeunesse effrénée te choisit dans Paris pour l’anti-pode de la solidité et de la vertu, on ne reconnaît plus la nature de nos jugemens19.

16Ce mythe du paradis perdu, qu’il s’agit de retrouver dans une Suisse préservée, sera au centre de l’œuvre de Rousseau qui se réclame de l’helvétisme et de ses valeurs lorsqu’il fait dire par exemple à Julie : « notre Muralt »20.

17Mais quelles sont les valeurs que véhicule le discours idéologique des partisans du repli et donc de l’helvétisme face à la contamination de l’étranger ? Il préconise tout d’abord le retour à une vie simple, à la campagne ou mieux encore dans les coins les plus reculés des Alpes, le plus loin possible du luxe corrupteur des villes. Les douceurs de la vie champêtre constituent le leitmotiv essentiel de l’helvétisme jusque dans la littérature populaire contemporaine. Lermite, dans la lettre citée plus haut, parle des bergers suisses comme « d’une misérable espèce d’hommes… qui ne sont pas plus heureux que les vaches dont ils partagent l’écurie… »21. Au contraire, les tenants de l’helvétisme évoquent à la manière des Bucoliques la vie des pâtres alpestres. L’exemple le plus remarquable de cette exaltation des vertus campagnardes au XVIIIe siècle, c’est le Socrate rustique22 de Hirzel : la figure de Klijogg, paysan zuricois, sera donnée en spectacle à l’Europe pensante comme un modèle. Or il me semble incarner ce qu’il y a de spécifiquement suisse dans sa manière d’être : c’est tout d’abord un paysan qui a réussi en dépit de conditions de départ difficiles (il a dû hypothéquer son domaine pour pouvoir donner à ses frères leur part d’héritage). Quels ont été les facteurs de cette réussite ? son sens pratique et ses vertus d’économie (il sait tirer parti de tout pour améliorer le rendement de ses terres), son ardeur au travail (il n’a pas de mots assez durs contre les fainéants que l’autorité politique devrait par des châtiments contraindre à travailler), son refus de tout luxe corrupteur [il reproche aux pasteurs de mal faire leur métier, d’être « trop savans dans leurs sermons » et de ne pas expliquer « d’une manière assez claire et assez simple, comment il faut se conduire »23. « L’objet qu’il regarde comme le plus important »24, c’est l’éducation de ses sept enfants : il s’agit en effet de transmettre ses valeurs aux générations futures. Son système pédagogique est à l’image de son rude caractère : il refuse d’envoyer ses enfants à l’école de peur qu’ils ne soient contaminés par les mauvaises compagnies et leur interdit de participer aux fêtes du village. Il se fera donc leur précepteur chaque soir et leur enseignera essentiellement la lecture, le calcul et le chant des psaumes. Aux plus jeunes qui ne peuvent encore aider aux travaux des champs, il fait prendre leur repas sur le plancher :

Ce n’est que du moment qu’ils ont commencé à lui être de quelque secours dans la culture de ses champs qu’il les admet à sa table avec les plus âgés. Il leur fait comprendre par là que tant que l’homme ne travaille pas et n’est d’aucun secours à la Société, il ne saurait être considéré que comme un animal, qui peut bien prétendre sa subsistance, mais non à l’honneur d’être traité comme un commensal et membre de la famille25.

18Le repas doit du reste être frugal, nulle friandise, « ainsi les enfants ne connaissent-ils aucune félicité à l’égard du manger, que le plaisir d’apaiser leur faim »26.

19On peut à juste titre se demander pourquoi ce personnage si inhumain à nos yeux a pu faire l’admiration de l’intelligentsia helvétique du XVIIIe siècle, Rousseau parlant « du sublime Kleinjogg ». C’est qu’il incarne de manière quasi-caricaturale le mythe du hérisson. C’est ainsi que Klijogg a sur le commerce qui implique des contacts avec le monde extérieur un point de vue très critique : « il met dans l’âme un amour désordonné pour les richesses et la conduit à une façon de penser basse et portée à la mauvaise foi »27. Inutile de dire que, lorsqu’un recruteur du roi de France veut enrôler l’un de ses fils, Klijogg refuse avec indignation. Travail, économie, frugalité, piété rigoureuse, exaltation de la famille, telles sont les valeurs typiques du discours helvétiste qui se constitue tout au long du XVIIIe siècle, en grande partie contre les valeurs spécifiquement françaises. Discours dans lequel tous les habitants du territoire que constitue la Suisse actuelle peuvent se reconnaître. Dans la Confédération helvétique des Treize Cantons, où le pouvoir était aux mains des oligarchies (patriciat ou corporations), la réussite du Socrate rustique devait également promouvoir l’idée de l’égalité puisqu’un simple paysan pouvait grâce à ses vertus personnelles accéder au bonheur. Cette tendance à gommer les différences de classes est, elle aussi, spécifiquement suisse et contraste avec le sens très poussé de la hiérarchie qui prédominait alors dans la société française de l’ancien régime.

20La création en 1761 de « die helvetische Gesellschaft » consacre le succès de l’helvétisme : cette société qui regroupe les esprits les plus avancés de l’époque contribuera à affirmer une identité nationale qui permettra à la Confédération helvétique, en dépit des bouleversements de la Révolution, de l’invasion française et du protectorat napoléonien, de tra­verser ces épreuves, de se démocratiser progressivement, d’intégrer dans le corps helvétique les anciens pays alliés ou sujets et de devenir en 1848 la Suisse moderne.

21Parmi les membres de la Société helvétique, pour la plupart germanophones, un Vaudois, le Doyen Bridel, témoigne de l’impact en pays romand du discours helvétiste à la veille de la Révolution française. Dans les textes que le pasteur vaudois soumettra à la docte assemblée réunie à Olten et qu’il reprendra dans son Conservateur suisse, il en est un qui est significativement intitulé « sur la nécessité de reprendre en Suisse les mœurs et le goût de la campagne » :

Je ne m’adresse pas aux habitants des champs ; ils sont là où ils doivent être, et font ce qu’ils doivent faire ; ils méritent le nom de bons et de vrais Suisses, parce qu’en eux est la force, la prospérité, j’ai presque dit la gloire de la Patrie28.

22Pour Bridel, comme pour les prédécesseurs qu’il cite dans son discours, la propriété de la terre est la seule garantie de la liberté et du bonheur authentique. En outre, la vie champêtre rend les hommes robustes, aptes au combat et prêts à défendre la patrie jusqu’à la mort. Cet idéal helvétique reprend donc à son compte le thème des vertus militaires, mais en le dépouillant de toute notion de lucre. De plus, l’amour de la vie champêtre va de pair pour Bridel avec les bonnes mœurs :

On fait des conquêtes par les armes, mais on conserve les Etats par les mœurs… Les ennemis du dedans sont ce manque de mœurs, ces délices d’une vie molle et voluptueuse, ce luxe que Lucain, dans sa Pharsale appelle plus destructeur que les armes29.

23Et Bridel de citer le père de l’histoire suisse Jean de Müller :

L’agriculture maintient des âmes saines et des corps robustes dans les mœurs domestiques et nationales30.

24Bridel va jusqu’à faire de la vie aux champs la source du sentiment religieux. La campagne devient un sanctuaire « pour adorer la divinité ». « L’homme des champs a toujours la religion que donne la nature »31. Cette référence à la religion naturelle, qui rappelle la Profession de foi du vicaire savoyard et qui peut paraître curieuse dans la bouche d’un pasteur vaudois, trahit aussi une constante de l’helvétisme : son imprégnation religieuse que l’on trouve déjà chez le piétiste qu’est Beat de Muralt au début du XVIIIe siècle.

25Bridel participe donc à la diffusion de l’helvétisme en Suisse romande. Mais il a des ambitions plus élevées : poète, il rêve de doter son pays d’une littérature spécifiquement suisse qui s’opposerait à la littérature française :

26Les Suisses, chez qui le climat, les paysages et les mœurs sont si différens de ceux des autres nations, peuvent donc avoir une poésie nationale. Les habitans de la partie allemande l’ont prouvé à l’univers : les chefs-d’œuvre de Haller, de Gesner, ont fait voir qu’un Suisse peut être originalement poète et avoir un caractère à soi, distingué de celui de tout autre peuple. La Suisse française ne peut-elle avoir le même avantage ?32

27Et le bon pasteur de recommander à ses émules d’escalader les Alpes pour y contempler le grandiose spectacle de la nature et s’en inspirer (on songe au passage de Madame Bovary dans lequel Léon évoque ce musicien célèbre « qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant »33). Et de fait, les essais poétiques de Bridel ne sont guère convaincants. Il a beau écrire à la fin de son poème sur le « lac Léman » :

Forçons le Français même à répéter nos vers
Et vengeons l’Helvétie aux yeux de l’univers34.

28Ni les Français, ni même ses compatriotes qui auront tôt fait de l’oublier, ne répéteront ses vers, même si un siècle plus tard, le jeune Gonzague de Reynold lui consacra en partie sa monumentale thèse de doctorat sur l’helvétisme.

29Mais entre-temps, durant le XIXe siècle, les relations des écrivains francophones de Suisse avec la France resteront ambivalentes : Germaine de Staël, pourtant si parisienne d’éducation et de goût, fait dans Corinne le portrait peu flatteur du Français type : le comte d’Erfeuil, est selon l’expression de Simone Balayé, « une véritable cible pour jeu de massacre »35. Bien qu’ayant supporté héroïquement les revers de fortune dus à la Révolution, il se montre d’une frivolité et d’une vanité qui contrastent fortement avec les vertus profondes des protagonistes du roman. Et l’on se rappelle le mot de Savary, ministre de la police de Napoléon, à propos de De l’Allemagne : « Votre ouvrage, Madame, n’est pas français ». Alexandre Vinet, le grand critique protestant de l’époque romantique, dont l’influence en Suisse romande sera considérable pour l’enseignement de la littérature française grâce à la publication de sa Chresthomathie, écrit dans une lettre à Vuillemin :

Il sied bien à la muse helvétique de n’être pas pomponnée com-me les muses de Paris36.

30Et son disciple Eugène Rambert, longtemps professeur de littérature française à l’École polytechnique de Zurich, encourage les poètes de son temps à préserver leur identité suisse, les Suisses alémaniques à cultiver leur dialecte et les Suisses romands à trouver leur chemin sans copier les Français37.

31À la fin du XIXe siècle, Paul Seippel, professeur et journaliste qui lui a succédé à Zurich, publie un ouvrage intitulé Les Deux Frances38 : il y oppose une France gauloise, éprise d’une liberté quelque peu anarchique, aimant la satire et le rire, à une France romaine, passionnée d’ordre, jacobine et centralisatrice. Si ce livre s’inscrit dans les débats idéologiques de son époque, il n’en est pas moins significatif qu’il ait été écrit par un Suisse de confession protestante qui, cela va de soi, préfère de loin la première à la seconde France.

32Mais dans le dernier quart du XIXe siècle, c’est dans la littérature populaire écrite en Suisse romande à l’usage quasi-exclusif des lecteurs locaux que se manifeste de la manière la plus flagrante le refus de la France et de ses valeurs. Le romancier paysan Urbain Olivier, qui écrit presque un livre par an pour les étrennes, meurt en 1888 : son dernier roman est intitulé précisément Un Français en Suisse : il y est question d’un jeune aristocrate français, Ernest de Cange, qui, presque ruiné par des affaires et des spéculations boursières malheureuses, a décidé de racheter un domaine dans le Pays de Vaud pour y vivre modestement des revenus échappés à la débâcle. « Maigre de visage, les traits tirés »39, le personnage porte sur lui les stigmates de sa mauvaise éducation morale :

Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège, et en plusieurs désirs fous et nuisibles, qui plongent les hommes dans le malheur et dans la perdition40.

33C’est du moins ce qu’affirme la Bible citée par notre auteur, mais Ernest, au lieu d’en faire sa lecture de chevet, « lisait la littérature du jour plus souvent que les conseils de la sagesse divine »41. Face au jeune propriétaire se dresse la figure contrastante du fermier vaudois :

Il y avait entre ces deux hommes l’énorme différence que l’un, pour avoir voulu trop vite doubler sa fortune, se trouvait aujourd’hui presque ruiné, le cœur sans joie et l’esprit sans force, tandis que l’autre resté fidèle au devoir du travail quotidien, était content et serein42.

34Est-il nécessaire de dire qu’au contact de la vie campagnarde le jeune Français se métamorphosera et trouvera le bonheur auprès d’une jeune roturière d’une grande élévation morale ? Ce caractère manichéen qui oppose les vertus de la vie naturelle aux vices de Paris se retrouve dans maints récits de cette époque, comme si l’identité helvétique ne pouvait s’affirmer qu’en opposition aux modes de vie de la métropole culturelle. On peut lire dans cette vision caricaturale de la vie parisienne les signes ambivalents d’une attirance et d’un rejet qui témoignent envers et contre tout de la force d’impact de Paris sur la sensibilité des Suisses français.

35Au début du XXe siècle, on retrouve cette ambivalence dans la carrière et l’œuvre du plus grand écrivain suisse de langue française, Charles-Ferdinand Ramuz. Sitôt sa licence ès lettres en poche, le jeune Lausannois saisit le prétexte d’une thèse de doctorat pour gagner Paris où il restera de 1901 à 1914 (avec toutefois de fréquents séjours au Pays de Vaud et en Valais). Ce sera sa période de formation au cours de laquelle il s’interrogera sur son identité et qui aboutira au manifeste des Cahiers vaudois43 intitulé significativement Raison d’Etre44. Ce long stage parisien, qu’il évoquera plus tard dans Paris, notes d’un Vaudois45, lui permettra de prendre conscience de soi : à l’encontre des écrivains populaires de Suisse romande qui voyaient alors dans Paris une Babylone, il y trouve certes dans un premier temps une dure école de vie, mais constate que, « quand on le quitte, on lui doit tout »46. En effet, Paris a été pour le jeune écrivain suisse le lieu où il s’est trouvé : dans Aimé Pache, peintre vaudois, comme dans Vie de Samuel Belet, deux romans de forme autobiographique, les protagonistes découvrent au cours de leur séjour parisien leur différence et cela de deux manières opposées qui traduisent à elles deux l’ambivalence foncière dont j’ai parlé tout au long de cette étude : Belet, l’homme du peuple, est un simple ouvrier que le hasard des rencontres entraîne sans qu’il l’ait voulu jusque dans la capitale française à la suite de son ami Duborgel. Il se sent étranger à la grande ville, même s’il découvre des ressemblances avec ses compagnons de travail venus de tous les horizons de France, mais surtout il refuse de se laisser embrigader par Duborgel dans le combat ouvrier ; les discours des militants laissent le Suisse froid alors que toute la salle applaudit :

C’est un goût qu’on a à Paris. On aime l’éloquence pour elle-même. On ne s’inquiète pas du contenu des phrases, si elles sont bien faites47.

36Grief de frivolité et de superficialité que l’on a rencontré dès le XVIIIe siècle ! Lorsque la situation se tend entre Belet et Duborgel, le héros ramuzien oppose les mots aux choses : « je n’aime pas les mots, j’aime mieux les choses »48. Et lorsque la rupture est consommée entre les deux hommes, Belet constate après coup dans ses mémoires :

Nos deux natures, allant ainsi dans deux sens différents, devaient finir par ne plus se comprendre. Il avait eu une autre éducation que moi ; il y avait en lui un autre sang que le mien49.

37À travers la figure de Samuel Belet, Ramuz exprime ce qui dans l’inconscient collectif helvétique sépare le Suisse romand du Français : l’éducation protestante même si Belet, comme son créateur Ramuz, s’est détaché de l’Église officielle et professe à la fin de sa vie un panthéisme plus proche de Rousseau que de Calvin. Un autre sang ? D’aucuns à la même époque n’hésiteront pas à parler de race, telle Maximilienne Nossek qui, dans un roman populaire, intitulé le Mal du pays50, oppose la saine race vaudoise à la race parisienne rachitique ! Le refus des mots, des idéologies, des constructions trop abstraites de l’esprit caractérise pour Ramuz le tempérament suisse. Suisse ou vaudois ? Il est intéressant de noter que, si Belet est surnommé le Suisse par ses camarades parisiens, Aimé Pache, lui, refuse cette appellation et se réclame de son origine vaudoise ;

C’est le mien, de pays. — En Suisse ? — Non, disait-il, dans le canton de Vaud51.

38C’est qu’Aimé Pache, à l’instar de Ramuz, est un artiste pour qui le pays vaudois deviendra la source de son inspiration. Ainsi donc, en tant qu’écrivain, Ramuz va chercher ses racines et ses forces dans le coin de pays qui est le sien pour aller de ce microcosme particulier à l’universel, mais lorsque le même Ramuz peint un homme simple comme Belet, il lui prête une identité helvétique plus que vaudoise et insiste sur la différence qui sépare ce personnage des Français, et cela dans une tradition bien helvétiste. On sait que plus tard, en 1937, Ramuz provoquera une tempête en Suisse allemande lorsqu’il écrira dans une lettre à Denis de Rougemont que « la Suisse n’existe pas » et « que nous ne savons pas très bien ce que nous autres Suisses avons à faire ensemble »52. Mais tout un pan de son œuvre aura au contraire démontré la spécificité proprement suisse de sa manière d’être au monde. Et la réception très favorable de cette œuvre en Suisse alémanique dans l’Entre-deux-guerres prouve, s’il en était besoin, que le plus grand écrivain du XXe siècle que la Suisse ait donné à la littérature française s’inscrit dans un système de valeurs typiquement helvétiques.

39Cette différence affichée, tantôt proclamée avec défi, tantôt occultée avec honte se retrouve-t-elle encore dans la littérature romande d’aujourd’hui ? Certes, les circonstances se sont modifiées : le rayonnement de Paris n’est plus ce qu’il était il y a cinquante ans, les distances se sont estompées. Toutefois Paris continue à fasciner et à exaspérer : l’écrivain suisse romand espère s’y faire reconnaître et le public suisse est très sensible au fait que l’un de ses auteurs soit l’objet de cette consécration. Il n’en demeure pas moins que de grands auteurs suisses français contemporains, Mercanton, Chappaz, Alice Rivaz, pour ne citer que les plus prestigieux des aînés, sont presque totalement inconnus en France, alors qu’ils sont considérés en Suisse romande comme des écrivains de premier plan. N’est-ce pas la preuve que les barrières subsistent, que le Jura n’est pas seulement une frontière politique, que les Suisses de langue française n’ont pas le même système de références, ni la même vision du monde ? Leur double appartenance à la langue et à la civilisation française d’une part, aux valeurs et aux modes de pensée helvétiques d’autre part est à l’origine de leur identité propre et c’est cette différence que les écrivains romands, chacun à sa manière, s’efforcent de cultiver pour rester fidèles à eux-mêmes.

Pour citer ce document

Par Roger Francillon, «Comment peut-on être Français ?», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, mis à jour le : 12/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6402.