Ecrire en Suisse romande

Par Yvette Z’Graggen
Publication en ligne le 12 avril 2016

Texte intégral

1La frontière invisible autour de Genève : dès l’enfance, les paysages aimés sont français tout autant que suisses. Les livres viennent tous de France. Les premières histoires écrites dans l’enfance se situent donc toutes en France.

2Par la suite, fuite dans les littératures étrangères. Essai d’écrire des romans sur le modèle anglo-saxon, mais en situant leur action en Suisse.

3Attitude de la critique face aux livres des auteurs romands.

4Le marasme de la décennie 1950-60.

5Le renouveau des années 60.

6La situation actuelle. Les difficultés de diffusion.

7Lorsque j’étais enfant, à l’âge où je découvrais à la fois le plaisir de lire et celui d’écrire moi-même des histoires, je n’avais qu’une idée très vague de ce que pouvait être la Suisse romande (qu’à cette époque on appelait plus souvent la Suisse française). Pour moi, la Suisse c’était cette vallée un peu sauvage, près du Gothard, où j’allais parfois, pleine d’étonnement, rendre visite à des grands-parents dont je ne comprenais pas la langue.

8Mais Genève, où j’étais née, où je vivais, comment la distinguer de la France ? La frontière, nous la franchissions presque sans nous en apercevoir, les montagnes que je voyais n’étaient pas suisses, mais bel et bien françaises – les Voirons, le Salève, les Pitons, le Vuache, le Jura derrière lequel le soleil disparaissait, et, au loin, le massif du Mont-Blanc. Le Léman, dont nous faisions souvent le tour en voiture, le dimanche, était en partie français. Et, quand il s’agissait de faire un bon repas, c’était presque toujours dans un restaurant de Haute-Savoie que mes parents m’emmenaient.

9Plus important encore : tous les livres que j’aimais venaient de France. Leurs héros étaient des Français : les petits personnages de la Comtesse de Ségur, et tous les autres, ma chère Marinette la fille du vagabond, les détectives en herbe de la Bibliothèque bleue, et aussi ces enfants courageux qui s’étaient illustrés pendant la Grande Guerre et dont les aventures, retrouvées dans de vieilles collections de Mon Journal, ont ponctué mes rougeole, scarlatine, oreillons, varicelle et autres angines…

10La littérature enfantine suisse romande était, à cette époque, totalement inexistante. Si bien que lorsque j’ai commencé, vers sept ans, à inventer des histoires, je n’ai pas eu un instant l’idée de les situer ailleurs qu’en France, d’imaginer des personnages autres que français. Pour moi, le pays que j’habitais était impropre à la littérature. Rien ne pouvait s’y passer qui méritât d’être raconté.

11Le premier roman à peu près digne de ce nom que j’écrivis à dix-neuf ans se déroulait sur la Côte d’Azur et à Grenoble. Grenoble si proche de Genève, mais la frontière me semblait indispensable pour donner quelque prestige à mon histoire…

12Par la suite, ce malaise prit une forme différente. Je me détournai de la littérature française, pour me plonger dans des littératures étrangères, dévorant en particulier les auteurs américains et anglais qui étaient abondamment traduits en Suisse, pendant la guerre. Parallèlement, je tentai une expérience qui, me semblait-il, n’avait pas encore été faite dans cette région (où j’avais découvert entre temps des écrivains dignes d’admiration). Il s’agissait d’essayer d’écrire un roman sur le modèle anglo-saxon, mais dont l’action se situerait en Suisse. C’est ainsi qu’entre 1941 et 1943 je pondis un gros livre de près de 400 pages : Lugano, Genève, Zurich, les Alpes vaudoises, des intrigues qui s’entrecroisaient, de très nombreux personnages.

13Je le soumis à Jeheber, l’éditeur genevois qui s’était spécialisé dans la publication de livres traduits de l’anglais et de langues scandinaves. Il me répondit qu’il acceptait ce manuscrit et le publierait rapidement sous la couverture qui avait fait le succès de sa maison.

14Le public, qui nourrissait à cette époque de sérieux préjugés à l’égard des auteurs locaux, pensa que mon nom bizarre cachait une romancière suédoise ou norvégienne. On acheta donc mon livre. En quelques semaines, il s’en vendit plusieurs milliers d’exemplaires… De quoi rêver. Je ne m’en privai pas.

15Je fis alors la connaissance du monde littéraire romand et découvris deux ou trois choses qui m’étonnèrent. Je m’aperçus, par exemple, que les critiques, au lieu d’éveiller l’intérêt des lecteurs pour ce qui se créait ici, portaient d’étranges jugements, du genre de celui-ci : « Ce roman révèle un auteur ayant de l’imagination, quelque chose à dire, du souffle, de la « patte», oserait-on dire, qualités peu romandes, on en conviendra». Qu’est-ce que cela veut dire ? me demandais-je, certains critiques estiment donc que les auteurs romands ne sauraient avoir de l’imagination, quelque chose à dire et assez de souffle pour faire vivre leurs personnages ? Que leur reste-t-il, alors, si ces qualités-là leur manquent ?

16Et comment expliquer qu’un homme dont la tâche est de mettre la litté­rature en valeur aborde avec de tels préjugés les œuvres produites dans son pays ? Pourquoi la Suisse romande semble-t-elle avoir honte de ses écrivains, au lieu d’en être fière, comme c’est apparemment le cas partout ailleurs ? Pourquoi cet a priori négatif, méprisant ?.

17J’étais trop jeune, trop enthousiaste, pour m’arrêter longtemps à de telles questions. J’écrivis encore un gros roman de type anglo-saxon. Meilleur que le premier, sans doute, avec moins de maladresses et de naïvetés, mais qui se vendit beaucoup moins bien : nous étions au début des années cinquante ; malgré ses efforts mon éditeur n’avait pas réussi à s’imposer à Paris, les lecteurs suisses avaient de nouveau les yeux fixés sur la France, les lecteurs français, eux, n’avaient pas envie de nous lire : face aux années de douleur qu’ils venaient de traverser, qu’avions-nous à leur apporter, nous, préservés, privilégiés ?

18Essayer de dire l’impuissance, la mauvaise conscience et comment, à l’abri de nos frontières, nous avions vécu ces six années ? Cela n’avait rien de passionnant pour nos voisins qui, au surplus, nous soupçon­naient, parfois avec raison, d’écrire moins bien qu’eux.

19Il y eut alors, pas seulement pour moi, près d’une décennie de marasme. Les livres publiés en Suisse romande ne trouvaient que peu d’écho, même ceux qui étaient d’une grande qualité. Un auteur aussi remarquable que Corinna Bille, par exemple, connaissait, après le succès de Théoda, une longue traversée du désert. Rien ne nous stimulait. Il fallait vraiment s’accrocher pour garder intacte la passion d’écrire.

20J’avais cessé de fuir dans les littératures étrangères. Je lisais les auteurs français de l’époque, tout en sachant qu’il ne fallait pas essayer de les imiter, mais chercher à exprimer la réalité qui nous appartenait en propre, avec les moyens qui étaient les nôtres. J’enviais les Québecois d’oser, avec une belle assurance, conserver leur langage à eux, leurs expressions, jusqu’à leurs fautes face au français de France, mais cela ne m’empêchait pas de traquer mes « helvétismes». L’expérience de Ramuz, on ne pouvait pas la renouveler, c’était certain. Comment utiliser, alors, cette langue qui était la nôtre, mais qui ne nous appartenait pas autant qu’à ceux que nous rencontrions de l’autre côté de la frontière, à quelques kilomètres de chez nous ?

21Pour moi, le résultat fut deux livres aussi minces que les précédents étaient épais. Mieux écrits. Mais ayant perdu sans doute pas mal de spontanéité. Ils s’engloutirent dans l’indifférence, comme tant d’autres à cette époque.

22Et puis, au début des années soixante, les choses commencèrent à bouger. A l’origine de cette renaissance, de cette éclaircie au bout du tunnel, un homme : Bertil Galland, et sa tranquille certitude qu’il y avait ici des talents, des écrivains, qu’il fallait les découvrir et leur donner la possibilité de se faire connaître, de s’imposer. Ce que Galland a fait auprès des critiques, de la Radio, de la Télévision, pour promouvoir « ses» auteurs, l’effervescence qu’il a su créer autour d’eux – tout cela, en fin de compte, a rendu service aussi à ceux qui étaient restés à l’extérieur de ce cercle un peu magique. On retrouva la joie d’écrire, l’envie de communiquer, de se battre. On recommença à croire à l’existence possible d’une littérature romande qui, en affirmant ses particularités au lieu de les gommer, pourrait peut-être, un jour, accéder comme d’autres à l’universel.

23D’autres éléments contribuèrent à cet espoir nouveau : la création des Editions de l’Age d’Homme en 1966, celle de la collection l’Aire des Editions Rencontre réservée aux auteurs romands, l’activité d’un Georges Haldas, le Goncourt de Jacques Chessex, le rôle des poètes dans la lutte pour l’indépendance du Jura, le dialogue avec les écrivains alémaniques qui, à la suite de Frisch et Dürrenmatt, publiaient des livres d’une grande force, l’audience du cinéma suisse…

24Plus tard, dans les années 70, de nouvelles maisons d’édition se créèrent : Zoé à Genève, l’Aire à Lausanne (qui, en 1978, se constitua en maison indépendante après la métamorphose des Editions Rencontre), d’autres encore… On fit des efforts pour découvrir de nouveaux talents, avec l’aide de Pro Helvetia.

25Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

26Non, bien sûr. Loin de là. La Suisse romande reste une petite région, avec un nombre restreint de lecteurs potentiels, le marché français reste, à quelques exceptions près, fermé aux livres suisses qui ne sont guère diffusés non plus en Belgique, au Québec et dans d’autres régions francophones. Les écrivains ont presque tous un autre métier qui leur permet de vivre ; ils sont obligés le plus souvent de voler le temps nécessaire à l’écriture.

27Pour reprendre mon exemple personnel, assez représentatif peut-être, les trois livres que j’ai publiés depuis 1980 se sont, me dit-on, bien vendus ; on parle même quelquefois de « best-sellers», ce qui fait sourire quand on sait que ces ventes, jugées satisfaisantes, ne dépassent pas quelques milliers d’exemplaires. Ils n’ont pas – ou très peu – pénétré en France, alors que, fait étonnant, l’un d’eux, en traduction, a été publié dans la collection de poche d’une grande maison d’édition allemande.

28Après tant d’années de travail, je ne peux donc pas compter sur mes droits d’auteur pour vivre. Mais cet aspect matériel n’est pas le plus im­portant. Ce qui est attristant, c’est que le fait d’être né dans « cette pro­vince qui n’en est pas une», pour reprendre l’expression de Ramuz, vous prive de plusieurs milliers de lecteurs qui auraient peut-être du plaisir à vous découvrir, si seulement la possibilité leur en était donnée.

29Peut-on espérer que cela changera un jour ?

Pour citer ce document

Par Yvette Z’Graggen, «Ecrire en Suisse romande», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6406.