Cités par eux-mêmes

Par Jean-Pierre Monnier
Publication en ligne le 13 avril 2016

Texte intégral

1Comment faire comprendre ce titre si ce n’est en précisant qu’il invite à une petite suite de commentaires à propos des réponses qui ont été données par la plupart des auteurs contemporains de Suisse romande à des sortes d’enquêtes qu’on a pu lire dans deux ouvrages, l’un : Pourquoi j’écris1, en 1971, et l’autre : Écrivains d’aujourd’hui2, en 1986 ? D’emblée cependant, il convient de relever que certains noms manquent au sommaire de ces deux livres, ceux par exemple de Velan, Zermatten, Georges Haldas, Marc Eigeldinger, Daniel Odier, Étienne Barilier… Sûrement trop discrètes, ces voix qui auraient eu à dire également ont préféré le silence à la rumeur, et on doit le regretter, mais aussi on peut comprendre les raisons de leurs réticences en l’occasion.

2Pourquoi j’écris nous a été proposé par Franck Jotterand, qui était alors le rédacteur en chef de La Gazette littéraire à Lausanne. Or à cette question qu’avaient posée Les Nouvelles littéraires dans les années trente (si je ne me trompe pas), on connaît la réponse lapidaire de Cendrars. C’est à peine s’il n’a pas dit : « Ça ne vous regarde pas ». Quant à son fameux « Parce que… », il est rappelé par Jotterand dans son introduction et par quelques auteurs dans le cours de l’ouvrage. À vrai dire, la question est trop simple pour ne pas susciter quelque impertinence ou quelque malice. Et puis, l’écrivain lui-même ne s’interroge pas souvent sur ses intentions profondes, tout au moins publiquement. Corinna Bille a été presque aussi courte que Cendrars, elle qui commence par demander : « Pourrais-je vivre sans écrire ? ».

3Pour elle et pour beaucoup d’autres, cet ouvrage était peut-être un « jeu », comme le dit Jotterand dans son introduction. La question qu’il posait incitait peut-être même à la facilité, son objet se prêtant aisément à toutes sortes de dérobades, d’approximations et de palinodies… En dépit de réponses forcément hâtives, on y trouve néanmoins de fréquentes appréciations, et parfois des aveux qui touchent à l’essentiel de la raison d’écrire en Suisse romande.

4Aucun ne l’a dit explicitement : toutefois, c’est à la nécessité qu’obéit d’abord l’écrivain, non pas vraiment au souci de se faire un nom en littérature. En outre, et s’il se peut, il n’a le plus souvent d’autre ambition que de s’inscrire, à sa place et en son temps, dans une continuité qui, partie de la Réforme s’est affirmée avec Rousseau puis Constant et Amiel, enfin Ramuz. C’est Rousseau qui écrit dans Les Confessions après avoir évoqué tel moment de sa jeunesse que si le lecteur n’a pas grand besoin de savoir « tout cela », il a besoin, lui, de le lui dire.

5Il est évident que ce besoin n’a rien de très singulier, ni même de typiquement suisse romand. Cependant la situation historique et géographique de notre petite province francophone très morcelée, et dont les cantons ne sont unis que par la langue, a fait de nous pendant très longtemps des indigènes, par quoi je veux dire aussi des gens non pas incultes mais peu sensibles aux manières des cours, à la vie de salon, aux agréments de la conversation et finalement aux modes. Pourtant, on a toujours beaucoup lu dans les pays protestants, et, dès le XIXe siècle, les bibliothèques publiques se sont établies un peu partout, jusque dans les villages. L’émulation culturelle est à peine plus tardive, et encore dans les villes autres qu’universitaires. Quant à l’expression littéraire en Valais, dans les Montagnes neuchâteloises et dans le Jura, elle n’est parvenue à se manifester vraiment qu’au début du XXe siècle.

6Ce besoin d’expression, qui était latent depuis des générations, a brusquement rayonné dès la création des Cahiers vaudois, en 1914, et dans des œuvres aussi diverses et aussi fortes que celles de Ramuz, Cingria, Crisinel, Roud, Mercanton, plus tard de Chappaz, Jaccottet, Chessex, mais aussi de deux romancières exceptionnelles : Monique Saint-Hélier et Catherine Colomb. « Il y a le “qui es-tu ?” intérieur, note Chappaz dans « Pourquoi j’écris », et Chessex : « Écrire, c’est compenser la pauvreté affolée de l’être ». D’autres ont dit aussi bien, sur d’autres registres ; Marcel Raymond par exemple : « Écrire est le pain que j’ai à manger, plus ou moins tendre en chacune de mes journées », ou Corinna Bille : « Écrire demeure la respiration essentielle. On écrit vraiment pour ne pas mourir », ou encore Starobinski : « Peut-être est-ce le rapport entre la vie et la mort qui nous apporte de quoi écrire, et c’est là une source inépuisable ».

7La sécurité biologique dont on a parlé au sujet des salonards de Proust, qui en a montré comiquement la vacuité, voilà qui n’apparaît dans aucune œuvre majeure de notre littérature. Au contraire, il y est question, le plus souvent, de la difficulté d’être et d’avoir à se comprendre, soi et les autres, « hors des creux de la nuit », dit Jacques Mercanton.

8On ne saurait parler précisément de l’esprit de sérieux. (« J’ai toujours tout pris au sérieux », écrivait Péguy au tournant du siècle »). Néanmoins, il n’est pas sûr qu’un tel aveu n’ait été cautionné tacitement par de nombreux écrivains de nos régions. Bien qu’il s’exprime sous des formes un peu différentes, il revient presque à dire de même. Denis de Rougemont, par exemple : « Je cherche un sens. J’écris pour chercher le sens au bout du compte… Je cherche Dieu », ou le poète Claude Aubert, qui est mort à cinquante-sept ans, peu après la publication de cette pre­mière enquête : « Écrire, c’est se délester de son propre moi, de ses uniques et redoutables constellations profondes ».

9Quant à la peur de la dégradation et de la mort, aucun des auteurs interrogés, sinon Chessex, n’a expressément dit : « J’écris contre elles… Curieusement ajoute-t-il, la mort nourrit mes livres en même temps qu’ils la combattent ». Au niveau des raisons profondes, il y a d’abord ce combat, cette source intarissable et cette obligation de tous les instants, mais en vue d’une réconciliation, un pacte enfin possible, et cependant !… Parmi les poètes les plus importants de notre époque, ni Crisinel, ni Schlunegger, ni Giauque (et Dieu sait s’ils ont combattu) n’ont consenti à se rendre, et je ne dis rien de quelques autres, qui ont également cédé à la tentation du suicide.

10Certes, l’écriture chez nos écrivains n’est pas toujours envisagée comme un moyen, une forme d’exorcisme, un gage de salut. Toutefois, dès la publication des œuvres personnelles de Rousseau puis la parution d’Adolphe et celle enfin, d’abord partielle et aujourd’hui en cours d’achèvement, du Journal d’Amiel, on reconnaîtra qu’il y a là comme un besoin récurrent et que ce besoin est essentiellement tributaire d’un manque, d’un isolement de l’être, d’une timidité, mais qui prétend orgueilleusement à des droits, et quand ce n’est pas à l’innocence première, comme chez Rousseau, ou à la pure transparence, comme chez Roud et chez Jaccottet, ou encore et tout simplement à l’expression, comme chez Crisinel (« Miracle d’un seul vers après tant de silence ! Prodige de renaître au monde pour un jour !…»), c’est à la nostalgie active de « l’homme tout entier dans l’homme du lieu », pour reprendre les mots de Chessex.

11Or cet homme tout entier rejoint par l’homme du lieu, il se peut bien qu’un tel projet (mais la plupart du temps il est inavoué) soit au centre même de plus d’une œuvre majeure en Suisse romande, et je ne pense pas seulement à Ramuz. On rappellera nos petits pays, leur diversité, leurs caractères spécifiques, leur souci d’identité, et cependant leurs dispositions à l’ouverture et leur intérêt pour les littératures des trois domaines socio-culturels dont la Suisse est le carrefour, et tout naturellement vient d’abord le domaine français, mais je ne vois pas que nous ayons jamais rien exclu des appoints que nous devons aux cultures germaniques et italiennes.

12Le lieu, la terre, la motte de terre… On a souvent glosé ironiquement à ce propos. On est même allé jusqu’à écrire que la littérature romande ne pouvait être que régionaliste. Pourtant, c’est Ramuz qui a dit : « Mon vrai besoin, c’est d’agrandir », et qui, stimulé (justifié ?) par l’exemple de Cézanne, a dit aussi : « L’art commence où finit l’exactitude ». Or la leçon, qui était bonne et qui venait à son heure, a été libératrice.

13Quant à l’Histoire, ou plus simplement, l’histoire du monde, c’est tout autre chose et il faudrait se donner le temps d’en parler plus longuement. Dans ce pays où sont nées les premières institutions internationales depuis la Croix-Rouge, les écrivains ne se sont guère souciés du destin historique des peuples, et leurs œuvres sont rares qui en ont été l’écho. Néanmoins, la vocation européenne, fondée sur la séparation des pouvoirs et cependant la reconnaissance des entités ethniques, des traditions et des particularismes régionaux, voilà qui est typiquement suisse. En dépit de quelque méfiance, on ne peut tout de même négliger l’importance de Gonzague de Reynold, le contemporain de Ramuz. Néanmoins, il est encore plus vrai de dire, et cette fois sans réticence, que l’Européen parmi nous le plus remarquable, Denis de Rougemont, nous a laissé une pensée et une expression qui, par leur générosité et leur simplicité, sont exemplaires.

14Dans cette enquête que Jotterand a suscitée, Rougemont dit : « J’écris l’époque, je me l’écrie, et je lui crie qu’elle devrait être une autre pour que je n’y sois plus seulement un moi contre elle, mais pour que je m’y perde et m’y donne ».

15Il n’en reste pas moins qu’à quelques exceptions près (et Rougemont en est une), les œuvres qui sont nées de ce pays sont moins le fait de la réalité ambiante que de nostalgies et que la pente de la rêverie y a toujours été très forte. Pourtant, il faut préciser. En effet, la rêverie dont il est question ici n’est quasiment jamais gratuite ; elle ne joue pas, elle revendique, et même elle exige. Dirai-je qu’il s’agit là d’une rêverie protestante ? En tout cas, elle est essentiellement morale. Elle veut, elle voudrait…

Maintenant, dit Roger-Louis Junod, je voudrais écrire des livres aussi subjectifs que mes premiers romans, mais être assez accordé à mon temps pour qu’on ne retrouve que lui à la fin du parcours.

16Cependant, c’est Jean Vuilleumier qui montre la plus pure exigence, et il ne la revendique pas seulement pour lui, elle nous concerne tous. Il constate que « les justifications de la culture paraissent d’autant moins sérieuses que le poids de l’Histoire devient plus écrasant ». Il ajoute :

La répression remettrait l’art à sa vraie place. La privation révélerait le gaspillage en même temps qu’elle rendrait aux mots et aux formes leur fonction véritable… La valeur des écrits clandestins dans l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste ou la Russie stalinienne nous échappe sans doute. Elle n’en apporte pas moins la preuve négative d’une nécessité de la parole au moment du plus obscur désespoir.

17Il dit encore :

C’est aux confins du silence, au bord d’un vertige toujours suspendu, que l’écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l’être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance.

18Ces mots qui sont sévères, mais d’une grande résonance, engagent à une réflexion de fond que nous n’avons pas toujours évitée et qui d’ailleurs nous ramène à des questions plus proches de celles que nous nous posions, jeunes étudiants, quand l’Europe libre autour de nous combattait dans le feu et le sang pour une liberté, une autonomie de la personne et une justice dont nous jouissions encore mais que nous ne défendions pas, les armes à la main. Déjà cependant, notre statut de neutralité, que les puissances n’avaient pas trop contesté, ne faisait pas de nous des neutres à tout prix. Essentiellement nourris de culture française, nous ne pouvions que souhaiter le combat. Or, à défaut, pour tromper une vaine impatience, nous allions à ces quelques œuvres, ces quelques revues qui paraissaient à Lyon, à Villeneuve-lès-Avignon, en Afrique du nord, et nous ne manquions rien de la production de nos éditeurs qui, de la Baconnière à Boudry, de Genève chez Skira, de Lausanne chez Mermod et de Fribourg à la Luf, nous offraient l’essentiel de la création française de l’époque.

19Dès la fin de la guerre, néanmoins, nous avons passé par une étrange période, une crise de mauvaise conscience en quelque sorte, et parfois elle a été comme entretenue par des pénitents attardés. Mais finalement, après un temps d’attente et d’incertitude, elle s’est heureusement résorbée sans laisser de traces notables. En 1947, au printemps, Ramuz s’en allait à la manière d’un seigneur paysan dont l’œuvre est achevée, et la Guilde du Livre (il en avait été le « patron ») étendait son audience à tout le monde francophone. Elle avait récemment fait connaître Alice Rivaz, Cilette Ofaire, Catherine Colomb et elle éditait le deuxième roman de Jacques Mercanton. De son côté Mermod, qui venait de rassembler toute l’œuvre de Ramuz en vingt volumes, restait fidèle à Gustave Roud, il publiait à nouveau Charles-Albert Cingria et il découvrait Philippe Jaccottet. Plus loin, et comme en lointaine province, Les Portes de France, à Porretruy, révélaient Maurice Chappaz, Corinna Bille et publiaient l’« Alectone » de Crisinel.

20Un peu plus tard, d’autres noms sont apparus, et on les a lus d’abord dans les catalogues des éditeurs parisiens : Gallimard, Le Seuil, Plon, Denoël, Flammarion et Minuit où Pinget, qui ne se veut plus Suisse, commençait à publier. On aurait dit que la France payait de retour les services qu’avait pu lui rendre l’édition romande sous l’Occupation. Il y eut un temps, quelques années, pendant lesquelles, tandis que l’impérialisme parisien retrouvait peu à peu ses droits, nous avons été rappelés à nos devoirs d’allégeance. De là sont nées chez nous quelques nouvelles maisons d’édition : L’Aire, L’Âge d’Homme, aujourd’hui Zoé, mais surtout Bertil Galland, et elles ont inscrit à leur répertoire les noms des meilleurs auteurs, actuellement, de Suisse romande.

21Ces auteurs, nous les retrouvons presque tous au sommaire d’Écrivains d’aujourd’hui (une vingtaine), et ils s’y expriment en réponse aux questions que leur a posées David Bevan, qui enseigne à l’université d’Acadie, au Canada. Sa tournée en Suisse romande et en France l’a conduit très librement de l’un à l’autre. Néanmoins, ses questions ne sont pas toutes adéquates. Par exemple, on a quelque peine à approuver l’insistance du professeur quand il s’obstine à croire que nous vivons tous dans « le monde fermé de la Suisse ». De même, on ne sait plus très bien que penser de la persistance diabolique du calvinisme parmi nous et du cortège de remords qu’il entraînerait encore…

22Cependant, David Bevan, qui est un touriste bien informé, nous a lus, et son intérêt pour les écrivains de Suisse romande est évident. La question qui revient le plus souvent est celle qui consiste à nous faire dire que notre littérature est, ou n’est pas, spécifique. Or, si la plupart d’entre nous sont conscients du caractère singulier de nos lettres, la réaction de quelques autres est amusante, celle de Jean Cuttat par exemple qui s’écrie que la question est « risible », ou celle de Jean Pache qui déclare : « Il n’y a pas de littérature romande ! Il y a quelques écrivains en et de Suisse romande. Un point c’est tout ». Enfin Jacques Mercanton, plus nuancé : « On ne peut pas parler d’une littérature romande, parce qu’une littérature se définit par la langue dans laquelle elle est écrite. Or il n’y a pas de langue romande et il n’y en a jamais eu ».

23Nicolas Bouvier quant à lui se montre pertinent, car sa réponse rend plutôt compte d’une mentalité que de la pratique d’une langue. Après avoir dit qu’on pouvait certainement « justifier la notion d’une littérature romande », il ajoute : « La morale du comportement a toujours intéressé les écrivains suisses romands… C’est peut-être l’influence d’un écrivain comme Rousseau, qui était lu même dans les milieux ouvriers genevois, et aussi celle d’un débat confessionnel qui se poursuit depuis quatre siècles et qui offre un vaste éventail de solutions aux problèmes de l’éthique quotidienne ». De son côté, Georges Piroué fait part de son expérience, lui qui pendant de longues années a vécu l’évolution de notre littérature de son bureau parisien, chez Denoël. Il peut dire qu’« il existe une manière de sentir proprement romande qui n’a pas grand-chose à voir avec l’ambiance régnant à Paris, ni avec le provincialisme français ». Il parle d’un « ton particulier », et, dit-il encore : « Je le crois fait de civisme, de protestantisme, ce que j’appelle le « profondisme ».

24De telles remarques sont confirmées par Chappaz, Junod, Chessex, Anne Perrier, Alice Rivaz… Toutes, elles vont dans le même sens, et pour moi elles renvoient à cette sorte de diagnostic dont j’ai gardé le souvenir et qui était d’Edmond Jaloux dans les années quarante. La littérature romande, écrivait-il, est essentiellement caractérisée par « la solitude morale et l’insularité psychologique ». Ces termes d’apparence réductrice conviennent encore. De plus, ils ont le mérite de ramener en son centre une manière d’être au monde (et devant le monde) qui consiste bien davantage en interrogations de toutes sortes qu’en opinions tranchées ou en interdits. Et puis, Chessex de son côté n’a pas tort quand il définit les œuvres importantes de la littérature romande comme autant de « métaphysiques naturelles ».

25Faut-il revenir au protestantisme et l’accuser une fois de plus de divers méfaits dont nous aurions cruellement souffert ? Détestable, le moralisme auquel le protestantisme a trop souvent donné prise, voilà qui n’est pas encore la morale, et, non moins déplorable, le sectarisme, d’où qu’il vienne et quels que soient ses dogmes, voilà qui n’a rien de commun avec l’aventure spirituelle. « Toute mon œuvre, disait Ramuz à la fin de sa vie, n’aura été qu’un balbutiement devant l’être ». Or, de toute évidence, ce mot est à prendre au sérieux. Dirai-je qu’il a été entendu ? Pour moi, il a pris d’emblée valeur de leçon (un vieil artisan parlerait ainsi), et puis, comme en plus, il m’a comblé par son extrême humilité.

26Que nous le sachions ou non, la quête de l’être a toujours et très naturellement constitué l’une des raisons fondamentales de l’acte d’écrire en Suisse romande. Évidemment, nous n’en avons pas le privilège. Cependant, à peine ai-je cité Ramuz que je pense aussitôt à de grands ancêtres : Jean-Jacques Rousseau, et plus encore, Amiel.

27Dans ce petit pays qui est le nôtre, la littérature n’a jamais constitué un fait social, et peut-être est-ce en cela qu’elle ne s’est jamais vraiment souciée d’entrer dans des catégories définissables. D’ailleurs, la remarque de David Bevan, en guise de question au poète Pierre-Alain Tâche, est intéressante. « J’ai souvent l’impression, lui dit-il, que la littérature romande refuse la notion de « genres » de façon beaucoup plus vigoureuse que d’autres ». Il rappelle en passant qu’il vient d’assister à un congrès aux Etats-Unis, sur le « hors-genre » précisément, et, dit-il : « C’était la Suisse française, surtout Cingria, qui était en vedette ».

28Sous quelle étiquette en effet classerait-on Cingria ? Mais de même, aujourd’hui, sous quelle rubrique trouverait-on à inscrire les noms de Chappaz, de Jaccottet ou même de Chessex malgré le prix Goncourt ? Poètes, romanciers, mémorialistes, ils sont à la fois tout cela, et parfois dans le même livre, et de nouveau, cette liberté à l’égard des genres établis leur est toute naturelle. « Je crois, dit Bouvier, que nous avons une perception du monde plus intuitive et moins rhétorique que celle de nos voisins français. De toute façon, dit-il aussi, nous faisons moins confiance et avons donc moins recours au discours ». Et puis, le souci de la qualité formelle, quand ce n’est pas le besoin d’un style neuf, souvent très dépouillé ou d’une syntaxe entièrement repensée, voilà qui pour la plupart motive de surcroît leur démarche.

29Sans doute peut-on dire que l’écriture, en Suisse romande, ne va pas de soi, et cela surtout parce que la langue elle-même nous l’avons apprise autrement que nos voisins et en quelque sorte en marge de l’École, ce que Ramuz avait déjà noté. Mais plus tard, quand nous avons pénétré dans le monde des livres, la fascination a peut-être été plus grande, et l’attention que nous avons portée à la manière d’écrire plus réfléchie, plus appliquée, parfois aussi plus critique. De là sans doute des œuvres souvent plus laborieuses d’aspect que celles dont on parle et qui forcément à Paris sont dans le ton.

30Doit-on penser, à la suite de Nourrissier, qu’il y a les livres qui se bavardent et ceux qui s’écrivent ? La distinction est brutale. Néanmoins, s’il est vrai que l’art d’écrire ne s’apprend plus guère, il a toujours trouvé dans ce pays des écrivains essentiellement poètes qui n’ont cessé de s’y exercer. Interrogé par Bevan, Pierre Chappuis le rappelle à sa manière, et très opportunément il ajoute : « … écrire, c’est offrir à relire, et à relire indéfiniment, sans que les mots s’épuisent – sinon, inutile d’écrire. Sinon, parlons ! »

31Cette brève déclaration restitue évidemment son sens à l’écriture, mais aussi à la lecture, et par conséquent son importance au lecteur. Un livre n’est pas encore en toute occasion un produit qui s’achète, qui se consomme et qui se jette, et nos éditeurs d’aujourd’hui, pour la plupart des artisans, le savent aussi bien que leurs devanciers. Leur catalogue est modeste, mais la littérature romande, qui a sa place dans le concert francophone, y figure dans sa presque totalité. Ce commerce, par quoi je veux dire la relation qui s’établit entre l’auteur et l’éditeur, se développe le plus souvent dans un climat où domine l’amitié, l’estime réciproque, une sorte de connivence. Il est vrai qu’une situation aussi favorable se retrouve ici et là dans la province française du côté de Lyon, de Montpellier ou de Marseille, mais à Paris c’est autre chose, et même c’est devenu tout autre chose. Dans le cadre de la francophonie, on pourrait imaginer une véritable situation d’échanges, non toujours de vassalité, et par exemple des conditions proches de celles que connaissent nos confrères de Suisse alémanique dans l’ensemble du monde germanophone. L’impérialisme culturel et la centralisation abusive nous étonneront toujours, et puis Paris, le prestige de Paris… Peut-être séduirait-il encore si la littérature qui s’y publie était d’une qualité équivalente à celle qui s’y publiait entre les deux guerres…

32Hormis quelques exceptions, nos livres paraissent ici, et forcément, leur audience auprès d’un public potentiel est beaucoup plus faible qu’en France. Néanmoins, comme on lit proportionnellement davantage en Suisse romande que dans tout l’Hexagone, ces livres s’achètent, leurs tirages s’épuisent lentement, certains auteurs sont régulièrement traduits et même réédités, et pourtant Paris, quand Paris les connaît, les connaît mal. On peut regretter qu’il en soit ainsi, mais finalement un tel état de choses n’a rien de très fâcheux. Du reste, les écrivains romands qui ont quelque expérience de l’édition à Paris savent bien que leur situation est au fond comparable à celle des écrivains de France, d’où qu’ils viennent, et cela malgré quelques prix littéraires et une critique attentive mais souvent capricieuse.

33Dans Pourquoi j’écris, Chappaz déclarait : « Paris ne m’a pas séduit », et dans Écrivains d’aujourd’hui, en réponse à la question des affinités ou même des influences qu’avouent nos auteurs, on constate qu’elles sont étrangères (russes, anglo-saxonnes ou germaniques) aussi bien que françaises. Ce petit pays qui est le nôtre a toujours été attiré par les littératures européennes, et, dès les premières années du XXe siècle, ses écrivains ont assez fréquemment réservé une part de leur activité à des traductions. Il faut dire aussi que pour nous le vent ne souffle plus seulement de l’Ouest. Nous avons souvent été très proches de la France, peut-être surtout durant ses années de luttes clandestines, mais aujourd’hui, les tréteaux où se jouent les plus chaudes parties de l’Histoire sont tout ailleurs, et puis, la réflexion de l’écrivain a pris de l’étendue. Ici même, son souci de l’écriture a repris sur lui assez d’ascendant pour l’éloigner de tout autre engagement, et ce n’est pas là seulement une idée à la mode, c’est une modeste tâche.

34Peut-être sommes-nous devenus conscients de la dégradation du lan­gage, par conséquent de la pensée, et de sa contamination croissante par ce qu’il faut bien nommer la logorrhée médiatique. Peut-être aussi sommes-nous sur la voie qui permet de retrouver quelque sérénité hors des enceintes où se distribuent les récompenses et celles où se crient les déclarations et les manifestes. Enfin, peut-être sommes-nous heureu­sement et à nouveau plus préoccupés de littérature que de sciences humaines. J’ai trouvé à mon goût ces lignes de Kundera dans L’Art du roman. Après avoir cité quelques-uns des contemporains de Kafka, Max Brod, Franz Werfel et « toutes les avant-gardes qui prétendaient connaître le sens de l’Histoire et se plaisaient à envisager le visage du futur », et après avoir constaté qu’ils sont oubliés, il ajoute : « Ce ne sont pas leurs œuvres qu’on reçoit aujourd’hui comme une prophétie socio-politique, c’est celle de K., leur compagnon solitaire, introverti et concentré sur sa propre vie et son art ».

35Évidemment, la référence à Kafka s’impose. Il n’empêche que la remarque de Kundera pourrait s’appliquer à bon nombre d’écrivains qui, en France, font encore beaucoup de bruit alors que parmi quelques autres dont on parle peu un Julien Gracq, par exemple, trouve à poursuivre l’une des œuvres majeures de ce temps. La littérature s’est-elle dévoyée, et en France peut-être plus qu’ailleurs ? Depuis quarante ans tout au moins, n’a-t-elle guère cessé de se laisser dérouter par l’événement, la circonstance, et de se livrer comme à plaisir au jeu verbal et à la nouveauté à tout prix : nouveau roman, nouvelle critique, nouvelle philosophie ?…

36Il est à peine besoin de rappeler que toute littérature née d’une société, d’un milieu, mais aussi d’un sol et d’une race a ses propres destinées. Or celle de France, aujourd’hui, n’est de loin plus pour nous la seule qui compte d’abord. Le monde est devenu si vaste et les œuvres traduites sont heureusement si nombreuses que l’expansion du champ littéraire invite à des découvertes quasiment inépuisables. Engagé dans sa vie et voué de son plein gré aux exigences de sa culture et à la maîtrise de son art, l’homme qui écrit est de partout s’il obéit à la nécessité. Et puis la coexistence des grandes littératures nationales avec celles qu’on a souvent considérées comme subalternes, voilà qui n’est plus un problème.

Pour citer ce document

Par Jean-Pierre Monnier, «Cités par eux-mêmes», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6412.