Souvenir de Paul Eluard, d’Albert Skira et d’Alberto Giacometti

Par Jacques Mercanton
Publication en ligne le 19 avril 2016

Texte intégral

1Fin septembre sur le jardin du Luxembourg. C’est le moment de l’année où il a le plus de grâce. Les feuillages quittent le faîte des arbres et glissent lentement sur les gazons et les allées. Le ciel est d’une pâleur alanguie, avec une brume légère au sud, du côté de l’observatoire, les vacances sont finies. Les enfants font voguer de petits esquifs fragiles sur le grand bassin, qu’ils guident tant bien que mal au bout d’une ficelle. Des garçons jouent au ballon sur le terrain vacant entre les massifs défleuris. L’un vient s’asseoir sur une chaise voisine de la mienne et regarde le livre que je suis en train de lire. Étudiant d’à peine plus de vingt ans, je ne suis pas beaucoup plus âgé que lui. n se rapproche, échauffé par le jeu et soupire de fatigue. L’air est encore tiède, mais on sent venir la fraîcheur du soir. Pas pour lui, qui retrousse ses culottes de football. Intrigué par ma lecture, il se penche sur la page de mon petit livre.

2– De la poésie, dit-il, sans grand intérêt.

3– Lis un poème. Tu vois qu’ils sont courts.

4Il en déchiffre un, remuant ses lèvres, comme les gens dans le train qui mumurent leur article de journal comme s’ils récitaient leur chapelet.

5– Point de rimes, dit-il, déçu. Ce n’est pas de la vraie poésie.

6Il va tout de même jusqu’au bout, mais les deux derniers vers le surprennent :

7Et quand tu n’es pas là

8Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

9– Pas de ponctuation non plus, qui aiderait à comprendre. D’ailleurs, quand on rêve, ce n’est qu’au réveil qu’on sait qu’on a rêvé. Et, le plus souvent, on est déçu. En rêvant, on imagine des choses heureuses et qui ne sont pas vraies.

10Il me dévisage. Un joli visage de Parisien, au regard vif, intelligent.

11– Quel âge as-tu ?

12– Bientôt seize ans. Enfin, quinze ans et demi.

13Ce n’est plus l’âge où on dit aux enfants qu’ils comprendront plus tard. C’est un grand garçon éveillé, qui veut comprendre tout de suite. Mais que lui expliquerais-je ? J’y serais bien emprunté. Car ce qui m’enchante dans la poésie d’Eluard, si délicate, si humble, c’est une douceur musicale pénétrante, qu’on ne peut guère transposer dans un autre langage, et qu’on ne désire pas surtout entendre autrement que dans sa grâce allusive, qu’exprime le plus secret du cœur… Ce qui est vrai, bien sûr de toute poésie qui vous touche, mais pas toujours selon le même mode d’insinuation émouvante.

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15Il faudra de longues années avant que je découvre cette grâce chez le poète lui-même, dans une présence qui réponde à ce point à celle de son œuvre. C’est la guerre, 1943, je crois, où Stalingrad chassera toute perspective d’une victoire possible de l’Allemagne chez tous ceux qui l’on redoutée. La fondation par Albert Skira, à Genève, du périodique, d’ailleurs assez irrégulier, Labyrinthe, qui ressuscite la culture occidentale. D’autres publications, clandestines en France occupée, libres à Alger, y travaillent, et ont déjà précédé Labyrinthe, peut-être sans le même éclat. Albert Skira est un grand artiste, qui s’est illustré auparavant par la publication de Minotaure, à Paris, dans l’entre-deux-guerres, où il a gagné des amis, quelques-uns illustres, qui répondent avec enthou­siasme à son appel pour Labyrinthe. Mais, il tient à la collaboration de jeunes Suisses-Français, inconnus, et c’est ainsi qu’il s’adresse à moi, avec ce charme et cette manière engageante, dont il avait le talent. C’est ainsi que je me trouve gagné par son entreprise, et que je deviens un collaborateur de Labyrinthe, et que je trouve chez lui des auteurs de la plus haute qualité, que je n’avais jamais espéré rencontrer. Parmi eux, Paul Eluard, qui est pour lui un conseiller avisé et affectueux. Et qu’il nous arrive à tous deux d’être les hôtes du Quai Gustave-Ador, où nous aimons nous rencontrer dans l’accueil amical de Mme Albert Skira, qui sait concilier, avec une distinction incomparable, le soin de ses quatre enfants, dont l’aîné à quatorze ans, et le dernier vient de naître, son hos­pitalité si gracieuse, et sa générosité envers ses hôtes.

16Comment apparaît Paul Eluard dans ces années-là ? n y a des hommes dont le contact vous élève et vous ennoblit. Avec sa haute stature, et l’harmonie de son attitude et de ses traits, Paul Eluard était de ceux-là, avec une noblesse native, une bienveillance inaltérable, le contact d’une personnalité si pleine et si naturelle, qu’on se sentait heureux auprès de lui. Quand, après la guerre, j’allais lui rendre visite à Paris, dans son appartement du XVIIIe, il était le même homme, dans la plénitude de son accueil. Assis à sa table de travail, ouvrant sur une seconde pièce, on le trouvait souriant, sous les galeries de fétiches et de masques barbares qu’il aimait, si chères aux poètes surréalistes, comme la figure de la plus haute civilisation. Même après la mort si brusque de Nouche, dont Picasso ne s’est pas lassé de fixer les traits en l’immortalisant, il demeu­rait le même, et prêt au même échange de propos, où se rencontraient l’urbanité la plus naturelle et la sensibilité poétique. n assumait son deuil tout en sachant le faire partager à ses amis, comme un échange entre eux qui n’a pas besoin de formalités et de vanités, étrangères à son cœur.

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18Nous avons partagé le dîner que Rosa-Bianca sert à ses hôtes. Nouche juge qu’un bon repas doit conduire au repos. Nous sortons tous les trois, Eluard, Skira et moi, pour retrouver au coin d’une rue Alberto Giacometti, et nous gagnons un bar très animé, dont Albert Skira quitte bientôt le comptoir pour faire la recherche d’une beauté séduisante pour agrémenter la soirée. Paul Eluard le suit distraitement, comme à travers un jardin dont il humerait les parfums. Giacometti est plongé dans la lecture d’un article paru dans Labyrinthe sur Picasso, et qu’il a hâte de lui faire lire. Paul Eluard revient et me propose de sortir prendre l’air. Bras-dessus bras-dessous, nous allons à travers les rues étroites du vieux Genève, que nous ne connaissons pas plus l’un que l’autre. Je demande au poète de réciter l’un ou l’autre de ses poèmes. Impossible, me dit-il, il n’en sait aucun par cœur. Mais je dois aimer Mallarmé. Et, pas à pas, il en récite d’une voix chaude et émue les plus grandioses et les plus saisissants. Mais il revient à celui qui, dit-il, l’émeut le plus ce soir :

19– Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre

20Tu te plains, ô captif solitaire du seuil…

21Il l’aime peut-être comme celui qui ressemble le plus : non à sa poésie, mais à lui-même. Et que je n’ai jamais aimé autant que, cette nuit, si vivant et si intime, dans sa voix comblée de tendresse et de consolation. Aussi, je me console de n’entendre pas, dans cette même voix aimée, le poème du garçon du Luxembourg :

22Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

23Que faisons-nous d’autre, cette nuit, dans notre promenade égarée ?

Pour citer ce document

Par Jacques Mercanton, «Souvenir de Paul Eluard, d’Albert Skira et d’Alberto Giacometti», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6414.