Corinna Bille : reportages d’un pays de l’au-delà

Par Anne Cuneo
Publication en ligne le 19 avril 2016

Texte intégral

30 novembre 1988

1« Elle avait des yeux couleur de l’eau, et froids comme elle, et changeants de même selon le fond, selon le ciel… »

2Ces mots qui ouvrent la première des Douleurs paysannes, La Sainte (premier texte à avoir amené à l’auteur une reconnaissance, le Prix de la nouvelle de l’Institut genevois, en 1938), viennent à l’esprit lorsqu’on pense à son regard à elle, Corinna. Ce regard couleur de l’eau, comment le décrie ? D’abord froid, oui. Insistant. Ne se contentant pas des apparences. Impitoyable, pensait-on la première fois qu’on était soumis à l’examen. Et puis, peu à peu, on sentait le feu. Ces yeux-là percevaient ce que la plupart des autres ne voyaient pas.

3Aujourd’hui, si quelqu’un devait donner à Douleurs paysannes un titre au goût du jour, ce recueil d’histoires puisées dans le réel s’appellerait sans doute Reportages d’un pays de l’au-delà.

4Dans la plaine, on roule à fond la caisse. Le béton s’empile sur le béton. Les millionièmes de secondes s’accumulent dans d’étranges, toujours plus étranges machines. On parle d’exterminer (scientifiquement) des races entières – hommes, plantes, animaux. Sur les océans, on coule des navires grands trois fois comme Evolène. Et le vrombissement des hélices, et le cliquetis des machines, et l’explosion des bombes, et Rotterdam, Oradour, Hiroshima…

5Dans ce Valais où elle vit, Corinna sait tout cela. Tout cela qui se passe au-delà de son horizon fait de cimes et de mélèzes.

6Elle est du XXe siècle. L’année de sa naissance, 1912, son père, le peintre Edmond Bille, a fait l’acquisition d’une voiture automobile, la première du Valais. Dans la maison familiale, elle rencontre les grands noms de la littérature moderne.

7Tout ce qu’ils lui ont apporté, elle l’utilise à décrire le pays où elle vit.

8Les gens d’ici « … sont d’un pays étrangement pur et net, où l’acte tout simple de respirer exige plus d’effort qu’ailleurs, un pays qui ne transige pas, qui appelle une foi absolue, un pays sans compromis qui tire l’homme hors de lui-même, en fait un saint ou un monstre, rarement un médiocre ou un indifférent. Il n’y a rien, c’est pourquoi tout peut y trouver place. L’homme est seul, c’est pourquoi l’homme ici peut se rencontrer ».

9Patiente, de son regard couleur d’eau, elle épluche les faits divers, les événements locaux, les répercussions microscopiques. Dans ces villages qui sentent (encore) la menthe et le thym, elle est à l’écoute des grandes oubliées de l’histoire. Les douleurs paysannes. « J’ai toujours aimé inventer mais, souvent, cela vient quand même d’une impression directe, très violente. Cela peut surgir de l’extérieur : un fait divers, un tableau, une histoire vécue, ou que quelqu’un m’a racontée. Il arrive que certaines histoires me bouleversent à tel point qu’elles provoquent en moi le désir de les exprimer ».

10Elle constate : « Tous pensent, n’est-ce pas, mais un seul exprime ».

11Elle exprime. Une particule après l’autre. Tout un monde.

12J’ai toujours aimé, en Corinna, ce point de convergence où se croisent, dans son regard, le résolument moderne et la tradition. Dans ma vie, Corinna est une des rares personnes avec qui il a été possible de discuter dans le même souffle des dentelles de sa grand-mère et d’un poète d’avant-garde.

13Chez elle, pas de rupture.

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15Je la rencontrais de temps à autre à l’Hôtel des Voyageurs à Lausanne, où elle descendait toujours lorsqu’elle venait en ville. Nos rapports avaient mal commencé. J’ignorais, nouvelle venue dans le paysage des lettres romandes, qu’elle fût la femme de Maurice Chappaz, que j’avais connu (seul) à Fribourg lors d’une mémorable rencontre littéraire organisée par les étudiants, et qui m’avait mis entre les mains, tout dédicacé, Le Match Valais-Judée, grand roman épique. J’avais été touchée par ce geste envers quelqu’un qui n’était, pour lui, personne. Je m’étais mise à lui écrire, il avait répondu. Je lui avais envoyé, dédicacés, quelques textes. Et un jour nous nous sommes retrouvés chez le même éditeur. Bertil Galland ne s’est jamais contenté de publier nos livres. Il a toujours tenu à ce que nous dialoguions. Et pour ce faire, il nous proposait des fêtes, des voyages. Ainsi, j’ai rencontré Corinna.

16« Je suis très fâchée avec vous, Cuneo », a-t-elle déclaré dès l’abord.

17« Avec moi ? ? ? ».

18« Je trouve intolérable que vous écriviez à Maurice en m’ignorant totalement. Les lettres, bon, je comprends. Mais les livres, vous pourriez nous les dédicacer à tous les deux, c’est la moindre des choses, tout de même. Ça m’enrage d’autant plus que j’aime bien ce que vous faites ».

19D’une voix incertaine, j’ai avoué ne pas avoir su…

20Elle m’a regardée, longtemps, et tout à coup elle a souri. Puis elle a tourné les talons, m’a laissée à ma perplexité.

21Quelques jours plus tard, elle m’a écrit une lettre. « J’étais très fâchée avec vous, mais je ne le suis plus ». Et elle m’a invitée à l’hôtel des Voyageurs pour le petit-déjeuner.

22« Toute réflexion faite », a-t-elle dit lors de cette première rencontre, « j’ai trouvé intéressant que quelqu’un ne m’associe pas automatiquement à Maurice. J’ai craint parfois d’être considérée comme la-femme-à-Chappaz ».

23Nous n’avons plus jamais reparlé de la chose et sommes parties dans notre première grande discussion.

24Nous discutions de choses et d’autres. Nous lisions le journal, le commentions, et nos sujets de débat étaient sans doute ceux de deux personnes attentives à l’actualité des années soixante-dix.

25Elle avait deux fils et une fille. J’ai compris un jour qu’elle s’entretenait avec moi, entre autres raisons, parce qu’elle avait la sensation que mes réponses pouvaient l’aider à mieux les comprendre. Je n’avais pas face à elle les réticences que l’on a face à un parent, elle n’avait pas face à moi les pudeurs que l’on éprouve face à ses enfants. Elle m’interrogeait sans relâche sur mes rapports avec ma mère.

26« Que pense-t-elle de telle ou telle chose ? ».

27« Corinna, je vous assure que je n’en sais rien ».

28« Vous lui avez posé la question ? ».

29« Non ».

30« Pourquoi ? ».

31« Mais… je suppose que ce que ma mère peut penser en la matière ne m’intéresse que modérément ».

32« Ah mais alors, c’est NORMAL ! ».

33À ce cri du cœur j’ai compris son angoisse. C’était du temps où sa fille vivait à Lausanne, sans rapports avec ses parents.

34Les questions que Corinna posait étaient toujours bouleversantes, parce que toujours inattendues. Elle traquait le détail. Le détail qui m’avait paru, à moi, insignifiant. Elle, non. Elle creusait comme on agrandit un trou à partir d’une maille qui a lâché. Tous regardent, n’est-ce pas, mais un seul voit. Car aussitôt que le trou était assez grand pour que je puisse y plonger le regard, ma première réaction a toujours été : comment ai-je pu manquer ÇA ? C’est pourtant évident.

35*

36Le nom de Corinna Bille m’accompagne depuis l’époque où je rêvais d’être écrivain. Je l’ai connue par la Guilde du Livre à Lausanne, qui a publié Le Sabot de Vénus en 1951, puis Douleurs Paysannes en 1953. J’ai acheté ces deux livres pour l’unique raison qu’ils étaient écrits par une femme de ce pays où j’avais (je n’étais encore qu’une enfant d’immigrés, parlant mal le français) la ferme intention de m’établir pour la vie, tant il me plaisait… Je les ai lus. Je ne les ai pas compris.

37Car, tout comme Chappaz, Corinna Bille trompe. Une lecture distraite pourrait faire penser qu’elle est un auteur du terroir. Sa modernité échappe de par sa nature même à l’œil un tant soit peu superficiel. Corinna est du terroir comme Caldwell, comme Faulkner. Elle décrit des campagnes, des mazots, des alpages avec la même minutie que met Howard Fast à faire le tableau de la Quarante-deuxième rue à New York, avec la même exactitude pointilleuse d’un Chandler décrivant Los Angeles. Le terroir de Corinna est, comme Hollywood ou Manhattan, élevé au niveau de l’universel. Lisez donc les Cent petites histoires cruelles, la Demoiselle sauvage. Vous vous retrouvez vite dans un monde qui n’est pas limité à cette clairière précise, à cette rue de village, au décor de ces histoires. Vous êtes dans les vastes espaces d’un imaginaire qui a le Valais pour toile de fond mais qui le dépasse. Ces personnages ont une vie propre, qui peut changer le cours de la vôtre.

38Les êtres qu’elle dépeint ne sont jamais ordinaires. « J’ai toujours été frappée, dès l’enfance, par le tragique de la vie, les amours impossibles. Je suis cependant plutôt gaie, joyeuse, j’aime rire. Mais c’est peut-être parce qu’on ne se connaît pas bien soi-même qu’on s’exprime par l’écriture. C’est une façon de se sortir de soi-même. L’écriture permet de vivre d’autres vies à travers des personnages, ce qui donne un certain équilibre… Mes personnages préférés sont les ivrognes, les criminels et les fous ».

39Ces histoires que Corinna raconte dans un style d’une douceur cristalline que rappelle le timbre de sa voix et le préserve vivant sont des récits de violence ouverte ou retenue, de passions ou de mort, proches des exigences les plus extrêmes de Rimbaud ou d’Artaud.

40Nous, lecteurs, avons la chance que Corinna ait été dans une situation privilégiée. Pendant que la génération de nos parents (la sienne) nous enseignait les odes au béton, aux autoroutes et au progrès d’une vitesse sans autre but qu’elle-même, Corinna plongeait dans la nature, une nature menacée, en voie de disparition. Mais cependant encore perceptible, descriptible pour elle qui la vivait à un moment charnière, sans pour autant oublier le monde de la modernité. Au détour d’une phrase on apprend qu’elle se promenait un jour dans le bois de Finges avec son amie la photographe Suzy Pilet « en sifflotant des airs de l’Opéra de Quatre Sous ». Elle a été la scripte de Rapt. Elle aime Paris, « je m’y suis attachée comme à un être vivant », comme elle aime le Valais : « Le Valais paysan qui nous entourait avait à l’époque grande allure. Il donnait un rythme vital au calendrier. Je ne pouvais pas ne pas être fascinée. J’avais été comme sevrée de lui. Je tombai amoureuse des paysans ».

41Elle veut écrire le Valais, passionnément, mais c’est Dos Passos, qui représentait à l’époque (la fin des années 20) l’avant-garde, qui provoque en elle de déclic.

42« Je lisais. Toutes sortes de livres. Mais me surprit un roman traduit de l’américain : Manhattan Transfer de John Dos Passos. Jamais encore je n’avais vu des gens exister, crier, disparaître et reparaître ainsi entre des pages… Cette littérature inattendue provoqua le déclic. Elle fit naître l’animal de l’écriture. En une seule nuit, je décidai de devenir écrivain. Ce fut ma veillée d’armes ».

43C’est dans l’élan de cette démarche qu’elle se met à rendre compte. La dualité d’un monde en voie de disparition lui permet sans doute d’exprimer, avec une terrible précision, ce que tous sentent mais qu’elle et quelques rares autres arrivent à cerner avec des mots.

44« L’ancienne vie de la terre nous apparaissait comme un monde fascinant et sur le point de mourir. Nous sympathisions avec des paysans bohémiens qui ont fini par disparaître, mal sauvés, engloutis dans l’américanisme agricole ou touristique. Je souffris moins que Chappaz de cette métamorphose, comprenant que les femmes surtout avaient besoin d’un peu de douceur. Ne saisiraient-elles pas leur chance dans cette substitution de l’industriel au patriarcal ? J’avais écrit les Douleurs paysannes, puis Théoda,… puis un second roman, Le Sabot de Vénus.

45Ces ivrognes tendres, ces vieilles filles un peu folles, ces hommes mystérieux recouverts de peaux de bouc, ceinturés de cloches, le visage caché derrière un grand masque de bois, et fuyant le photographe dans les rues de Ferdenz, les jeunes porteuses de statues qui, d’un seul regard, peuvent nouer leur destin à un ouvrier venant du Sud, oui, tous font maintenant partie de mes personnages. Et les forêts de Corbetsgrat, le Rhône et ses dunes de sable blanc, où j’ai erré tant d’années, sont bien le décor de La Fraise noire. Mais la cavalière de seize ans qui aime son frère sans savoir que c’est son frère ? Jeanne la douce, l’humble libertine qui perturbe la vie d’un village ? Le masque amoureux qui emporte la petite fille ? D’où sortent-ils ? Je les ai inventés, mais ils ont surgi de mon inconscient avec une réalité qui, parfois, me stupéfie. Il m’arrive de ne comprendre qu’après les avoir écrits le pourquoi de leurs agissements. Il m’est aussi très difficile de m’exprimer sur mon œuvre. Nul être absorbé dans sa création ne peut donner d’elle une image cohérente ».

46La célébrité n’est venue à Corinna Bille que sur le tard. Le prix Goncourt n’a couronné ses nouvelles qu’en 1975, quatre ans avant sa mort.

47Mais à ce moment-là, ses récits font leur chemin depuis longtemps, à un autre niveau. Lents, obstinés, comme la vieille Agatha qui s’en va à Sion, à pied, demander de l’aide à ces messieurs, et dont l’histoire a été un des instruments qui ont contribué à l’instauration de l’Assurance vieillesse en Suisse, en 1947.

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49Toutes ces choses, je les ai découvertes depuis.

50Entre 1973 et 1978, je les ignorais. Elle ne les disait pas. Je lisais ses livres comme une lectrice ordinaire. Ils m’envoûtaient, et je ne me demandais pas pourquoi.

51Je garde le souvenir d’un très long débat, un des derniers, autour d’un petit-déjeuner à l’Hôtel des Voyageurs. Nous nous interrogions pour savoir si la mémoire était une fonction intellectuelle ou affective. C’était au sujet de La Machine fantaisie, où je décrivais par le menu les péripéties de la fabrication d’un film suisse.

52« On est époustouflé, quand on lit ce livre », s’est-elle écriée. « Comment peut-on retenir tout ça ? Je me suis posé la même question avec les souvenirs d’Eckermann sur Gœthe. Vous n’avez plus le temps d’éprouver de sentiments, pendant que vous faites un tel effort de mémoire ».

53« Au contraire. J’ai la mémoire sentimentale. Si je n’aime pas passionnément ce que je fais, je ne retiens pas. C’est comme vous. Si vous n’aimiez pas passionnément le Valais, ses histoires ne vous toucheraient pas et vous ne les garderiez pas. Peut-être sommes-nous, lorsque nous rendons compte, la mémoire de ceux que nous aimons ».

54« Ça a quelque chose de reposant », avait-elle répondu en s’illuminant, les yeux étincelants, « de penser qu’après nous il restera une petite bougie qui nous rappelle, comme ces falots-tempête qu’on met sur le bord des fenêtres pour que les gens perdus dans la nuit voient qu’ils ne sont pas seuls ».

55J’ai repensé à cette conversation en relisant Douleurs paysannes qui paraît en allemand. C’est la première fois qu’une œuvre de Corinna Bille est publiée dans cette langue. « Corinna », m’a écrit Maurice Chappaz à l’occasion de cette première parution, « voit s’ouvrir à elle un pays ».

56Un pays, une culture où, comme dirait Corinna Bille elle-même, « quelqu’un s’insinue… Il fait d’abord le tour des maisons, des arbres, des fontaines, si bien le tour que leur aspect change et leur teinte aussi. Puis il vous entre dans le cœur et le cœur devient haletant, mais l’on ne peut savoir si c’est de joie ou de détresse. On ne le voit pas, on le respire ; il a une forte odeur de terre, il est tiède, il vous modèle le corps, et ceux qui oubliaient qu’ils en avaient un s’en ressouviennent… ». Dans Agatha, elle décrit ainsi le printemps.

57J’espère que ce sera tout aussi vrai de ses personnages et de leurs passions, de ses paysages avec leurs teintes et leurs odeurs.

58Je suis persuadée que Corinna Bille est vouée à un grand avenir. La terre change. Mais elle reste mère nourricière, généreuse, et sans doute nous sera-t-il précieux, un jour prochain, de nous ressouvenir de ce qu’a été, des siècles durant, la dure vie des paysans.

59Pendant que nous vivons cette époque transitoire où la mode est au saccage, à la destruction, à l’oubli du passé, Corinna et son œuvre demeurent le falot-tempête allumé dans la nuit d’un monde où les valeurs paysannes, actuellement en veilleuse, représentent un des trésors inestimables de l’inconscient collectif, la topographie d’un pays de l’au-delà1.

Pour citer ce document

Par Anne Cuneo, «Corinna Bille : reportages d’un pays de l’au-delà», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6416.