Lectures d’un Suisse errant
La Taverne des Conteurs orientaux

Par Nicolas Bouvier
Publication en ligne le 19 avril 2016

Texte intégral

1En bon fils de ma petite patrie hétérogène, je suis souvent allé chercher mon foin dans le ratelier des littératures étrangères et peu importe que ce soit dans le texte ou en traduction. On trouve dans l’Encyclopedia Britannica édition de 1906, une définition de la Suisse qui me paraît pertinente : « petit pays d’Europe centrale situé à l’ouest de l’Europe ». Il y a chez nous, sous le non-dit et le comme-il-faut « wie sich gebührt », une grande nappe d’irrationnel et d’intuition qui font que notre cinéma et notre poésie sont parfois plus proches de Prague que de Paris. J’apprendrais sans surprise que La Salamandre de Tanner est un film polonais ou que L’Office des morts de Chappaz a été écrit en Bohême, en prêtant à ces pays une liberté qu’ils n’ont plus. À cause de notre histoire, de notre géographie, de cette ambiguïté, nous sommes très nombreux ici à parler et lire d’autres langues que la nôtre et à juger que les littératures hispaniques, anglo-saxones, germaniques ou balkaniques, nous ont nourris presque autant que la française. Il ne s’agit pas ici de faire le procès d’une langue qui nous fait des cadeaux aussi bouleversants que Céline ou Michaux, mais de constater que nous sommes parfois obligés, à cause de ce métissage culturel dont je me félicite, de lui faire légère violence et de la gauchir un peu pour exprimer une sensibilité de type non-métropolitain, que je situerais hardiment entre la Saône et le Danube, et pour l’axe nord-sud – entre Hölderlin et Giono.

2Pas question de pouvoir payer ici mes innombrables dettes. Peut-être juste la place de signaler les plus lourdes : j’ai une ardoise de taille dans la taverne de ceux que j’appelle les conteurs orientaux. Après trois ans d’études où j’avais bouffé des livres dans une ébriété heureuse : sous mon coude gauche, Ulpien, Hotman, Beccaria (le Droit), sous le droit, Sainte-Beuve, Proust, Blanchot (les Lettres), j’ai pris la clé des champs. Pendant quatre ans, je n’ai presque rien lu. J’ai bu la poussière, sucé la neige, croqué des paysages, des visages, dégusté des thés de toutes sortes, des oignons crus de toutes tailles, chassé de la main, sous diverses latitudes, les mouches à merde qui voulaient m’éponger les yeux. À mon retour, ces yeux ont exigé de moi que je raconte ce qu’ils avaient, ce que nous avions vu. Sous peine de me refuser tout autre service. Je me suis mis à l’établi – j’avais tout à apprendre – et j’ai bientôt compris que le langage dont je disposais alors ne ferait pas l’affaire : il était trop maigre, nerveux, moral, rhétorique, linéaire. Il me fallait des mots rêches comme un tissu villageois, bourrés de sang comme les voix des monastères bulgares, lourds dans la paume de la main comme les galets noirs du Péloponnèse, légers comme cendre la plus fine pour les spéculations enchanteresses du soufisme iranien. C’est dans le quadrilatère magique gardé par les figures tutélaires du Rabin, du Tzigane, du Pope et du Derviche que j’ai trouvé les voix bourdonnantes, le capiteux, les couleurs sourdes dont j’avais besoin pour ma petite icône. Mes créanciers de premier rang s’appellent Ossip Mandelstam, Panaït Istrati, Nikos Kazantzakis et Albert Cohen. Je m’en tiendrai à ce dernier puisque je prête aux trois autres les vertus que je lui trouve, avec des coloris différents.

3La lecture de Solal avait été pour moi une aventure. Dans la vie comme dans les contes, les choses succulentes nous parviennent souvent par des chemins détournés. C’est un patron de bar d’origine ukrainienne, et rencontré au Japon, qui m’a signifié que j’avais à lire Solal toutes affaires cessantes et m’a, à mon retour, prêté son exemplaire, assorti de malédictions vertigineuses pour cas de pertes ou détérioration. J’étais à l’hôpital lorsque j’ai entrepris cette lecture, bientôt interrompue par des voisins de chambre qui s’inquiétaient de mon état parce que, au fil des pages, je laissais échapper sans du tout m’en rendre compte une sorte de râle de plaisir. Ce râle approbateur, on peut l’entendre dans tout le Moyen-Orient lorsque l’auditoire d’un conteur en plein vent est foudroyé par le moelleux d’un adjectif ou par une image qui lui perce le cœur. J’étais tombé sur un écrivain-conteur, aubaine exceptionnelle dans la littérature d’expression française. Je prends dans son œuvre quelques lignes au hasard : « Une jeune servante enfonçait son sourire dans une grenade. Queue des chemises sortant des culottes fendues derrière, des enfants suivaient un vendeur de scarabées attachés à un fil et volant en rond… Au loin la sirène d’un bateau lançait sa lamentation de folle. Des pigeons circulaient vertueusement, moraux en leur jabot, leur sotte tête scandant leur marche. De l’école de Talmud sortaient les glapissements d’un enfant bâtonné… » (Les Valeureux). On vous prend par la main, vous remontez la rue de l’Or dans un quartier juif de Céphalonie, quand vous aurez atteint la petite place qui la termine et d’où l’on voit la mer, vous ne l’oublierez jamais plus. Et tous ces adjectifs comme pistaches dans la brioche ! Dire « conteur oriental » serait un pléonasme : presque tous les écrivains français à mériter ce titre (Nerval, Gobineau, Istrati justement, Cingria) sont un peu tributaires de l’Orient par leur origine ou de longs séjours. Maupassant et l’admirable Marcel Aymé, auquel on tarde à rendre justice, fournissant les exceptions qui justifient la règle. Je crois que cette pauvre fortune du conte dans nos lettres est l’effet d’une confusion chez nous déjà ancienne entre ce qui est oriental et ce qui est incroyable. Le voyageur Jean de Mandeville, dont les calembredaines firent le « best seller » du Moyen Âge, était déjà tombé dans ce travers en ajoutant exprès de l’invraisemblable aux anecdotes que Strabon s’était, lui, contenté de rapporter dans un ton de perplexité honnête. Plus tard, au XVIIIe siècle, on a cru chez nous, bien à tort, que le conte était un mode mineur et exotique que l’on pouvait, taillé au goût du jour, purgé de sa truculence et saupoudré d’une sorte d’extravagance abstraite, utiliser pour embarrasser les puissants ou distraire les oisives sans incommoder leur nez puisque les ogres ont toujours l’haleine fraîche et que les bottes de sept lieues n’ont pas d’odeur. Or le conte n’est rien de cela. C’est la principale expression populaire et poétique (ces deux adjectifs étant là-bas plus jumeaux qu’ici) d’une région privilégiée entre Trieste et l’Inde moghole où six villes au moins s’arrogent le titre superbe de « Mère des cités », où autant de vergers (certains très petits) prétendent avoir abrité l’Eden.

4À Belgrade ou à Salonique, au début des années cinquante, des retraités qui avaient lu Diderot dans le texte, avaient la charité de me dire que « Paris était le cerveau de l’Europe ». À quoi je répondais que les Balkans – au sens large – en étaient le cœur. Un cœur plein d’un sang lourd puisé par les plus belles musiques du monde, dont nous avons ici bien besoin, et qui nous a été soustrait par l’indécent marché de Yalta.

Pour citer ce document

Par Nicolas Bouvier, «Lectures d’un Suisse errant», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6419.