L’intellectuel en Suisse1

Par Etienne Barilier
Publication en ligne le 20 avril 2016

Texte intégral

1Si les intellectuels, en France, n’existaient plus, autant dire que la France elle-même n’aurait plus d’existence : nous assisterions à la disparition d’un emblème national. Mais plus sérieusement, ce serait la fin de la politique, au sens le plus large du terme. Après tout, (Sartre dixit), les intellectuels du vingtième siècle sont les descendants des « Philosophes » du dix-huitième, ceux-là mêmes qui firent la Révolution. 1789 n’est pas séparable des Idées, c’est une Idée en acte. Et, nul ne l’ignore, les révolutions du XXe siècle furent à leur tour des idées en acte, difficilement concevables sans le modèle français.

2C’est dire que l’intellectuel, si l’on s’en tient à la définition française de ce mot (mais en est-il d’autres ?), est l’homme d’une médiation, capitale, entre le monde de la pensée et le monde de l’action.

3L’intellectuel se tient à la charnière du politique et du moral, du pra­tique et du théorique, et représente toujours peu ou prou le conseiller du Prince, ou tout au moins le fou du roi. Dans ces conditions, la question qu’on doit se poser à propos de l’intellectuel en Suisse (et singulièrement en Suisse romande) n’est pas, comme on l’a fait naguère en France, celle de ses éventuelles trahisons, ou de son éventuel silence, mais bien plutôt celle de son existence. L’intellectuel, en Suisse, est-il possible, est-il concevable ? Je ne dis pas le savant, ni l’écrivain, ni le penseur, mais bien l’intellectuel.

4L’exemple de la France nous conduit à comprendre, a contrario, que l’apparition de ce personnage est douteuse, voire exclue dans deux situations extrêmes : dans une société de la symbiose et dans une société de la schizobiose, si j’ose ainsi m’exprimer : chez les peuples dits primitifs, il y a symbiose totale entre la pensée et l’action ; on ne trouve alors place ni pour la politique, ni pour les « valeurs », ni, a fortiori, pour les « intellectuels » : l’action, dans de tels groupes humains, c’est tout bonnement la mise en acte du sacré.

5Mais à l’autre extrême, si la vie de la cité et celle de l’esprit sont totalement coupées l’une de l’autre, si l’État n’est plus le lieu d’une politique mais le nom d’une pure mécanique administrative ; si de son côté la pensée n’espère plus, n’envisage même plus d’être pensée politique, mais s’enferme dans la pure méditation individuelle, nous sommes en régime de schizobiose ; et dans ce cas, il n’y aura pas non plus d’intellectuels. Ou du moins, l’intellectuel risquera fort de se trouver sans emploi.

6Or il existe dans le monde au moins une société de schizobiose, et ce pourrait bien être la société suisse. Tel était du moins l’avis d’un Ramuz, parmi d’autres observateurs éminents… Ramuz ne se prononce pas sur les « intellectuels » en tant que tels. Mais son jugement sur la vie de l’esprit, telle qu’elle existe ou n’existe pas autour de lui, n’en est pas moins clair. « Il a bien fallu voir que ce pays n’avait pas d’histoire. […] et, quant à une culture, [des] influences contradictoires l’avaient empêchée, cette absence d’une culture réellement nôtre nous conduisent inéluctablement, poursuit Ramuz, à faire de notre intelligence et de nos idées, quand nous en avons, un exercice abstrait, coupé du réel ».

7Il manque aux Suisses, affirme Ramuz, le sens d’un destin et d’un dessein collectif : « Chacun se juge […] en tant qu’être séparé. Nous sommes retranchés d’une vie collective que nous jugeons d’autant plus redoutable que nous la voyons du dehors. […] Il n’y a plus de vie commune ».

8Pas d’histoire, pas de culture ; donc pas de communauté, pas de destin, pas de gouvernement réel. Par conséquent, pas d’intellectuels : l’opposition entre ce que Ramuz appelle le « politique » et le « poétique », c’est-à-dire le rapport conflictuel mais fécond entre la vie de la cité et celle de l’esprit fait la grandeur d’un pays ou d’une civilisation. « Alors qu’allons-nous faire, nous autres, qui n’avons ni action ni expression ? »

9Oui, qu’est-ce qu’un pays qui n’a ni politique ni pensée ?

10Denis de Rougemont, lorsqu’il évoque la place des intellectuels en Suisse, ne se montre guère moins sévère : « Quand on dit de quelqu’un : c’est un intellectuel ! cela signifie : c’est un monsieur très compliqué qui ne vaut rien pour conduire la cité, pour gagner de l’argent, pour faire des choses sérieuses ». Ou encore : « Nulle part, je crois, les écrivains n’ont moins d’action sur la vie politique ».

11Pourquoi cela ? Ne serait-ce point parce que l’intellectuel actif et reconnu suppose une certaine vie authentiquement politique, et que cette vie, en Suisse, fait peut-être défaut ? Il n’y a pas de vie publique de l’esprit s’il n’y a pas de vie de la cité. Nous sommes donc reconduits au diagnostic de Ramuz. Serait-il vrai que la Suisse n’existe pas, qu’elle n’ait pas de politique mais seulement une administration ? Que la pensée ne la concerne en rien, ne la constitue en rien ?

12Aux yeux de beaucoup, Ramuz va trop loin : la Suisse existe, s’écrie-t-on de toutes parts ; même si, aujourd’hui, elle se trouve à l’écart de l’Histoire, cela ne signifie pas qu’elle ne puisse se reconnaître dans une histoire, et surtout dans un certain nombre de « valeurs » partagées par tous les Confédérés.

13Ainsi, pour Denis de Rougemont, la Suisse existe politiquement : elle seule, ou presque, dans le monde, a fait de son fédéralisme une réussite. Le fédéralisme helvétique n’est-il pas une réalité vivante, qui peut représenter et qui représente l’avenir de l’Europe, son seul avenir concevable ? Le fédéralisme, n’est-il pas l’idée-force de l’Europe : point seulement une formule abstraite et détachée du réel, mais une vision concrète, concrète au point d’avoir été réalisée, donc de pouvoir l’être encore ? Un idéal, c’est-à-dire une pensée, qu’on peut défendre en tant qu’intellectuel ; qu’on doit défendre et proposer au monde ?

14Mais alors comment se fait-il que, selon le même Denis de Rougemont, l’intellectuel suisse, le penseur suisse n’existe guère, ou du moins soit calamiteusement inécouté ? N’y a-t-il pas contradiction ? Plutôt que la Suisse telle qu’elle est, l’auteur de L’amour et l’Occident ne décrit-elle pas la Suisse telle qu’elle devrait être, ou telle qu’elle serait si le fédéralisme helvétique n’était pas seulement un fait, mais la conscience de ce fait ?

15Toute sa vie, Rougemont aura lutté pour que ce fait devienne conscience dans l’esprit de ses contemporains. Mais s’il a lutté, c’est que la chose n’allait pas de soi. Si le fédéralisme avait été une idée, une pensée, un idéal vécus comme tels, si donc tous les Suisses étaient habités par le sentiment d’un destin commun, (destin réellement susceptible de devenir le dessein de l’Europe), pourquoi l’intellectuel en Suisse serait-il obstinément considéré par l’homme de la rue aussi bien que par le politicien de profession comme « un monsieur très compliqué qui ne vaut rien pour conduire la cité ? » Sa place, au contraire, eût été reconnue comme elle est reconnue en France où les idées de Révolution naguère, de Droits de l’homme aujourd’hui, sont en quelque sorte des idées nationales, dont l’intellectuel est tout naturellement le porteur autorisé. (Ce qui ne veut pas dire que la France, pour autant, soit le paradis de la pensée, ni même celui des penseurs ; mais il s’agit là d’une autre affaire, qui ne nous concerne pas ici).

16Il est probable que l’ensemble des Suisses ne reconnaît ni n’éprouve l’Helvétie comme l’incarnation d’une « idée » au sens rougemontien du terme. À la majorité des Suisses, le fédéralisme apparaît comme un fait, comme le résultat contingent et fonctionnel des nécessités historiques, le fruit du compromis. Il n’est pas le lieu vivant et incontesté d’une conscience politique commune. Du moins ne l’est-il pas suffisamment pour que le pouvoir politique s’en inspire, au sens le plus fort de ce terme.

17D’autre part il n’est pas suffisamment ressenti comme une idée créatrice pour que les instances politiques éprouvent la nécessité constante de dialoguer avec l’homme qui, dans la cité, porte et fait vivre les idées – l’intellectuel.

18Le fait du fédéralisme peut fort bien exister sans qu’existe consciemment la pensée du fédéralisme. Bien plus : le fédéralisme, idée politique sans doute appelée au plus grand avenir, est néanmoins une idée dont l’accomplissement pratique et quotidien implique précisément qu’on renonce aux idées, pour se contenter de l’empirisme, du pragmatisme, du coup par coup.

19Dans ces conditions, la position de l’intellectuel en Suisse est pré­caire, ou plus exactement, son existence est douteuse. Mais alors pourquoi cette espèce inadaptée ne veut-elle pas obéir aux lois impla­cables de Darwin, et refuse-t-elle de disparaître ? Après tout, l’inutilité de l’intellectuel pourrait être l’indice d’une certaine perfection des institutions, tout comme, selon Hegel, les arts deviendraient inutiles le jour où la conscience humaine aurait atteint sa plénitude dans le réel…

20Néanmoins, l’intellectuel persiste à croire que rien n’est parfait sur terre ni dans son pays ; il continue à vouloir que la vie de l’esprit et celle de la cité soient fraternelles, ou tout au moins réciproques. À ses yeux, l’existence communautaire d’une nation ou d’un peuple ne se résume pas à voter pour se choisir des administrateurs.

21Ramuz et Denis de Rougemont, quelles que soient leurs divergences, furent tous deux, contre vents et marées, des intellectuels suisses – et Suisses romands, ce qui est le plus difficile : l’Allemagne accueille les Suisses alémaniques, la France ignore les Suisses romands quand elle ne les annexe pas. Or l’intellectuel, plus vite encore que l’écrivain, meurt de parler dans le désert…

22Ramuz comme Denis de Rougemont ont jugé nécessaire, et dans une période de l’histoire où leur interrogation apparaissait infiniment plus dangereuse et subversive qu’elle n’apparaîtrait aujourd’hui, de questionner les fondements même de leur pays ; et de discuter tout ce qui, dans les discours politiques et les convictions impensées de leurs compatriotes, semblait aller de soi. Tel est le seul rôle concevable de l’intellectuel, d’où qu’il soit : poser les questions blasphématoires, celles qui font sursauter la bonne conscience et la conscience de son pays. Non pas pour le plaisir de constater ce sursaut, mais par nécessité de pensée.

23Ces questions extrêmes sont les seules qui contraignent à fonder en pensée une appartenance nationale, une citoyenneté. Pour les pays comme pour les individus, la conscience d’exister commence avec la conscience qu’on peut mourir. Et c’est pourquoi, de même que l’intellectuel français sera toujours, à l’image de Montesquieu, l’homme pour qui la France ne va pas de soi, l’intellectuel suisse sera toujours l’homme pour qui la Suisse n’est pas l’ultima ratio. L’homme qui, au nom même de la conscience, dit et répète une évidence, une banalité dont la profération semble frapper d’horreur les hommes politiques : la Suisse, comme la France, comme l’Allemagne, comme tous les pays du monde, est mortelle.

Pour citer ce document

Par Etienne Barilier, «L’intellectuel en Suisse1», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6423.