L’Éternité

Par Maurice Chappaz
Publication en ligne le 22 avril 2016

Table des matières

Texte intégral

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1Calvaires dans les montagnes

2Nous les crétins on savait.
Cloués à terre comme des Christ avec nos bras et nos têtes contre les pierres ou embrassant les âcres et suaves tas de foin qui égratignent la poitrine, ou enfoncés jusqu’aux coudes dans les jardins noirs, les champs dressés comme des échelles, la sauvage eau douce des bisses, nos corps chauds morts de fatigue, avec le cri perpétuel du désespoir (qui était distillé) s’évaporaient soudain dans le bleu perçant du ciel, l’air glacial et pur du soir, le non-être des dernières neiges.

3Solitude de la présence.
Il y avait le Christ avec ses plaies recroquevillé sur la croix, bourdonnant de silence, qui ressemblait à un paysan accroupi. C’était notre arbre de la liberté planté à l’entrée de chaque village.
Et puis l’oratoire blanc et bleu dédié à la Mère. La résurrection sortait d’abord d’elle.
Ohé Mère ! source de l’amour…
L’hymne montait sans cesse en nous. Nous étions seuls au monde. C’est l’été. Les instruments de la passion sont suspendus à la grande : le fléau, la faux, la fourche, le râteau. Les travaux et les misères brûlent. Les grappes de sang rouge débordent aussi de nos bras, de notre poitrine comme sur les crucifix.

4Nous les crétins sous les glaciers on avait trouvé ce que vous chercherez en vain.
Nous étions comme l’insecte, les larves, les plantes qui essaiment, détruisent, reconstruisent, voyageant infailliblement vers la survie. Incroyables sont les périples, impensable la fécondation de l’esprit. Tout est sanglant et paisible. Des voiles blancs pointent de la forêt : notre vol nuptial au fond des vallées.

Si le sel perd sa saveur

5– Qui êtes-vous ?
– Un bouddha valaisan !
Je reste dans ma cave du mayen comme dans une grotte. Je suis assis par terre, les jambes croisées, le dos au tonneau, le visage tourné vers le soleil dans l’entrée obscure et bleue, où se dissout la montagne. J’ai les yeux fermés des aveugles qui voient. Cela durera la mesure d’une vigne ou d’un sapin. Et je serai là souriant, méditant tandis que la grande rixe politique éclatera au village.
Quand les étoiles tomberont et que les denrées seront introuvables. Ma vieillesse sera bonne comme une tomme à ce moment-là
– Prends ma vie, camarade !

Indigènes

6Dans ce dernier village sans route quel est votre temps ? Vous sentez la brume, la mousse, la vache et l’eau-de-vie blanche à lueur de neige.
Vous regardez passer un poète.
Puis vous regarderez passer une camionnette le menton appuyé sur les longs bâtons de merisier rouge de berger.
Et puis ça sera fini : avec aussi le ciel qui déteint sur lui le poète pren­dra votre pose immobile au milieu des blocs locatifs où j’ai vu (tout au début !) des moutons loger encore parmi des caisses à l’entresol !
Oh ! la plaisanterie du paradis n’a pas duré !

Pour citer ce document

Par Maurice Chappaz, «L’Éternité», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6425.