Notules pour la préface d’un Livre Noir
(1988)

Par Vahé Godel
Publication en ligne le 22 avril 2016

Texte intégral

1Nombre de livres, certes, relèvent moins de l’art d’écrire que de celui de moudre – de tout réduire en poudre : si l’on y entre « comme dans un moulin », c’est bien qu’à proprement parler il s’agit de moulins. D’autres livres, au contraire (très rares, sans doute, de plus en plus rares), se présentent comme de véritables places-fortes, comme des châteaux, oui, vertigineusement dressés dans des régions obscures, inhospitalières, et qui semblent de prime abord inaccessibles – et surtout imprenables : seule la foudre (qu’ils attirent plus que toute autre cime) les extrait de l’ombre où ils demeurent jour et nuit. Ainsi, à l’heure même où j’écris ces lignes, bien loin des étendues poudreuses, à mille lieues des déserts de farine, existent (subsistent) ici et là quelques hauts lieux maudits, rebelles, sulfureux, où l’on ne peut s’introduire qu’à ses risques et périls.

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3Je meurs de soif auprès de la fontaine. En d’autres termes : hors le désert, rien ne me désaltère, seul m’abreuve l’infini du désert. Autrement dit : j’écris – écrire, n’être plus qu’écriture (j’en vis, j’en meurs, je m’y brûle et m’y noie).

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5Écrire : dessiner – palper, reconnaître – le visage de l’absence. Recueillir les aveux du silence. Cuisiner le vide (dans les deux sens du verbe).

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7Livre : petit théâtre souterrain où tout se passe dans les coulisses, de sorte que le spectateur, au lieu de s’incruster dans un fauteuil, ne peut faire autrement que monter sur la scène, se hisser sur le plateau désert, franchir l’espace ténébreux, tourner le dos à tous les praticables… pour aller voir ce que cache le décor, savoir ce qui a lieu derrière cette fausse muraille, ces fausses meurtrières, ce qui se trame au-delà de cette jungle en trompe-l’œil, par delà ce vertical océan de nylon bleu ciel qui se dilate et flotte mollement dans la pénombre, explorer les recoins, les replis, se perdre dans des boyaux encombrés d’accessoires, s’épuiser à chercher une sortie de secours… mais en même temps, non sans effroi, certes, non sans délice, découvrir peu à peu l’inavouable, l’irreprésentable, l’injouable – l’impraticable.

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9CRYPTE (projet de Manifeste) : Certes, la langue de bois conserve aujourd’hui une importance redoutable, mais l’idiome de loin le plus répandu, dont l’usage ne cesse de s’accroître, est celui qu’il me semble adéquat de nommer la langue de sagex, pour ce qui caractérise cette substance familière (matière synthétique, plastique, inodore, quasi im­pondérable, proliférante, friable, envahissante, futile, vile, essentiellement vile, blanche mais d’une blancheur inerte, insignifiante, avilissante – du vide coagulé), comme aussi, bien sûr, pour la grotesque ressemblance de ce néologisme avec le mot sagesse. Sous prétexte de vous protéger contre les heurts, les secousses, les turbulences, contre les assauts de la rugueuse réalité, la langue de sagex vous enveloppe, vous isole, vous réduit au silence, vous étouffe lentement, insidieusement, où que vous soyez, quoi que vous fassiez. Langue-gangue. Ceux qui en usent forment un véritable gang aux dimensions planétaires – on en chercherait vainement le cerveau car il s’agit d’un monstre polycéphale (cerveau, d’ailleurs, en l’occurrence est un grand mot). Cela étant, quiconque s’obstine à défendre et à illustrer la langue de silex ou tel autre rameau de la langue de feu ne peut que se sentir d’autant plus hérétique, étranger – d’autant plus seul : c’est vous, c’est moi, c’est nous, travailleurs clandestins, combattants invisibles, familiers des sous-sols, mineurs de fond, persistant à ne vivre que de cette langue dont beaucoup se plaisent à croire qu’elle est morte, persistant à servir cette seule langue de feu – laquelle nous le rend bien puisqu’ensemble elle nous réchauffe et nous éclaire, nous consume et nous ressuscite, souterrainement, silencieusement, à l’abri de toutes les mauvaises langues… ici, ici même, oui : au fond de cette crypte, où l’on chercherait en pure perte des ossements de martyrs, des reliques de saints ; cette crypte anonyme, sans âge, comme il en existe assurément sous toutes les latitudes et qui, n’ayant rien à cacher, brûle d’être le foyer, que dis-je : le palais de la langue de feu ; cette crypte, cet ultime refuge, dont les parois, la voûte et le sol nus vont peu à peu se revêtir de toutes nos écritures.

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11L’œil : fenêtre de l’âme ; la bouche : soupirail du silence ; la langue : lampe de l’invisible.

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13Imagine qu’en tous lieux une arme meurtrière demeure braquée sur toi : invisible, anonyme, le tireur qui te vise te toucherait à coup sûr entre les yeux ou en plein cœur, quoi que tu fasses, où que tu sois – au fond d’une crypte mémorable, au sommet d’une montagne magique… ou bien aux antipodes, sur un îlot perdu, ignoré de tous les cartographes.

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15Imagine que tu es une image – folle comme une image – et que je suis moi-même ton reflet : un rien te trouble, un rien m’efface.

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17Imagine un grand livre d’images dont seraient blanches (ou noires) toutes les pages.

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19Légende sans image : à gauche, étendu(e) sur le sol, les membres dressés vers un ciel invisible, entièrement dévêtu(e), remuant semble-t-il comme une tortue renversée, c’est toi, oui, c’est bien toi, tu viens de voir le jour mais tu as l’air aveugle. À droite, c’est encore toi, tout(e) nu(e), de même, gisant sur la terre battue, mais les yeux clos, les bras le long du corps et les jambes soudées. Entre vous, ornant un mur noirâtre, une grande toile rectangulaire, une huile presque blanche (image sans légende) – mais c’est peut-être une embrasure.

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21Fouiller à l’aveuglette toutes les chambres noires. Chercher longue­ment son berceau – le retrouver enfin, tout blanc, intact, comme neuf. Extraire un soleil noir d’une petite boîte blanche. Exister noir sur blanc. Prendre feu dans le noir. Perdre pied dans le blanc. Rester fidèle au noir et blanc. Porter des lunettes noires. Relire sans hâte le Livre Blanc des guerres souterraines. Gagner avec les noirs. Avoir un blanc (soudain tout devient noir). Se construire un petit bateau en bois blanc – le peindre en noir. Parler d’une voix blanche. Ouvrir une porte noire… qui donne sur une porte blanche, plus basse, plus étroite… – et ainsi de suite, alternativement des portes noires et blanches, de plus en plus petites… Sauter les pages noires. Cultiver en secret des idées blanches. Se construire un petit cercueil en bois noir – le peindre en blanc. Ne travailler qu’au noir. (Nuits blanches, jours noirs). Brûler son berceau blanc. Mettre le feu à son petit bateau noir. Réduire en cendre son petit cercueil blanc. Prendre des notes en vue de la préface d’un Livre Noir. (Signer en blanc).

Pour citer ce document

Par Vahé Godel, «Notules pour la préface d’un Livre Noir», La Licorne [En ligne], Ecrire et publier en Suisse romande aujourd'hui., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 22/04/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6432.