« Paix et douceur des champs, simplicité sacrée1 !… »
Ville et campagne dans les romans populaires de Suisse romande au tournant du XXe siècle

Par Daniel Maggetti
Publication en ligne le 28 juin 2016

Texte intégral

1Romans « populaires » ? Le qualificatif pose d’emblée un problème épineux, celui de la définition d’un concept flou s’il en est, qui divise les critiques et constitue à lui seul un inépuisable sujet de réflexion. Les limites de cette étude ne me permettent guère d’entrer dans le débat2. Je me contenterai de justifier mon choix en mettant en évidence les critères que j’ai utilisés pour coller aux textes cette étiquette controversée.

2Le premier touche à la diffusion des récits. À la fin du XIXe siècle, certains auteurs romands ont acquis une popularité incontestable en publiant des historiettes dans les journaux ou les hebdomadaires à fort tirage (tels La Patrie suisse, Le Coin du feu, La Famille…), parfois même dans ces almanachs auxquels, selon Rambert3, se résument les imprimés en possession des familles campagnardes, Bible exceptée. Le réseau dense des bibliothèques communales et paroissiales met par ailleurs à la disposition des lecteurs moins fortunés les textes réunis en volume ou élargis en romans par ces écrivains dont la plume ne reste pas longtemps anonyme. Ensuite, des éditeurs perspicaces créent, au début de ce siècle, des collections à bas prix (tels « Le Roman romand » chez Payot, ou les séries d’Attinger et de Delachaux4). Sans parvenir aux chiffres vertigineux qu’enregistre Urbain Olivier (125 000 volumes signés de son nom, et 12 000 exemplaires environ pour des titres comme La Fille du forestier, dont trois éditions se sont succédées5 !), Adolphe Ribaux, T. Combe et autres Joseph Autier, dont les noms sont de nos jours muets, peuvent se vanter d’une enviable cohorte de lecteurs.

3À côté de cette définition extrinsèque, un critère qui découle de la dénomination explicite des récits. En Suisse romande, depuis 1870 et jusqu’à la Première guerre, un corpus populaire se circonscrit aisément, du moins dans l’acception de l’époque, car les livres sont souvent pré­sentés sous ce label à leur parution, que ce soit dans des remarques liminaires ou dans les comptes rendus qui leur sont consacrés. La désignation sous-entend qu’un roman doit posséder des caractéristiques bien précises pour appartenir à ce genre. Réservés, dans le projet des auteurs, à cette vague entité qu’est « le peuple », ces ouvrages déclarent ouvertement leur vocation pédagogique ; la réussite esthétique est accessoire. Les histoires moralisantes qu’écrivent des représentants de la classe bourgeoise (instituteurs, pasteurs, grandes bourgeoises) distillent le bon sens dans des intrigues sommaires, pour donner au lecteur des préceptes à observer et faire de la philanthropie en masquant les prêches. Edmond Gilliard, au moment où les Cahiersvaudois cherchent à les cerner, éclaire leur statut :

Il ne faut pas confondre ce qui est du peuple avec ce qu’on juge utile pour le peuple ; ce que le peuple produit avec ce qu’on juge profitable qu’il absorbe. On appelle littérature populaire, chez nous, le plus souvent la littérature même qui est la plus hostile au libre instinct populaire […]. On déclare populaire ce qui est reconnu de toute sécurité bourgeoise, ce qui est propre à entretenir dans le peuple le respect des idées bourgeoises. Ce n’est pas souci du populaire, c’est souci de popularité : popularité nécessaire aux gens en place pour défendre leur place, popularité des bourgeois qui prétendent embourgeoiser le peuple6 […].

4Ces facettes complémentaires de la popularité, qui cachent deux phénomènes, la production « dirigée » du texte, et sa réception par un public ciblé, sont sans cesse mises en avant par les chroniqueurs littéraires7. Leur attention se porte en particulier sur ce que je nommerais une « unité littéraire interne », née de l’impression que le but poursuivi par les récits (toucher un large public pour l’édifier) répond à l’attente des lecteurs, puisque les conteurs connaissent un énorme succès. D’où la postulation d’une correspondance : ces livres sont destinés à la Suisse romande, proclame une lettre publiée en 1896 dans La Patrie suisse :

Pour comprendre et juger les nouvelles neuchâteloises, juras-siennes, vaudoises, etc., il faut avoir vécu dans le pays au milieu des habitants, avoir vu de très près leur vie intime, leurs usages, leurs mœurs […]. La valeur de nouvelles comme celles d’U. Olivier et d’Ad. Ribaux, de peintures de mœurs comme celle de Virgile Rossel ou de T. Combe, de récits comme ceux d’O. Huguenin, ne sera jamais bien saisie que par un Suisse romand8.

5Il est courant en ces temps-là de faire coïncider la littérature populaire telle que nous l’avons définie, et la littérature romande tout court. Personne, pas même les rares critiques qui font preuve de sévérité, ne nie à ces publications un caractère original, typique d’une tendance et d’un moment culturel ; la littérature « du cru », « notre littérature nationale », selon Rossel9, c’est celle que signent les nouvellistes aux bonnes intentions. Rod, Seippel, Vallette10, tout en souhaitant le renouvellement des sujets et l’amélioration du style, se servent de cette appellation. L’adéquation entre ces livres et l’expression immédiate de l’âme romande, fût-elle très moyenne, est généralement admise.

6Cette « spécificité clamée », conjuguée avec leur médiocrité littéraire, fait des récits populaires un terrain privilégié pour une analyse d’inspiration sociologique, car on y sonde des modèles ou des mythes qui ont hanté l’imaginaire collectif d’une période historique. Selon Claude Duchet, « l’Œuvre mineure donne à voir surtout des formes idéologiques, autrement dit les traces de l’idéologie dominante […]. Elle exhibe moins des choses que les éléments d’un matériel romanesque […]. Même quand elle feint de décrire elle n’atteint pas le « réel » mais véhicule sans le faire travailler un discours sur le réel11 […] » : autant de réflexions qui s’appliquent au type de texte que j’ai dégagé plus haut. En suivant l’ornière d’un thème déterminé, je tâcherai de saisir les implications des systèmes de valeurs proposés à une masse de lecteurs (dont ils façonnent la mentalité) par une série d’écrivains « éducateurs » et normatifs. La sublimation de la réalité que donne à lire le roman populaire traduit, dans la Suisse française de la fin du XIXe siècle, l’émergence d’une identité qui préoccupe les esprits.

7Dans l’optique — naïve ou stratégique — d’un progrès commun, les auteurs populaires, érigés en autorité morale, peignent inlassablement un monde et des comportements que la classe à laquelle ils appartiennent aimerait voir imités. Avec une fréquence quasi obsessionnelle, l’opposition de la ville et de la campagne traverse leurs écrits. Ce thème littéraire immémorial déborde la fonction de décor ; de page en page, deux modes de vie se livrent une guerre sans merci, où se reflètent des représentations mentales particulières. Plutôt que d’égarer le lecteur dans le labyrinthe des textes dont l’oubli, malgré des titres aussi immortels et prometteurs que Elleou point d’autre ou Maman Marguerite, est l’unique maître, j’ai choisi de limiter mon analyse à un récit représentatif, tout en citant d’autres ouvrages si le propos le justifie. Il s’agit de Deux frères12 d’Adolphe Ribaux (1864-1915), un écrivain neuchâtelois connu pour ses romans, pour ses poèmes et ses drames historiques.

8Cela se présente comme une variation sur la parabole de l’enfant prodigue. Jérôme et Catherine Mauley, paysans qui exploitent le domaine de Vauroux au-dessus de Bevaix (village natal de l’auteur), ont deux fils, Jean et Émile. L’aîné, portrait fidèle de son père, n’est heureux qu’aux champs, tandis que le cadet, indécis et rêveur, ne peut se rallier à la philosophie d’acceptation et de repli que sa famille professe. L’arrivée au village de Fritz Humbert, un enfant du pays devenu maître d’hôtel à Paris, cristallise les désirs d’Émile, à qui le parvenu fait miroiter les merveilles de la grande ville. Malgré les réticences de Lydie Vaucher, la sage amie d’enfance des Mauley, malgré les admonestations paternelles, le jeune homme, sûr qu’il reviendra, les poches pleines, épouser Lydie, se rend en France sur les ailes de l’espoir. L’y attend, après l’éblouissement éphémère, un chapelet de déceptions ; abandonné aussitôt à lui-même par Humbert, il peine à trouver de l’embauche, gagne difficilement de quoi survivre, couche dehors et côtoie des milieux où règnent la spéculation et les combines. Tandis qu’à Bevaix Lydie, récompensée de sa modestie par un héritage, se lie à Jean l’avisé, Émile, qui a consenti à l’union des deux amoureux et se repent de sa faute, tombe gravement malade après avoir passé une nuit à la belle étoile (polaire). Son frère viendra le sortir de l’hôpital où il languit dans l’angoisse, pour le ramener à la famille, à la terre, à la raison.

9Du père bourru à l’étranger tentateur, une série de types sans sur­prise… La démonstration est étayée par la structure binaire que le roman présente de bout en bout, à travers la mise en scène parallèle de deux personnages qui incarnent, l’un, exemplaire, la prévoyance fructueuse d’une vie à la campagne, l’autre, comme contre-exemple, la folie du départ en ville. Par ce dualisme sans nuances, les auteurs soumettent au lecteur non des théories (ils se méfient de l’abstraction et des doctrines), mais des pratiques concrètes, dont l’efficacité est garantie ; l’Abbé Prévost, pour qui « il ne reste […] que l’exemple qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans l’exercice de la vertu13 », a fait des prosélytes en Suisse romande… Le maître fondateur du genre, Urbain Olivier, recourt volontiers aux portraits dichotomiques, par exemple dans Jean Laroche ou Un Français en Suisse ; Ribaux utilise de nouveau un couple de personnages (frère et sœur, cette fois) dans Mon frère Jacqueline ; Joseph Autier oppose, dans Mademoiselle la Nièce, une demoiselle partie à Vienne et sa servante Caton, tout bon sens rural ; Walter Biolley met en scène, dans Trop tard, une citadine pâlotte et une pimpante paysanne bernoise. L’incompatibilité se développe selon un schéma inédit dans Le Mal du pays de Maximilienne Nossek, qui dessine d’abord l’impossible entente d’un Suisse mal parisianisé et de sa femme, une Française inconditionnelle des salons et du boulevard, mais point des vues de Clarens, pour ensuite comparer à cette coquette mondaine une campagnarde pure souche.

10La description du cadre constitue le seul caractère exceptionnel de Deux frères, à cause de la place qu’y tient la ville : d’habitude, loin de peindre le milieu urbain, nos auteurs se bornent aux périphrases consa­crées, aux clichés, ou à d’autres procédés allusifs, dont la monotonie codifiée a le goût d’un discours attendu14. Par contre, la campagne est omniprésente, sur le mode de l’idylle, dans d’interminables passages que le regard des personnages colore de lyrisme. Personne ne s’attarde sur l’empreinte humaine marquée dans le paysage, sur les maisons ou les traces de civilisation ; seul le tableau naturel passionne, qui déteint jusque sur des toponymes fictifs aussi évocateurs que « Vertpré » (Mademoiselle la Nièce) ou « Canvert » (Jean Laroche). Ribaux décrit l’oasis de Vauroux, puis la campagne au printemps, avec force détails ; « ce paysage harmonieux et calme […] est un tableau simple et grandiose à la fois » (p. 11). La peinture cyclique des saisons, rivales en beauté, dispensatrices d’atmosphères complémentaires, rythme le roman et l’émaille de morceaux d’anthologie. Au printemps, « moment unique », « la campagne […] n’[est] qu’un immense alléluia d’espoir » (p. 50) ; « tout est fraîcheur, tout est paix, tout est harmonie » dans la forêt d’été, « une sorte de volupté divine émane de la nature » (p. 127). « L’automne, avec son charme et sa mélancolie », souffle « un conseil de bonté » (pp. 195-196), et la blancheur de l’hiver, « rêve » ou « féerie », fait de « chaque arbre […] un poème » (p. 232). Dans un autre roman, un personnage de Ribaux s’extasie :

Ce panorama était beau en toute saison […]. Et Jacqueline l’aimait non seulement à toute saison, mais tous les jours et à toute heure du jour15.

11 Apaisement complet, plénitude totale ; la nature ne peut pas décevoir, elle éteint jusqu’à la soif esthétique. Dans la droite ligne de la tradition du locus amoenus, le site enchanteur possède toutes les qualités. Chaque occurrence confirme l’ordre et l’harmonie d’un univers merveilleux où chaque chose est à sa place ; même les phénomènes déplaisants (frimas, pluie ou brouillard) ont un sens qui dépasse l’étroite perspective de l’homme, au sein d’une totalité naturelle sans tache, et se muent en éléments enrichissants. La valorisation ne s’arrête pas là : ces forêts qui sont « comme le jardin de l’Éternel » (p. 132), ce coucher de soleil qui fait « songer à quelque monde supérieur, à un autre univers, serein et radieux » (p. 150) se révèlent des manifestations de la perfection divine, les images les plus fidèles des intentions du Créateur, d’où une lumière de paradis terrestre se répand.

12Le repoussoir urbain est en porte-à-faux par rapport à cette vulgari­sation écrite de Millet. Le texte joue souvent sur le décalage entre l’attente d’Émile et la réalité, pour que la prise de conscience soit progressive. Ému par la grandiloquence de Fritz, le cadet des Mauley ne voit d’abord que les splendeurs de Paris, incapable, par légèreté, de donner leur juste poids aux impressions désagréables qui pointent à l’horizon de ses journées de badaud, et qui lui rendront bientôt la vie insupportable. « La gare de Lyon, pleine de foule et de bruit » (p. 90), préfigure les cacophonies à venir ; le luxueux hôtel particulier où Humbert travaille monte à la tête d’Émile « comme une liqueur » (p. 104), mais son quotidien se déroule entre l’« air de complète inhospitalité » (p. 93) d’une chambre minable, et le bureau de placement « au fond d’une rue très sombre, gluante d’eaux de vaisselle » (p. 116). La prudente Lydie n’est pas dupe de la chimère, elle qui, « émerveillée et épeurée à la fois » à la seule vue de gravures de Paris, songe au « tumulte ininterrompu » et aux « rues grouil­lantes de monde » (pp. 140-141). Chaos, vacarme, topographie confuse, foule anonyme, saleté, indigence, autant de thèmes repris par d’autres auteurs, comme Oscar Huguenin :

Cette immense ville de Paris me parut bien triste et laide ! ce n’est pas que la vie y manque : non, il y a assez de gens dans les rues et de tapage et de cris de toutes sortes ! Mais les hautes et vieilles bâtisses […] me faisaient l’effet de ces gens qui cherchent à cacher leur misère sous d’anciens vêtements […]. Et puis […] c’était une vraie puanteur, à cause des tas d’ordures qu’on y jetait et des guenilles qui pendaient aux fenêtres16.

13Face à l’authenticité de la campagne, la ville, « cet amas confus de toits, de tours, de cheminées17 », déploie ses faux-semblants ; inhu­maine, inquiétante, elle est à tel point dénaturée que les douceurs des saisons s’y transforment en supplices. Paris en avril semble sourire au campagnard bercé d’illusions (pp. 94-95), mais déjà, le soir, « les bruits multiples de la grand’ville se mêlent en une sorte de grondement sourd », et « le ciel verdit peu à peu » (p. 105). Et que dire du mois d’août ?

Ce n’était plus le joli Paris des mois de printemps, mais un Paris brûlé de chaleur, une accablante chaleur où l’asphalte ramolli des trottoirs, les soupiraux des cuisines et des caves, les bouches des égouts, soufflaient le jour durant de malsaines exhalaisons, et non pas cette bienfaisante raveur18 des jours d’été en pleine campagne, qui fait crépiter les épis d’or.
Les arroseurs avaient beau lancer leurs jets impétueux, ils ne parvenaient pas à abattre la poussière. La ville entière semblait haleter dans cette atmosphère de feu (p. 158).

14Seul le Luxembourg, îlot hospitalier préservé au cœur de l’agitation, rappelle et reproduit les agréments de l’Éden champêtre. En contact avec les arbres, les oiseaux, les étoiles, Émile passe à l’ombre des Reines de belles nuits d’été19 (pp. 165-166), qui contrastent avec le spectacle de la chaleur. Les « malsaines exhalaisons », la « poussière » qui emplit l’air, le halètement de la ville « dans cette atmosphère de feu », est-ce que ces visions apocalyptiques ne méritent pas l’appellation dont se sert, sans hésiter, la servante de Mademoiselle laNièce à son arrivée à Vienne — « On dirait l’enfer ! »20 ?

15Paris-miroir aux alouettes : le mirage dissipé, le temps des vaches maigres commence. Dans les récits populaires, qui prônent le devoir, existence rime avec travail ; c’est donc sur ce terrain qu’on pourra évaluer le niveau de vie des personnages, et faire ressortir les tares cita­dines.

16Les activités des champs sont évoquées avec les saisons. Deux frères s’ouvre et se clôt, non sans intention symbolique, sur le zèle de Jean aux semailles de printemps ; ailleurs, voici le fossoyage des vignes (p. 36), le plantage des pommes de terre (p. 56 sq.), les foins (pp. 145-146), les moissons (pp. 145-146) ; quelques romanciers ornent le tableau d’animaux domestiques. Pas d’idylles ici : au contraire, les auteurs soulignent, presque avec délectation, les peines que la terre exige. Mais Jérôme Mauley riposte sans tergiverser aux réticences de Fritz Humbert qui prétend qu’« à la campagne, il faut terriblement s’échiner pour gagner quelque chose » (p. 15) :

Et comptez-vous pour rien la liberté, cette bienheureuse indépendance du laboureur, qui est maître chez soi, qui vit au grand air, et mange le pain qu’il a semé ?… Sans doute qu’il faut travailler ! Mais un travail comme celui-là, c’est une bénédiction ! (p. 15)

17Une indépendance proche de l’autarcie idéale, la garantie de la pro­priété et d’un lien direct avec la terre sont autant d’aspects qui effacent tout tracas et font du travail agricole une « chose sacrée » (p. 22). Le paysan exerce l’activité humaine archétypique par excellence, explici­tement associée à un ordre de production naturel ; sa sueur donne des fruits qui lui permettent de subvenir aux besoins des siens, et les réminiscences bibliques, depuis Adam aux portes du jardin, le caution­nent. Soustrait aux automatismes de l’industrie, le fermier échappe à l’aliénation qu’elle engendre21, tout comme à ses dangereux processus d’abstraction. Les tâches fragmentées de l’atelier, dont les produits n’ont pas forcément un sens ou une utilité « quotidiens », empêchent l’ouvrier de maîtriser la chaîne dans sa continuité ; l’agriculture, dont les techniques22 et les résultats sont tangibles, est adaptée à la vie et, en accord avec elle, forme un tout que pare une auréole idéale et morale (« liberté », « indépendance », « bénédiction », p. 15 ; « chose sacrée », p. 22…). Pas d’esclavage aux champs : les serfs modernes triment ailleurs. En ville, par exemple, car le travail n’y répond jamais aux rêves échafaudés par les imprudents. Émile ne trouve que très difficilement des emplois mal rétribués ; aide-cocher intérimaire, il connaît la servitude et, « se rappelant tous ses beaux rêves, [il] éprouv[e] une secrète humiliation » (p. 119). La misère le guette ; Paris, impitoyable, vit sous la loi de l’argent. La « cherté de la vie » (p. 108), qui rappelle qu’à la campagne on ne dépense rien pour le lit et le couvert, est une idée fixe23. Les activités urbaines se réduisent, sinon à la spéculation, à d’obscures insinuations sur le monde des affaires, dont l’honnêteté est sans cesse mise en doute. D’où l’alternative : en ville, on est soit pauvre et malheureux, soit riche et sans scrupule24. Le portrait de Fritz Humbert, l’émigré cupide, est tracé avec antipathie ; armé de sa « faconde de faux Parisien en villégiature » (p. 13) et de son goût pour l’ostentation, il se prépare un avenir mesquin, sur la peau d’autrui, en apprenti usurier qui « prêt[e] volontiers contre fort intérêt et solides hypothèques » (p. 13). Le sort réservé aux maîtres d’Émile n’est pas meilleur : le premier, « presque ruiné » (p. 160) par ses opérations manquées, doit renoncer à son train de vie et à son monde ; le second, directeur du journal L’Oriflamme, compte ses dettes « par quelques centaines de mille francs » (p. 264) et couvre des « spéculations hasardeuses », des « expédients variés » (p. 264), qui lui vaudront la faillite et l’obligeront à fuir la rage de ses créanciers. Si Émile n’est que partiellement lésé, puisque sa perte est limitée à son salaire, d’autres, comme le protagoniste de Mon frère Jacqueline, se font plumer intégralement. Ribaux s’inscrit dans le sillage d’Urbain Olivier25, pour qui la ville est, sans conteste, l’incarnation du royaume de Mammon ; la domination de l’argent est une malédiction du ciel, un défaut moral a priori qui mène au pire et corrobore la thèse des cités infernales.

18Inimitable dans sa finalité et dans son organisation, le travail des champs a comme corollaire indissociable la santé. Les piliers du discours sanitaire du début du siècle sont l’air et la nourriture : de leur qualité dépend l’état physique de chacun. Dès lors, les allusions de Jérôme Mauley au « grand air » et au « pain qu’il a semé » (p. 15) prennent une saveur inattendue. Ses propos trahissent le prestige accordé aux denrées naturelles et aux atmosphères bénéfiques, qui, associées aux effets du mouvement26 (l’exercice musculaire des laboureurs ou des faneuses vaut celui des premières disciplines sportives…), produisent des corps bien bâtis, une solide armée paysanne qui respire, précisément, la santé27. L’avertissement donné à Émile (« Eh bien, pars, mon garçon, va courir le monde, manger de la vache enragée, apprendre le goût du pain d’autrui ! », p. 71) est à prendre, plutôt que métaphoriquement, au pied de la lettre. La vie rurale assure une nourriture abondante et appétissante (pp. 18, 72, 82, 149…) ; en ville, les aliments sont corrompus, le vin est une « tricherie » (p. 121), et la forme d’Émile ne se maintient que grâce aux « envois de victuailles » (p. 171) de sa mère :

[…] Catherine lui envoyait des provisions […]. Comme tout […] semblait bon, après la nourriture frelatée de Paris ! (p. 228)

19« L’air pur des champs28 » n’est plus qu’un souvenir, le climat « malsain29 » de Paris, « les miasmes d’une grande ville30 » ont des effets dévastateurs. Comme Émile (p. 308 sq.), Alexis, son émule dans Mon frère Jacqueline, ou Rose-Marie31, la protagoniste de Mademoiselle la Nièce, doivent affronter le calvaire d’une maladie qui met leurs jours en péril, avant de réintégrer la quiétude villageoise, « la saine atmosphère de la campagne32 ». L’expiation de cette faute majeure qu’est le départ prend l’accent et la charge symbolique d’une conversion ; il faut par ailleurs que soient punies les individualités « non naturelles », qui font profession d’indépendance ou d’ambition, pour que la norme, représentée par le noyau familial, la morale et le pays, brille de tous ses feux.

20Nourrice des corps, la campagne ne néglige pas les esprits, protégés tant par la contemplation que par l’influence de structures confortables. La famille, berceau des valeurs sûres, entoure et console, conseille et éduque ; escortés par qui veut leur bonheur, les jeunes et vertueux cam­pagnards prospèrent, insérés sans heurts dans un contexte villageois tout aussi rassurant. Dans Deux frères, les repas autour de la « table rustique » (p. 18) sous le toit natal, les veillées (p.e. p. 138 sq., pp. 249-256), les loisirs en commun (comme l’excursion à l’Ile Saint-Pierre, p. 178 sq.), l’affection de la parenté et des parrains caractérisent la vie sociale de Bevaix. À peine parti, Émile apprend que « dans une grande ville comme Paris, c’est chacun pour soi » (p. 111). Oublié par Humbert, il essuie « l’impertinence » et les sourires « narquois » de concierges et valets (p. 104), et s’enfonce dans la solitude propre à cette Babel où « on est perdu comme dans un désert » (p. 110) ; la formule est du seul ami qu’il rencontre, Louis Perriard, un Suisse évidemment, expatrié à contre-cœur parce qu’il n’a ni famille ni biens33. Les dimensions de la ville, sur lesquelles le texte insiste à travers l’emploi des qualificatifs (« grand », pp. 38, 111, 283, « immense », p. 115, etc.), augmentent le poids de l’anonymat, au milieu d’une foule « toujours affairée »34, à l’air hostile.

21« Réduit à lui-même […], sans amis, sans protection » (p. 115), le « rat des champs » frôle toujours la chute morale. Adolphe Ribaux n’exploite pas ce créneau ; il se plaît toutefois à insister sur le fait qu’Émile, « malgré ses défauts », est « foncièrement honnête » (p. 262), et qu’il a gardé des principes — condition sine qua non pour retrouver plus tard ses origines immaculées. Ainsi, à la pensée du chagrin de sa mère, le garçon quitte son travail dans une brasserie fréquentée par une « société plus que mêlée » qui a « bientôt fait de l’écœurer » (p. 262). « Ville de perdition35 et de malheur » (p. 300), Paris aligne les occupations blâmables, tels « le théâtre ou le casino36 », en un mot « les plaisirs du luxe37 » contre lesquels fulmine Urbain Olivier. D’autres auteurs pimentent ces séductions avec la futilité des sorties mondaines, le démon de la mode38, l’alcool et le jeu39 ; tous s’entendent pour déplorer l’inévitable dérive de la pratique religieuse. L’oubli de Dieu scelle la dégradation de la condition humaine. La protagoniste de Mademoiselle la Nièce, devenue à Vienne « une irrégulière, une bohème, une déracinée40 », avoue qu’« [elle] ne sai[t] plus prier41 » ; les débandades de l’écervelé dans Jean Laroche commencent par l’abandon du culte dominical42, et Émile ne se souvient de la Bible qu’au plus fort de la maladie (p. 315). La dernière clause pour que la ville et l’enfer coïncident est remplie : l’absence de Dieu interdit même le salut spirituel. Dans le non-dit, les récits populaires rapprochent la métropole moderne des cités maudites de l’Ancien Testament, Ninive ou Sodome ; elle égare les âmes, alors que le spectacle naturel les élève :

C’est la révélation même de Dieu que cette nature extasiée sous l’immense azur […] tout proclame l’infinie bonté de Celui que les yeux ne voient point […] mais dont la magnificence se révèle dans ses ouvrages (p. 128).

22Les récits de Ribaux ajoutent à la dichotomie une note supplémentaire, qui les place au cœur de notre problématique : ils parlent littérature. Maximilienne Nossek amorce une discussion artistique, Le Mal du pays consacre des pages béates d’admiration au célèbre « Taureau » d’Eugène Burnand, emblème du pays et de la race43. Mais Ribaux s’attaque aux livres. Si, dans Deux frères, il ne définit pas une poétique des campagnes, il commence par descendre en flèche les milieux parisiens, lorsqu’il évoque le cercle littéraire de la brasserie qu’Émile quittera dare-dare :

[…] vingt à trente jeunes gens, journalistes de feuilles éphémères, poètes chevelus, auteurs dramatiques « ayant un acte en lecture à l’Odéon », tous plus ou moins symbolistes, décadents ou déliquescents, discouraient des livres nouveaux, des premières récentes, avec de grands gestes et des mines de saules pleureurs. La première fois qu’Émile assista […] à une de ces séances, où, au dire des membres du cénacle, « s’élaborait l’avenir intellectuel de la France », il pensa avoir affaire à des fous (p. 262).

23La réponse antonyme est donnée par Mon frère Jacqueline. S’y opposent les tentatives littéraires alambiquées d’Alexis, parti à Paris fréquenter des coteries analogues à celle qui ébahit Émile44, et les récits de « Réséda », un auteur terrien qui s’avère être… la propre sœur d’Alexis, Jacqueline, dont un critique réputé apprécie l’Œuvre dans ces termes :

Il émane de chacune de ces pages une fraîcheur agreste qui restaure. Cela embaume comme l’aubépine, comme le muguet. C’est limpide comme l’eau de source. Cela chante aussi mélodieusement que l’alouette45.

24Suivant de près Taine et les théories de l’influence géographique (du sol et du climat) sur la production littéraire, Ribaux renvoie dos à dos les mauvais ouvrages de la ville, sans sérieux ni morale, et les réussites lyriques authentiques surgies des champs, par génération spontanée dirait-on, à voir l’écriture quasi automatique de Jacqueline46, ou les futurs succès d’Alexis rentré au bercail. Avant l’auteur neuchâtelois, et avec moins de pudeur que lui, Urbain Olivier désigne les récits popu­laires « de la bibliothèque des chemins de fer, […] ces livres sans aucune portée morale, sans sérieux, écrits pour être feuilletés, lus en courant47 […] », il propose comme modèle, dans une fantastique mise en abyme, les ouvrages… d’Urbain Olivier (!), « […] composés pour procurer des soirées agréables », mais dont « l’auteur désire avant tout qu’ils fassent réfléchir au but sérieux de la vie, à l’importance absolument nécessaire d’une conduite morale et religieuse48 ». Se complaisant dans leur rôle et dans ce qu’ils présentent comme des attributs indispensables, ces romans montrent ostensiblement leur fermeture à tout autre type d’expression, et se caractérisent comme le domaine de référence exclusif, le chant du terroir, l’écriture d’un pays.

25Comme s’ils craignaient que la démonstration posée par les intrigues manque de clarté, les auteurs, emportés par le désir d’inspirer l’horreur des villes, sèment dans leurs textes des paragraphes sentencieux, mises en garde jaculatoires ou infaillibles prophéties, aux allures de discours programmatique. Jérôme Mauley, que « le beau mot de progrès — si souvent profané — ne […] fai[t] pas dupe » (p. 22), est l’apôtre d’un dur conservatisme ; il s’acquitte d’un message que reprennent et modulent tous les personnages positifs. Oubliant « l’orgueil qui les pousse », les campa­gnards avides de changement n’ont qu’à se contenter de « vivre comme ont vécu père et grand-père, paisiblement, sous le toit familial », d’« être heureux d’un modeste et sûr bonheur dans [leur] coin de pays » (p. 16). Monotone, sans éclat ni fortune, mais honorable et sans aléas, l’existence à la campagne assure en permanence une joie concrète et solide. La ville et les champs demeurent inconciliables jusque dans la mort ; la dernière perspective sanctionne ce qu’a révélé la trajectoire qui la précède, la malédiction des uns, l’assomption des autres. Les défunts ensevelis dans les cimetières agrestes, « la nature les reçoit maternellement dans son sein, et de vivaces fleurs germent de leur dépouille » (p. 314) ; « mais à plaindre sont les morts des grandes villes qui […] n’ont même pas le refuge du tombeau », dans « des villes encore […], d’étranges cités funèbres où l’on construit, où l’on détruit, où les oiseaux ne se risquent guère, où les fleurs osent à peine fleurir » (p. 314). Pour les premiers, la communion cosmique, l’harmonie d’un cycle vital, la bienveillance de mère Nature ; pour les seconds, le divorce irrémédiable, la rupture définitive, la solitude éternelle. S’achève là un parcours que nous avons reconstitué à travers la mosaïque des textes, et dont Philippe Godet répète la leçon. Dans des vers bâclés49, après s’être félicité d’avoir résisté aux attraits de « Paris, la grand’ville » (« car la coupe est amère/ où pétille le vin doré de la chimère »), il dit sa fierté d’avoir su rester « soi-même avec persévérance », et conclut l’apologie en y mêlant son testament :

Il m’est doux de savoir que j’aurai mon tombeau
En face de ces monts qu’aimaient déjà mes pères,
Et que mes fils, vivant tranquilles et prospères
Dans ce pays auquel m’attache un doux lien,
Borneront leur désir où j’ai borné le mien50.

26Cette volonté d’isolement, ce contentement complaisant sont l’expression extrême des tâtonnements d’une terre qui découvre sa diversité ; nuancée et chargée d’idéalisme chez Rod ou Seippel, la quête confine chez Godet au nationalisme carré. Dans les récits populaires, le conflit irrésolu entre la ville et la campagne s’intègre à l’élan d’un patriotisme qui prend la forme concrète de l’attachement à la terre, sans aucune revendication d’ordre théorique. La coïncidence de l’image naturelle idyllique avec la patrie, et de la géhenne urbaine avec l’étranger double la rupture. Sans rapport avec la vérité historique51, les cités suisses ne sont jamais présentées autrement que comme de tranquilles agglomérations à dimension réduite, reliées au terroir52. L’admiration pour les charmes de la campagne voile mal l’intention sous-jacente. Dans le cas de la Suisse romande, l’altérité, l’ailleurs face auquel il faut se définir (et duquel il faut se protéger), c’est surtout la France, comme le suggèrent tous ces textes où « ville » signifie Paris. Cette réaction est importante dans le processus identitaire romand, en particulier dans le domaine artistique. Le mépris affiché pour les tentatives et les tendances des lettres parisiennes, la méfiance vis-à-vis des livres venus d’outre Jura manifestent un désir d’auto-détermination, et rappellent que le mouvement littéraire suisse romand continue d’être, comme le disait Amiel cinquante ans plus tôt, « un corps qui cherche une âme53 ». Les passages cités laissent deviner la véhémence, les accès de provincialisme, les côtés exacerbés d’un débat dont on retrouve tous les degrés dans les articles des différents critiques littéraires. À titre d’exemple, voici Jules Cougnard :

Ainsi nous voyons naître une véritable littérature suisse, parallèle à la française, où se reflètent nos goûts, nos mœurs, nos idées, sans que nous nous croyions obligés d’entrer dans des costumes qui n’ont pas été taillés sur notre patron, d’accepter des programmes qui ne sont aucunement les nôtres. Le boulevard ignorera peut-être, ou feindra d’ignorer le développement artistique qui se sera produit sans qu’il y ait mis son estampille : c’est le boulevard qui y perdra54 […].

27Et les lignes parallèles ne se recoupent jamais… Ces déclarations revanchardes sont le fruit du durcissement des positions nationales après 1870 ; les barrières entre la Suisse romande et Paris se sont renforcées. Preuve en est la suspicion, voire le dénigrement sans fioritures dont sont victimes les écrivains émigrés (Tissot, Cherbuliez, Rod…), que raille Philippe Godet55 :

Car, vraiment, je vous plains, artistes ou poètes,
Qui trouvant trop étroit le pays d’où vous êtes,
Rêvez d’aller cueillir des lauriers à Paris […]
C’est un mauvais calcul que vous avez fait là.
[…] Sous votre peau d’emprunt perce le bout d’oreille,
Et le Parisien, quand vous aurez passé,
Dira : « Ce n’est qu’un Suisse assez mal désuissé ! »

28L’interdit frappe aussi les intellectuels qui, comme Samuel Cornut56, affirment la nécessité, pour tout Romand désireux d’écrire, de séjourner à Paris. La carrière de Ramuz n’est pas la moindre preuve de la pertinence de cette intuition…

29L’identification de la Suisse et de la campagne suscite des explica­tions. D’aucuns invoquent l’influence d’une tradition littéraire, les traces d’un rousseauisme mal assimilé par les auteurs populaires, ou les marques d’une sensibilité au paysage qui serait l’un des rares héritages laissés par le Romantisme entre les Alpes et le Jura57 ; avec un zeste d’helvétisme, voilà le sentiment de la nature devenu l’un des traits prin­cipaux de l’expression littéraire romande. Ces assertions se justifient, même si le parti pris — illusoire — des romanciers populaires semble être celui du réalisme, et que leur moralisme n’aurait pas besoin à tout prix des plaines céréalières pour s’épanouir, comme le démontrent leurs homologues français (cf. Xavier de Montépin) ou leur demi-sœur Madame de Gasparin, dont les tableaux urbains alternent avec l’évocation de landes et de verdure, par exemple dans Vesper. Néanmoins, les teintes sont par trop forcées, et je crois que cette lecture schématique, en fonction des courants littéraires, est aussi redevable à un contexte mythique ; omniprésente dans les définitions que l’on donne de la littérature autochtone à la fin du XIXe siècle, elle participe de « l’air du temps ». Déjà interprétation, et non constatation, elle infléchit la production de l’époque. Une filiation incontestable doit toutefois être signalée : en amont des récits populaires, il y a un texte fondateur, Les Alpes de Albrecht de Haller. Le mythe de l’Arcadie suisse, telle que Haller la dessine, s’élabore déjà en opposition à la ville, et

[…] Ce refuge odieux de tant d’âmes serviles
Où le vice applaudi couve ses noirs projets ;
Où la triste vertu gémit dans des entraves ;
[…] Où le plaisir fatigue et le chagrin accable ;
Où le cœur cherche en vain le bonheur qui le fuit ;
Où d’un gain passager la soif insatiable
Vous dessèche le jour et vous brûle la nuit58 […],

30est aux antipodes des terres helvétiques, car

Une profonde paix habite dans ces lieux ;
Compagne du travail, une santé constante
Y conserve des corps la vigueur agissante59 […].

31Les modalités du discours n’ont guère évolué. L’unification spirituelle de la nation passe par la célébration du paysage intact et du peuple simple, dont les mœurs sont austères mais l’esprit pur, au moment où les légendes patriotiques entrent au Panthéon national, avec moult références à « nos ancêtres du Grütli ». En parallèle a lieu une colonisation imaginaire du pays par les descendants des bons bergers à la Tell ou à la Melchtal, dont l’art officiel ne cesse de mettre en évidence la robustesse. Parmi leurs missions, les auteurs populaires comptent l’éducation patriotique ; leur insistance à nourrir cette vision manichéenne du monde, où la perfection des Suisses, peuple élu, se cristallise dans un décor préservé, prouve à quel point le mythe mis en place au XVIIIe siècle est encore opératoire au niveau des représentations collectives.

32Le recours à cet ensemble de valeurs tient du sursaut nostalgico-conservateur. C’est une manière de réactiver la plus rassurante des images pour exorciser les problèmes posés par la réalité historique : au moment où le pays s’industrialise de plus en plus, où les villes s’agrandissent, où le capitalisme s’accentue et menace jusqu’à l’intégrité du territoire60, la tranquillité mythique des vallons reculés est un baume pour le cœur des auteurs, une idéalisation sereine apte à conforter les lecteurs dans leur inertie. Le repli, condition nécessaire du bonheur dû à ce peuple qui « préfère à tous les biens la médiocrité61 », sauvegarde l’Éden helvétique ; les récits, loin de le désigner comme une fuite fri­leuse, le montrent comme le seul choix possible, comme la sagesse même de qui a su se rendre unique. Voilà le premier bastion d’une identité qui se bâtit non pas à force d’émanations propres ou de professions de foi originales, mais de silence, de retrait, d’enfermement.

33Par ailleurs, la thématique qui nous a occupés a une signification plus générale, qui n’est pas sans parenté avec l’opération de mythification en soi. L’évasion hors des cités équivaut à un refus de l’Histoire. Les théories esthétiques du paysage62 définissent la ville comme le cadre qui incarne l’Histoire et manifeste sa temporalité ; les époques et les civilisations s’inscrivent en elle, ne fût-ce qu’à travers les vestiges qu’elle conserve ou les styles qu’elle juxtapose. Elle est le théâtre de l’homme et de son action, elle dit la confiance en ses moyens. En niant leur adhésion à ce monde, les romanciers populaires se tournent vers une campagne qui porte en elle la totalité de l’univers naturel, et se situent hors de l’Histoire, au-dessus d’elle. Leurs intrigues sont résorbées par une temporalité extra- ou surhumaine, proche de cette atemporalité qui est la clé de toute mythification. L’antinomie presque caricaturale tracée par ces écrivains porte en elle, en germe, les mécanismes d’une dynamique infiniment plus complexe, celle de la Nature et de l’Histoire. Le pays rêvé comme modèle d’identité se situe en dehors des courants historiques ; il n’y a pas de commune mesure entre sa paix et les difficultés conjoncturelles d’autrui. Qu’on ne déduise pas de cela que le sentiment épique fait défaut aux Helvètes, ou que nos auteurs méconnaissent l’histoire nationale ; mais celle-ci est aussi plongée dans l’atemporalité de la nature. Les Suisses typiques, les héros de la Confédération primitive suivent l’exemple de Cincinnatus, ne quittent leur troupeau et l’autarcie de leurs bergeries que pour éloigner ce qui les menace, et retrouvent ensuite leur douce ataraxie.

34Il est à la fois extraordinaire et paradoxal que, pour affirmer farou­chement une autonomie et s’enfermer dans le provincialisme (sur le plan suisse, mais aussi à l’échelle de la Suisse romande et de ses différentes régions), les conteurs locaux puisent à une mythologie à ce point universelle. Le microcosme helvétique trouve ses assises et sa justification idéologique au cœur des représentations les plus unanimement reconnues, et s’attribue par là l’exclusivité de qualités religieuses, morales, éthiques, pour ainsi dire éternelles, qui s’y rattachent. Cette façon de fonder une identité distinctive et unique sur la base la plus large possible travestit un « bricolage » habile et singulier, qui rend absolue la croyance en l’appartenance à un peuple d’élection. On peut même interpréter à la lumière de cette généralisation l’étonnante mise à l’écart, dans les textes populaires, de la superposition de la montagne et de la Suisse, si fréquente dans les écrits helvétistes. C’est une hypothèse, mais l’on ne peut pas exclure qu’aux yeux de ces auteurs, dont le désir est de se référer à une Nature63 sans limites, les Alpes dénoncent trop un particularisme. Leur « campagne », tour à tour accidentée et paisible, offre un répertoire qui se plie mieux à leur intention, et qu’ils peuvent élargir ou compliquer à leur gré ; sur ce point, ils dépassent Haller. L’aurea mediocritas qu’ils préconisent n’est plus seulement celle du Bon Sauvage alpin, elle est la récompense de ceux qui ont compris qu’il faut renoncer aux passions, qui s’éloignent de l’agitation du siècle : axiomes sans âge, que dans chaque société tout être clairvoyant fait siens.

35La campagne en exergue, loin de correspondre uniquement à des vues naïves et à des nostalgies anachroniques, renvoie ainsi à l’attirail des représentations mythiques qui illustrent l’identité suisse, du « Sondernfall » au « peuple béni ». Son simplisme apparent fixe des traits définitifs, permet l’adaptation à n’importe quel contexte, réunit les garanties morales qui conjurent la remise en question. Fidèle aux mythes classiques les plus puissants, ceux de la nature et du cosmos, notre pays a eu le « génie64 » de s’y référer pour graver son image ; par l’accès à l’universel, il transcende sa marginalité.

36Ainsi, les mésaventures d’Émile ou d’Alexis, les réprimandes de Jean, Jacqueline ou Caton sont les bornes qui balisent le seul chemin d’une identité à toute épreuve ; frères, sœurs et serviteurs figurent dans une pièce chiffrée dont le sens leur résiste. En tissant la trame élimée de leurs histoires, Ribaux, Nossek et les autres révèlent et colportent l’idéologie dominante dans laquelle baigne leur époque. Ils réitèrent une platitude lourde de conséquences : celle qui veut que les peuples heureux n’aient pas d’histoire…

Pour citer ce document

Par Daniel Maggetti, «« Paix et douceur des champs, simplicité sacrée1 !… » », La Licorne [En ligne], La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, Avatars du roman moderne., mis à jour le : 28/06/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6655.