Le cosmopolitisme dans le rang : Charles-Albert Cingria1

Par Pierre-Olivier Walzer
Publication en ligne le 08 décembre 2016

Texte intégral

1Il existe une tradition majeure des lettres en Suisse française, faite de repliement sur soi, de réflexion religieuse, de solitude morale, d'introspection indéfinie, de gravité grise, dont l'origine remonte à l'austérité calvinienne. S'analyser scrupuleusement, peser ses actes au regard de la rigoureuse conscience, c'est par là que commence la sagesse protestante. Cette pratique ne va pas sans inconvénients. Le Suisse romand passe pour un homme timide devant l'action, honnête dans ses démarches mais scrupuleux à l'excès, réfléchi mais empêtré dans sa réflexion, bref pour un être malhabile devant la vie et à qui l'Eternel aurait dit, selon un ironiste du cru : «Tu ne te débrouilleras jamais». Comme c'est vrai de Vinet, par exemple, toujours prêt à se réfugier en soi-même, toujours blessé par l'existence, incapable d'aucune confiance en soi et doutant jusqu'au bout de la valeur de son enseignement, de son œuvre, de son être ! Comme c'est vrai aussi d'Amiel, tournant perpétuellement dans la cage de ses scrupules, prisonnier d'une impuissance congénitale à décider quoi que ce soit !

2Or l'écriture est un acte qui s'accommode mal du scrupule moral. D'Amiel à Frommel, de Vinet à Juste Olivier, que de victimes, dans les lettres romandes, d'un manque d'affirmation dans le style qui a pour cause un excès d'attention à soi ! Mais après tout il se peut que cette tradition morale vouée à la contemplation du Bien moyen ne nous définisse pas entièrement. A toute époque la Suisse, renfermée au cœur de l'Europe dans de trop étroites frontières, a senti le besoin de prendre les routes d'ailleurs, de donner libre champ à son goût de l'aventure. Sans doute est-ce la nécessité qui poussait les mercenaires helvétiques à servir sous les drapeaux étrangers, mais c'était tout autant l'occasion et le besoin de voir du pays. C'est la même nécessité qui obligeait des familles entières à s'expatrier, mais pour beaucoup de ces émigrés — le colonel Suter, le constructeur Chevrolet — c'était l'occasion d'affronter enfin des continents à la mesure de leur génie. Il s'est donc trouvé de tout temps des Suisses pour trahir leur tradition de renfermé, pour faire craquer les frontières de leur patrie spirituelle et établir une tradition de cosmopolitisme qui, tout bien considéré, leur était aussi naturelle que l'autre. En littérature, Mme de Staël, Benjamin Constant, Edouard Rod, Blaise Cendrars, dans d'autres domaines Adolphe Appia, Le Corbusier, Auguste Piccard ou Grock, témoignent avec suffisamment d'éloquence que toutes les vérités ne sont pas fatalement enracinées dans le sol de la patrie genevoise ou vaudoise. L'œuvre de Charles-Albert Cingria témoigne, malgré toutes les différences qu'on voudra, que le Suisse littéraire ne s'est pas toujours contenté de calquer son être sur la fameuse vague ramuzienne qui déploie ses beaux rythmes «quelque part, entre Cully et Saint-Saphorin», mais qu'il lui arrive d'être entraîné d'un irrésistible élan à la recherche d'autres vagues de plus lointains océans, d'autres souffles de ciels plus lointains. Tandis que Ramuz cherche sa vérité en s'approfondissant dans des limites revendiquées, Charles-Albert Cingria cherche la sienne en s'éparpillant sous des climats étrangers, dans des campagnes ou des banlieues de hasard ou de rêve :

«… Mais vous voulez savoir si je ferai autre chose. Eh bien oui je ferai autre chose. Entre temps j'étudierai une langue. Je compte me préparer à partir pour une île où il y a des Suisses et où les indigènes sont doux. On y vit perpétuellement en pirogue. Je compte y faire le commerce des éponges, mais sérieusement, rationnellement. Je compte gagner des sommes énormes.
— Cette île, dites-vous, est suisse ?
— Je ne vous dis pas qu'elle est suisse : je vous dis qu'il y a des Suisses.
— Des Suisses romands ?
— Non, des Suisses allemands. J'aime surtout les Suisses allemands, les autres sont plus suisses — il n'y a rien de plus suisse qu'un Suisse français — mais ils sont dépourvus d'être. A Romanshorn je serai bien et, dans cette île, je serai mieux encore…».

3Chez Cingria, le cosmopolitisme est dans le sang. Il est bien de Genève, certes, puisqu'il y est né, le 10 février 1883, et que son père est bourgeois de la ville (naturalisé en 1870), mais les ascendances sont picardes et polonaises du côté de la mère, une Stryjenska, et turques et yougoslaves du côté du père. Les parents et alliés Cingria sont à Constantinople. Les Stryjenski en Pologne, à Paris et à Genève. Les études secondaires de Cingria, hasardeuses et incomplètes, à Saint-Maurice et à Engelberg, furent interrompues pour des études musicales, avec Dalcroze et Barblan à Genève, avec Sgambati à Rome. Mais à tout instant il s'envole, apparemment pour le simple plaisir d'être ailleurs. Les ducats byzantins, qui ne manquèrent pas à la jeunesse de Charles-Albert, lui permirent d'affirmer une vocation de nomadisme qui n'était chez lui que trop patente. De 1900 à 1914, il séjourna à Rome, à Naples, à Sienne, à Florence, en Espagne, au Maroc, à Constantinople, en Algérie, et dès 1904 il eut un pied-à-terre à Paris, qu'il partagera un moment avec C.-F. Ramuz. De Constantinople, en 1909, il rapporta à Mme Ramuz mère deux magnifiques chats exotiques. A Genève, c'est un jeune dandy raffiné, coiffé d'un canotier, qui conduit avec brio l'une des premières Panhard-Levassor de luxe de la ville, avec laquelle la légende veut qu'il ait gagné haut la main un des premiers Paris-Deauville.

4Si Cingria est né à Genève, il appartient toutefois à une famille catholique romaine et cette composante religieuse, fortifiée chez lui par ses études à Saint-Maurice, par ses séjours à Rome, par son goût du plain-chant et du baroque, informe profondément sa manière, si ouverte, de se confronter aux êtres et aux choses. Dans un seul domaine un tabou subsiste néanmoins : le domaine sexuel. Jamais Cingria, malgré les illustres exemples de Gide et de Proust, ne ressentira le besoin de faire la moindre allusion à ses «amitiés particulières». Et c'est parce qu'on est maintenant dans le secret qu'on lui trouve un regard particulièrement aigu et brillant lorsqu'il lui arrive d'évoquer les charmes attractifs d'un gamin de Rome ou de Plainpalais. Cette réserve absolue nous vaut cette étrangeté des plus rares : une œuvre, dont pas une seule ligne n'est consacrée à l'amour. Il n'en reste pas moins qu'en dépit de cette singularité, Cingria échappe tout à fait à la tradition des complexés divers et que son tempérament romain l'invite à fouler d'un pas optimiste les sentiers de l'existence.

5C'est en Italie, au début de 1903, que Charles-Albert Cingria comprend que la vocation littéraire parle, chez lui, plus impérativement que la vocation musicale. Au cours d'une crise de «détraquement et de désorientation complète», il écrit de Sienne à son ami Bovy : «eh oui, j'ai usé tout ce que j'avais de fibres musicales, plus rien ne coule naturellement, plus rien n'est sincère, comme dans une langue à son déclin, où les figures poétiques immobilisées ont perdu leur sens à force d'être répétées […] La littérature est moins difficile ; (plus pourtant qu'Alexandre a l'air de le croire)». Lorsqu'il écrit cette confession, il venait d'envoyer ses premiers essais au groupe de jeunes Romands qui étaient en train de préparer le lancement de leur première œuvre collective, Les Pénates d'argile (1904). Au sommaire les noms de Charles-Ferdinand Ramuz, Adrien Bovy, Alexandre Cingria (le frère de Charles-Albert, qui sera un peintre connu) et un certain Adalbert d'Aigues-Belles, qui n'est autre que Charles-Albert Cingria («Pourquoi ce nom Américain du Sud, grogne Ramuz, c'est répugnant»). Les textes de cet Adalbert — Invite à la Rêverie, La Chanson du Renégat — sont des espèces de poèmes écrits dans une prose très châtiée qui les apparente au style gidien néobiblique des Nourritures. «Nous écrivions tous comme cela», dira Charles-Albert plus tard. Mais en même temps, dans ses lettres, il témoigne déjà de dons narratifs ou descriptifs merveilleusement directs, et il comprend tout de suite que le salut est dans la voie de la sincérité et du naturel — naturel signifiant pour lui plain-pied avec le vécu. «Ma langue poétique est déjà finie, mande-t-il encore à Adrien Bovy (5 février 1903), j'en ai mal au cœur, c'est pourquoi je vais me mettre à la prose sévère de sorte que je comprime une évolution qui mènerait à une décadence. Mais, cher Adrien, avec quelle prudence ne faut-il pas agir !».

6Le Cingria au style régénéré collaborera activement à «La Voile latine», la première revue littéraire qui ose se dire romande et qui tente de trouver son équilibre entre les valeurs helvétiques et le classicisme latin. Parmi ses collaborateurs figurent quelques-uns des grands noms de nos lettres au xxe siècle, C.-F. Ramuz, Gonzague de Reynold, les Cingria, Robert de Traz. La Voile latine eut six années d'existence, au cours desquelles les dissensions ne firent que s'accentuer, au sein du groupe rédactionnel, entre les «Helvètes» et les «Burgondes». Les Cingria firent sombrer le bateau, après injures parlées et écrites, duel manqué, gifle véritable, matraquage en règle et assignation en justice. On a la lettre dans laquelle Charles-Albert fait à Ramuz, alors à Paris, le récit de ces événements héroï-comiques. «Admirable, ce récit, confesse Ramuz, et infiniment plus digne de publicité que toutes les ordinaires petites protestations de patriotisme des actuels collaborateurs de la Voile. Et comme c'est l'artiste qui a toujours raison, vous verrez que ce sera finalement Charles-Albert qui sera le héros de l'histoire». En attendant, La Voile latine enterrée, les deux camps ennemis lancèrent chacun de leur côté une nouvelle revue ; Reynold et de Traz, Les Feuillets, assez ternes et privés de la collaboration de Ramuz, retiré sous sa tente : les Cingria, La Voix Clémentine, qui n'eut que deux numéros, dans lesquels Charles-Albert fit une crise, heureusement brève, de maurrassite aiguë, qui se perpétue un moment dans Les Idées de demain le «bulletin du groupe franco-suisse d'Action française».

7Bientôt la guerre qui éclate, et qui ramène Ramuz au pays, fait taire les anciens ressentiments et permet l'éclosion d'une nouvelle admirable équipe qui s'exprimera dans Les Cahiers vaudois à partir de 1914. Les Cahiers paraissent à Lausanne, mais ils sont ouverts aux anciens collaborateurs de La Voile latine comme à ceux de La Voix Clémentine.

8Le resserrement sur les réalités helvétiques consécutif à la guerre a pour effet d'amener Cingria à se déprendre peu à peu des doctrines maurrassiennes, dont il ne retiendra qu'une admiration toujours vivante pour les valeurs romaines et latines, et à découvrir les charmes de l'Alémanie au sens large : l'Irlande, Aix-la-Chapelle, le Rhin, Saint-Gall. Par un paradoxe curieux, cet adolescent irascible, et vagabond, qui avait rompu avec ses amis de La Voile latine pour ne pas se laisser enfermer dans une inspiration helvétique n'en finit pas moins par consacrer les deux tiers de son œuvre à des sujets quasi locaux, des Pendeloques alpestres, une Civilisation de Saint-Gall, des Impressions d'un passant à Lausanne, un Pétrarque, où il est encore surtout question de Saint-Gall, des Enveloppes, qui contiennent bien des croquis suisses, des Florides helvètes, un Parcours du Haut-Rhin, des Musiques de Fribourg, une Reine Berthe enfin, sans compter une foule de chroniques, de notes, de gloses et prétextes, dans lesquels il revient volontiers à des sites, des choses, des gens, des problèmes de nos cantons.

9Après la guerre, Cingria est devenu pauvre. Mais ce sont de ces accidents de la fortune qui l'atteignent à peine. Il conservera toute sa vie, en dépit de la malice des temps, son petit appartement parisien, 59, rue Bonaparte : deux pièces exiguës dont l'une servait de débarras, et la seconde de bureau. Dans la première se décomposait un corbeau mort dont il utilisait les plumes pour son virginal ; la seconde contenait une banquette rouge servant de lit, une table minuscule, une chaise, un virginal de facture italienne, et un vélo de course suspendu au plafond. Au reste le locataire de ce pittoresque logis n'est pas souvent chez lui (il ne répond d'ailleurs qu'aux amis qui frappent à coups redoublés) et ses biographes futurs auront fort à faire pour établir la liste de ses escapades. A Paris, il fréquente les milieux littéraires où il coudoie Max Jacob (admiration absolue de la part de Max Jacob : «Cingria est une des plus fortes sensibilités que je connaisse ; un mot le fait exploser et il attache de l'importance à tous les mots. Il me raconte des histoires splendides et j'ai l'indélicatesse de prendre des notes quand il a fini et que je suis seul. Car le pauvre laisse pourrir ses perles…»), Cendrars, Artaud, Limbour, Tzara, Desnos, Paulhan, Cocteau, Satie. Mais il ne s'en éclipse pas moins à tout bout de champ et disparaît dans les Allemagnes, les Pays-Bas ou les Etats du Pape, partageant son temps avec une assiduité égale entre les bistrots populaires et les bibliothèques publiques. Il fut chez lui partout et nulle part. Etonnante figure de vagabond vélocipédiste, heureux de toutes les aventures, et fidèle à une seule valise de toile cirée rouge qui ne contenait jamais qu'une orange et un caleçon de bain. Petit homme replet, à l'œil clair inquisiteur, aux lèvres pincées, au rire sarcastique («des éclats de rire qui éclatent comme des pets» observe encore Max Jacob), vêtu d'oripeaux extravagants, Knickerbocker ou cuissette, maillot rayé de coureur cycliste ou veston trop juste, casquette de trappeur, large béret basque ou turban de pacha déchu. C'est cette dernière image de Charles-Albert qui est restée populaire et il n'est pas douteux qu'elle ne lui fasse tort dans l'opinion de ses compatriotes, qui sont pour la confection sur mesure. Henry Miller, qui professe, lui aussi, une très vive admiration pour l'auteur du Petit Labyrinthe harmonique, disait de lui : «Cet homme a l'air d'un clown, ou d'un prêtre défroqué». Justement, le Suisse se méfie des défroqués, et s'il accepte les clowns, c'est au cirque et une fois par an. Non, l'image de Ramuz, drapé dans sa sévère pèlerine intellectuelle, est tout de même autrement rassurante.

10Ce pitre débraillé est donc le plus souvent tenu à l'écart (surtout par les dames pour qui, il faut le dire, il n'avait aucun intérêt. Cependant, certaines, riches, lui furent secourables). On ne l'accueille sans réticence qu'aux tables de café ou de restaurant, où il déploie les trésors d'une conversation éblouissante. Non qu'il fût homme à anecdotes. Mais à partir de n'importe quoi, il était capable de recréer un monde tout neuf d'humour et de fantaisie, exerçant véhémentement la faculté d'improviser à tout sujet avec la plus totale et la plus souveraine liberté. Cette fonction d'amuseur public lui pesait parfois. Il est vrai qu'il ne faisait rien véritablement pour lui échapper. Personne ne fut plus insoucieux de sa réputation d'écrivain. S'il donne des chroniques à la Nouvelle Revue Française, grâce à Jean Paulhan, en Suisse il fait figure de plumitif besogneux qui place ses papiers à la sauvette un peu partout. En dehors de ses études sur Saint-Gall et sur Pétrarque, ouvrages dont les thèmes et l'érudition ne pouvaient qu'écarter les lecteurs ordinaires, il ne publia guère que des plaquettes d'occasion que collectionnaient seuls quelques rares amateurs. Lui-même semblait le premier étonné qu'on lui proposât de réunir quelques-unes de ses chroniques («Voici maintenant que cela fait un petit livre. Tant mieux, n'est-ce pas !»,  déclara-t-il en tête de Florides helvètes), et ce n'est qu'aujourd'hui qu'on s'aperçoit que Cingria fut un écrivain presque abondant puisque ses Oeuvres complètes comptent déjà onze volumes in-octavo, soit autant que celle de Jean Schlumberger, par exemple, ou de Valery Larbaud.

11L'amertume perce rarement chez ce vagabond optimiste et bénisseur de la création. Mais quand elle éclate, elle est magnifique. Songeant un jour au rôle qu'on lui faisait tenir, et le comparant à ce qu'il se savait être, il déclarait avec une sourde fierté :

… ces élites, ces jeunes arrivés tard et sans rien, me croyant trop heureux, me faisant la grâce, avec leurs coqs, leurs pierrots russes, leurs petites sucreries élégiaques, leurs choses à la page ou plus à la page, moi qui ai un lieu, une vieillesse d'autres, des térébinthes, d'immenses biens, des flotilles de lourd cèdre où passent de fantomatiques fastueux poissons au fond de la mer, mais qui suis ailleurs, seul avec ce plectre à faire chuter les étoiles ; ne voulant pas, ne pouvant plus, me laissant vivre : de rien : de bonjours, de bonsoirs, de verres et de réciprocités de verres à droite et à gauche ; de bouts de pain trouvés chez moi sous des caisses ; m'avilissant, me faisant aimable alors que je suis tueur, me faisant pittoresque alors que je suis roi ; allant dans des endroits affreux, buvant des mélanges qui se payent des prix fous et que personne n'aime, vivant mal et pauvre et sale dans un tout petit logement où j'entends le bruit de tous les gens qui vont au cabinet ; enfin devenant rangé, content de peu, aimable par désespoir, élogieux, paraphraseur, complimenteur, accompagnateur, victime de gens croyant se tromper, ne m'accordant pas le droit de n'être pas arrogant, m'invitant à dîner, ne m'invitant plus à dîner, me faisant grâce en me réinvitant à dîner, me présentant à des grandes dames, à des vraies, à des fausses moins vulgaires que les vraies, à des êtres tyranniques dans la débauche, me faisant passer la nuit dehors, insulter des cadavres, payer, de guerre lasse, des porte-manteaux, des riens sauvant l'honneur et accomplissant ma ruine.

12Pendant la seconde guerre mondiale, Cingria se replia sur Fribourg. La paix revenue, on le revit à Paris, mais aussi à Lausanne, à Aix-en-Provence, à Genève enfin où il revint mourir, le premier août 1954, à l'âge de soixante et onze ans.

13A une demoiselle de Genève qui voulait savoir qui il était, quelles études il avait faites, quelles activités il avait eues en dehors de celles d'écrivain, il répondit un jour :

«Mon âge : 12 ans et demi et 36000 ans. Mes origines : le paradis terrestre. Les études que j'ai faites sont surtout celles qui ne m'ont pas été imposées. Dans quelles villes ? Dans des quantités de villes, mais aussi dans les campagnes, les villages, les marais, les usines en démolition. Quant à mes activités passées et actuelles autres que celle d'écrivain, j'en ai en effet beaucoup, mais la question est mal posée ; elles ne sont pas autres que celle d'écrivain, mais leur substance même et leur principale source d'inspiration. Car s'il faut définir la poésie, j'estime que couler du bitume sur le trottoir est bien plus efficace en puissance de verbe que de pâlir sur des encyclopédies».

14«Pâlir sur des encyclopédies», c'est pourtant assez du goût de Charles-Albert Cingria. Il faut l'avoir vu dans une des mansardes d'occasion qui lui servaient de gîte, à Turin ou à Fribourg, recopiant en encres de différentes couleurs d'imposantes tables généalogiques ou des compendium chronologiques qu'il affichait ensuite autour de lui, parmi les lourds in-folio empruntés à la bibliothèque universitaire voisine, pour comprendre qu'il avait le goût profond de l'histoire de la recherche, de l'érudition, qu'il y avait en lui du moine bénédictin. Mais il faut se garder d'en faire un érudit à la manière classique. L'objectivité n'est pas son fort. Simplement sa culture, ses goûts, une manière d'être originale l'ont amené à s'affirmer de façon caractéristique dans deux domaines choisis, la musique et l'histoire.

15Pour la musique, toutes ses idées s'expliquent par cette affirmation dogmatique initiale qui ne souffre pas de contradiction : «Il y a une musique historique et normale, la seule vraie et qui s'arrête brusquement au moment où s'accomplit l'intrusion du sentimentalisme littéraire ; après quoi il n'y a plus de musique». Ce qui revient à dire qu'il n'y a plus rien qui soit digne d'être nommé musique entre Mozart et Stravinsky. La musique, pour Cingria, c'est avant tout la musique monodique d'origine syrienne et byzantine qui s'épanouit dans le plain-chant du haut moyen âge, dans les antiphonaires gallicans d'une graphie ornementale si somptueuse. Mais le grégorien, encore faut-il le bien comprendre, ce que ne font pas la plupart, et moins que personne les spécialistes, comme les bénédictins de Solesmes qui, au grand scandale de Charles-Albert, transforment le plain-chant en une molle et sirupeuse mélodie. Non, le grégorien, c'est le chant des moines défricheurs, des moines trappeurs, donc quelque chose de rude et de sauvage et de heurté — le chant des héleurs de barques, des vagabonds des fleuves et des chemins, qui clament la «nouvelle musique populaire de modalité syrienne» avec le même enthousiasme que les jeunes gens de 1920 pratiquent «le syncopé anglo-nègre».

16C'est le grégorien qui l'a amené à Saint-Gall. Il a suivi, dans les chroniques, l'odyssée étonnante de ces moines irlandais qui ont remonté la Loire et sont venus fonder Saint-Gall, Saint-Ursanne, Luxeuil, Bobbio. C'est à Saint-Gall, en Suisse, vers 880, qu'eut lieu un événement capital. Un moine, le «bègue sublime de Heilgove», invente la séquence. Ce bègue sublime s'appelle Notker. Or, selon la théorie que Cingria s'est faite, la séquence serait à l'origine de tout le lyrisme occidental : les lais, les cantilènes, les chansons des trouvères et des troubadours, et même Dante («Dante ne se récite pas, Dante se chante») dériveraient de l'invention notkérienne, dont le grand verset pratiqué par Claudel, Péguy, Cendrars, Whitman ne serait qu'une résurgence ravivée «à la forme irrégulière primitive».

17D'où l'intérêt de Cingria pour les trouvères, les troubadours, le latin médiéval, les dialectes d'Italie ou de Provence, Pétrarque. Avec un plaisir de chartiste il transcrit les vies des anciens poètes (Lou Sordel, Landino, Guillaume de Machaut, Philippe de Vitry…) qu'il déchiffre dans les magnifiques chansonniers de Paris ou de Turin, composant à son tour des manuscrits si merveilleusement surchargés (encres de couleurs, textes latins, bas-latins, provençaux, traductions, annotations, citations musicales en neumes et en transcriptions) que les plus courageux éditeurs reculèrent devant la difficulté de les reproduire.

18En histoire, ses préférences vont également au moyen âge, mais non au moyen âge de tout le monde, celui des Croisades, de Saint Louis, de Jeanne d'Arc et des cathédrales. Son moyen âge à lui est celui des Rodolfiens, des empereurs romains germaniques, de l'Italie lombarde, de Saint-Maurice, de Pierre de Savoie et d'Eléonore d'Aquitaine. Sur ces sujets, l'érudition de Charles-Albert est intarissable, et sans faille. Il est remonté aux sources, a confronté les documents, en a fait jaillir la lumière de la vie. A cette veine appartiennent sa Civilisation de Saint-Gall (1929), son Pétrarque (1932), sa Reine Berthe (1947).

19Il reproche aux histoires universitaires de figer le passé dans une pâte uniforme, de délayer le document dans une source fade, d'aller abusivement des actes aux caractères. Selon lui l'historien moderne, qui dispose de moyens techniques extraordinaires, doit se contenter d'être un metteur en scène, «un montreur, un éditeur, un centonisateur». Donc des images nombreuses, et le plus souvent possible les documents eux-mêmes dans leur verdeur originelle (ou traduits en regard). L'objectivité des faits importe moins que leur plasticité, et la question de savoir si tel mariage princier dont il est question dans La Reine Berthe eut lieu à Colombier (Vaud) ou à Colombier (Neuchâtel), il se déclare prêt à la «régler entre deux verres de vin blanc».

20Il est souhaitable que l'histoire soit drôle. Il est souhaitable que l'histoire soit belle. Elle est donc affaire moins de science que de sensibilité. «Il y a lieu, à ce sujet, de considérer que rien n'existe — ni le Pôle Nord non plus — si préalablement nous n'existons pas nous-mêmes. Le moyen d'exister — de surgir, de croître — c'est de croire… Ce qu'il y a d'important dans l'histoire, c'est la conviction constructrice et fécondatrice en œuvre de beauté de ceux qui nous l'ont transmise. Si l'on isole méchamment les faits, l'on n'est plus en présence que du vide». Ainsi le spectacle que l'historien produit se meut dans un éternel présent. L'histoire telle que la conçoit Cingria n'est pas une résurrection du passé, mais la recherche de ce qui, dans ce passé, est toujours vivant pour notre sensibilité. Le temps, à vrai dire, n'existe pas, ni d'ailleurs l'espace. «Toutes les époques existent encore sur la terre en l'espèce de peuples ou de peuplades où elles se sont fixées à l'état de manière d'être». Il donne des exemples : la Suisse touristique du Léman — «palmiers, balcons de fonte, tramways — fixe un état 1900 qui est assez agréable. L'antiquité est en Abyssinie (en effet : lyres, toges, rhéteurs, hydromel, etc. Mais il faut avoir des sens pour éprouver cela)».

21Cingria a des sens. S'il est moine bénédictin, il est aussi moine gyrovague, toujours prêt à saisir le moindre signe du monde qui lui permette de s'évader et de partir à la rencontre du présent. Rien de plus significatif, de ce point de vue, que ce passage de son Saint-Gall où,  lisant à Paris la prose de Notker Eia recolamus, il s'exalte sur cette magnifique bibliothèque de l'Arsenal où il est assis «avec ses quais, avec ses eaux, quand on est dans les Neumes et les acclamations carolingiennes en grec à l'encre jaune, un âpre sifflet traverse tout ce qui est d'un remorqueur aux avants superbement peints traînant dix-sept barques chargées à couler de tout un territoire de sable roux. Mais elles ne coulent pas : c'est le Soleil, plein de vieille orgie mérovingienne, qui s'affaisse et croule. Alors on est pris d'un très grand amour des gens, des choses, des gens qui entretiennent si bien les choses», mouvement essentiel chez Cingria, qui est toujours à lever le nez de dessus l'histoire pour s'abîmer d'admiration devant tout ce qui vivant le sollicite… Ses aventures commencent là.

22Cendrars se précipite goulûment à la rencontre de l'aventure à travers les continents et les océans. Ce qui le requiert, c'est la nouveauté du monde, la diversité de ses visages, du Cap Vert à New York, de Formose à Hollywood, du jardin du Luxembourg aux défilés des Andes. De partout il ramène des brassées de sensations et d'images, qu'il transcrit le plus directement, le plus brutalement possible, constituant le procès-verbal, le commentaire perpétuel de sa découverte de toutes les parties des cinq continents.

23Pour Cingria, ce sont les choses qui viennent à lui. Il lui suffit de lever les yeux de son in-folio pour rencontrer dix-sept barques qui s'avancent vers lui à travers la fenêtre. Dès qu'il a compris que l'aventure est partout, il se contente du vélocipède comme moyen de transport et ne se déplacera plus guère que dans de proches campagnes, françaises, savoyardes ou suisses. A quoi bon voyager quand un seul regard résume le temps et l'espace et qu'une touffe d'herbe dans la faille d'un rocher du Valais offre à qui sait voir autant de mystère et autant de beauté que les pampas et les savanes ! […]

24Il aime les paysages peu peuplés, les terres arides du Rhône, les petites routes départementales de l'Ile-de-France, les sentiers sauvages sinuant au long de la Loire ou de l'Oise. Pédalant d'un mollet ferme sur son vélo bien huilé, il emprunte des circuits inédits, souvent à peine praticables, franchit des ruisseaux, s'enlise dans des marais et finit par aboutir, sa bicyclette sur le dos, à un campement de mariniers ou de romanichels. Ça c'est l'aventure qu'il aime, et qui lui suffit. L'aventure à portée de main. Quelques tours de pédales et voici Charles-Albert en plein inconnu, buvant aux sources de cette poésie pour lui si généreusement offerte. D'ailleurs tel est son don d'accueil qu'une simple course dans son quartier en quête d'un journal (rue des Canettes) lui fournit un aussi riche bouquet de sensations qu'un véritable départ.

25Rien de plus significatif chez Cingria que cet élan premier qui le propulse à la rencontre du monde, et le met en état d'admiration perpétuelle. Son être a besoin de cette nourriture que lui fournissent des sens aiguisés toujours en éveil, par quoi il se situe dans un monde plein : «J'appelle réalité ce qui est réel — ce qui arrive». Est réel tout ce qui s'appréhende par les yeux, par l'odorat, par l'ouïe, par le toucher. Nous regardons surtout, nous écoutons, nous enregistrons avec nos sens. Refusant joyeusement l'introversion maladive, la rumination et le repliement sur soi, l'introspection moralisante dans laquelle les Romands avaient trouvé si longtemps leur grisâtre délectation, Cingria affiche une attitude d'accueil et d'ouverture au monde génératrice de plaisir gai. […]

26Un jour qu'aux environs de Saint-Maurice, Cingria, Georges Borgeaud et Victor Desarzens se promenaient de compagnie, Borgeaud entra en fureur contre les cheminées d'usines hautes et fumantes qui déshonoraient, selon lui, la noble plaine du Rhône. Alors Charles-Albert monta à son tour sur les grands chevaux de sa fantaisie et prit la défense véhémente de ces phares de brique, signes de la présence humaine et gages de l'ingéniosité des cervelles terriennes. On peut être sûr que, si l'autre eût pris d'emblée devant lui le parti des cheminées, il n'eût pas manqué de se jeter dans une diatribe éperdue pour regretter le vandalisme de la civilisation mécanique et protester contre la souillure infligée au roc nu. Ces attitudes n'importent pas excessivement ; si Cingria se reconnaît peu moderne et se découvre une «tête pleine de passé», ce n'est chez lui qu'un goût des origines, plus propre à l'explication du présent qu'à sa condamnation. Il s'explique fort clairement là-dessus quand il déclare (insistant sur la nécessité de publier les mélodies des trouvères) : «On veut voir ce plain-chant qui est le contraire de ce dessèchement qu'on nous prodigue. On veut le voir parce que c'est beau ces notes ainsi, parce que cela excite la fibre antiquaire — très nécessaire à un état qui est le nôtre quand nous ne sommes ni passéistes ni modernistes, simplement quand nous usons de la vie avec le sens de l'avant-vieille et des siècles dont est fait le jour que nous vivons». Ce qui va dans le même sens que les lignes qui figurent sur la couverture des Oeuvres complètes : «Il faut être très attentif à cela qui change et ne pas tout blâmer, surtout ne pas attacher une valeur de classicisme à ce qui est du relatif, ou du pittoresque (simplement parce que c'est ancien). Il y a de l'ancien éternel (un mur chinois) comme aussi il peut y avoir du moderne qui est éternel».

27Ainsi il n'y a pas chez lui, comme chez certains Romantiques, la recherche d'un retour à un passé lointain où le bonheur se découvrirait, à l'abri du présent, dans une sorte de patrie intemporelle. Encore une fois la patrie temporelle de Cingria est le présent, un présent caressé et enrichi de toutes les réminiscences du passé et où la perception découvre à la fois toutes les sources d'un bonheur spontané. Il n'y a pas d'autre monde ni d'autre temps pour la sensibilité de Charles-Albert Cingria, pour qui l'angoisse de la durée est inexistante, et qui caresse en toute chose vivante la fraîcheur d'un miracle.

28[…]

29Cingria admet souvent que l'idéal est une autre nature corrigée et civilisée par l'homme. Alors que Ramuz regarde à ses pieds pour y fonder ses racines, Charles-Albert regarde au-delà les nuances de l'atmosphère, les couleurs fugitives, les objets inattendus. De la nature, ce qu'il retient, c'est ce qui est de partout, les eaux, les oiseaux, les nuages, et des fleurs internationalement précises : la julienne et l'ail sauvage. Il aime les villes, voyant plus de grandeur dans l'homme qui construit que dans l'homme qui laboure. C'est pourquoi, dans une lettre toute signifiante à C.-F. Ramuz, il explique que l'agriculture n'est poétique qu'à «de furtifs certains moments dans la vie» parce que le paysan n'est somme toute que l'esclave de la terre, et qu'avec raison il s'en détache dès qu'il le peut, pour s'installer en ville où il s'achète «des magasins et des palais». Il s'instaure donc une compétition entre le brun, qui est la couleur de l'être fondamental de la terre, et le doré, qui est la couleur de l'être revêtu du chatoiement de la civilisation, et c'est le doré qui, aux yeux de Charles-Albert Cingria, doit l'emporter. «C'est que le doré est vraiment plus beau que le brun, bien que le brun, «par dessus» soit nécessaire, mais ce nécessaire vous le trouvez partout, du fait que Dieu a fait les conditions inégales et que la main-d'œuvre sans clients est beaucoup plus nombreuse que la raison cliente et rémunérante, laquelle est recherchée par ceux qui ont un peu d'intelligence pour devenir peu à peu eux-mêmes raison et direction et s'accorder le luxe de la musique et de la soie».

30On voit comment le bitume noir de l'être souffre certaines métamorphoses enrichissantes. Un homme de culture développe une tendance naturelle à ne pas considérer les objets, les paysages ou les personnes dans leur nudité première, mais à les parer de ces apanages de civilisation — la «musique» et la «soie» — qui leur confèrent leur plus entière dignité. Ainsi la promenade de Charles-Albert Cingria n'est pas seulement génératrice de plaisir spontané devant la découverte des choses. Alors qu'on pouvait craindre de la voir aboutir à un éparpillement de l'être tiraillé entre des sensations incohérentes et se résoudre en une vaste et vaine énumération, elle aboutit au contraire à un regroupement sous le signe d'une certaine qualité de l'être.

31Le monde est plein de cohérent et immédiatement accessible parce qu'un poète comme Cingria s'entend naturellement à situer la sensation nue au centre d'une toile de références poétiques, fantaisistes, humoristiques, historiques, spatiales ou magiques, qui font à l'âme un centre et au monde une unité.

32C'est pourquoi la promenade avec Charles-Albert Cingria n'est pas une aventure : c'est une perpétuelle réconciliation avec l'univers.

Pour citer ce document

Par Pierre-Olivier Walzer, «Le cosmopolitisme dans le rang : Charles-Albert Cingria1», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Avatars du roman moderne., mis à jour le : 08/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6691.

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