L’écriture onirique de Corinna Bille

Par Maryke de Courten
Publication en ligne le 08 décembre 2016

Texte intégral

« Si je choisissais la réflexion
Le monde se fermerait … »
Corinna Bille1

Recherche d’un langage nouveau

1Rentrée de Paris à la suite d’un mariage malheureux, Corinna Bille cherche sa voie. L’écriture bien sûr, mais comment se forger un style personnel ? Elle travaille à son premier roman, Théoda, un drame passionnel dans deux villages haut-perchés du Valais, Pragnin et Terroua ; le sujet lui a été fourni par les Annales, le procès-verbal d’un crime et des exécutions capitales qui se produisirent en Valais cent ans auparavant. Pour faire revivre la tragédie elle cherche un langage inédit. Un langage qui transcrive les remous, les heurts, les fausses notes de la vie intérieure. Elle voudrait rendre compte des âpretés de la matière psychique. L’harmonie, la littérature suave, discrètement parfaite, la rebutent. Elle traque l’insoluble, l’irréductible. Un terme revient sous la plume de Corinna Bille, et semble résumer son exigence :

j’ai besoin d’aigu. J’ai besoin de cris. Je voudrais rendre l’aigu de la vie, le drame de la vie, le ridicule du drame2.

La première vertu d’un tel langage serait la perméabilité : une langue transitive, déstructurée, « régressive » dira la psychanalyse, où les mots seraient d’autant plus efficaces qu’ils seraient plus irrationnels.

2Corinna Bille sait qu’elle a dans cette quête d’illustres précurseurs. La poétique de l’intensité qu’elle entend inaugurer n’est pas sans rappeler le langage de la cruauté préconisé au théâtre par Antonin Artaud, une quinzaine d’années plus tôt ; ce dernier recommandait dans Le Théâtre et son double de :

rendre au langage ses possibilités d’ébranlement physique […] de prendre les intonations … leur restituer le pouvoir qu’elles auraient de déchirer et de manifester réellement quelque chose3.

On voit la jeune femme vivement intéressée par l’œuvre d’André Breton. « J’aime les mots dont il se sert », observe-t-elle pendant la lecture de L’Amour fou, « l’honnêteté, une dose infinie dans l’atmosphère freudienne »4. Elle se montre sensible au langage précis et onirique du Journal de Kafka. Le ton et la langue de Jouhandeau dans Chaminadour, l’ont « bouleversée d’une façon surhumaine »5 et elle admire sans réserve le langage brûlant, marqué de stridences, expressions de la pensée souterraine, de Pierre Jean Jouve dans Paulina 1880. Elle est d’autant plus attentive à la production de Jouve que celui-ci traverse ses souvenirs d’enfance ; en effet, pendant la première guerre mondiale, Jouve séjourne à plusieurs reprises au Paradou, le castel rose qui fut la maison paternelle de Corinna à Sierre.

3Aucun de ces écrivains ne constitue pour elle un « modèle à suivre ». Tout au plus sont-ils des références, des répondants littéraires, au même titre que ses amis, Georges Borgeaud et Maurice Chappaz (son futur mari), qui n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements.

4Entre la prise de conscience très nette d’un nouveau langage à inventer, et l’exécution, quel chemin à parcourir ! Théoda qui paraît en 1944, est encore d’une facture parfaitement conventionnelle.

5Et Pourtant, dans ses carnets personnels, les notes pour le roman Théoda côtoyent un poème automatique, et … les premiers récits de rêve, les plus anciens enregistrés datant de 1937. Des circonstances pénibles, une longue pleurésie de 1937 à 1939, tinrent Corinna Bille alitée (entendez restreinte à l’introspection) et favorisèrent l’éclosion d’une vie intérieure principalement nourrie de fantasmes nocturnes. En 1939, elle écrivait :

J’ai vécu tout l’hiver
Dans une chambre
Aquarium où s’allongeaient mes rêves
Aux formes bizarres
Comme la flore des mers
6

Depuis le début des années 40, elle commence à noter ses rêves de manière plus régulière ; sans doute pressent-elle leur intérêt pour son œuvre future, mais elle est encore loin de les relever à des fins exclusivement littéraires.

6Elle se remarie, se consacre aux tâches ménagères, écrit peu pendant que ses enfants sont en bas âge. Huit ans après Théoda elle fait paraître un second roman, qui sur bien des points ressemble au premier : Le Sabot de Vénus restitue le climat d’un village de montagne, Chandolin (à 1900 mètres d’altitude), les parfums de la végétation alpestre, les mélèzes, les genévriers, les touffes d’absinthe, la neige, la qualité des silences, les femmes en noir. Tout cela appréhendé avec ferveur finit par acquérir bien plus d’importance que l’anecdote, l’histoire d’un jeune homme à la poursuite d’une fière paysanne. Après quoi, coup sur coup, elle publie deux recueils de nouvelles, Douleurs paysannes et L’Enfant aveugle : aucune mièvrerie, beaucoup de force, une extraordinaire présence des choses et des êtres, courbés sous le poids de l’habitude et voués à la solitude, à la patience, à la mort : ils vous serrent le cœur, comme le vieux Bastien, qu’on oublie tout l’hiver et qui passe la saison « terré dans sa chambre comme une marmotte dans son trou »7, ou cette petite vieille :

Elle était sortie dans le froid et elle attendait comme un petit tas de terre qui se laisse geler8.

En même temps Corinna Bille écrit des poèmes : elle travaille à un nouveau recueil Le Pays secret, évocation du Valais profond. Elle y manifeste une participation de la substance, une sensualité primitive, qui seront le trait dominant de ses futures héroïnes. Au cœur des terres valaisannes, le bruissement du Rhône :

Le Rhône a passé sur mon corps
Et mon corps est devenu fleuve
Il se perdait, il s’étirait
O mouvement infini
O fraîcheur,
Que les terres avaient soif !
Elles béaient hurlantes
Et je les pénétrais …
9

Malgré ces qualités, rien ne traduit encore le « nouveau langage » que l’écrivain en herbe s’était promis de découvrir. Parallèlement à ces textes livrés au public, on voit les Carnets se couvrir de récits de rêves, de plus en plus rapprochés.

7Un matin de juillet 1960, c’est la surprise : elle note un rêve de la nuit, susceptible d’être promu « produit littéraire » sans retouches :

Ce rêve merveilleux a pris fin au moment où on m’appela. J’en ai tout de suit fait une des « Petites Histoires cruelles ». Je la recopie telle quelle : « L’Ours »10.

8Ce fut sans doute une rencontre capitale, la conjonction entre les notes du matin, prises à la hâte, et la création littéraire. Pour le lecteur, c’est à partir de la publication des Cent petites Histoires cruelles, en 1973, qu’un emploi du rêve, que l’on pourrait qualifier de « systématique », est perceptible.

9Le genre des Petites Histoires coïncide parfaitement avec la transcription des rêves : une atmosphère, un personnage ou deux, un scénario (éventuellement avec un dialogue simple), ou bien l’exploitation d’une vision insolite, suffisent. La liberté y est entière ; nul besoin de composition, d’adaptation, d’appel aux techniques de transstylisation.

10Si les récits de rêve, chez Corinna Bille, se prêtent bien à la publication, s’ils sont proches du texte littéraire et de nature à être consommés par un lecteur relativement exigeant, c’est que, d’une part le rêve opère inconsciemment ce que l’artiste réalise consciemment11. Le rêve et l’œuvre artistique ou littéraire transforment les pensées abstraites en images, principalement visuelles. Ainsi lorsqu’on prend un rêve pour « fabriquer » une Petite Histoire, le travail, défini par les termes de « condensation » et « déplacement », est déjà fait (en effet, ces mécanismes attribués par Freud à l’inconscient sont considérés depuis Jacobson et Lacan comme les deux pôles du langage et assignés respectivement à la métaphore et à la métonymie). Si le produit du rêve nocturne, chez Corinna Bille, se prête bien à la publication, c’est que, d’autre part, ses rêves sont d’une exceptionnelle qualité. Leur durée, restreinte (des rêves-fleuves, interminables et monotones représentations de scènes réellement vécues, sont inintéressants du point de vue de l’exploitation littéraire ; il en va de même pour les rêves-éclairs, angoissants, qui provoquent le réveil immédiat), leur durée restreinte donc et leur richesse symbolique (ils fournissent des mises en scènes d’actions symboliques variées pourvues d’une certaine intensité dramatique) déterminent cette qualité et en font une source d’inspiration privilégiée. La distance, la dichotomie qui, chez d’autres écrivains donne lieu à une dichotomie irréductible entre le rêve et l’œuvre, ainsi qu’entre le rêve et la vie, semble se résorber singulièrement chez Corinna Bille.

11Lorsque, peu à peu Corinna Bille prend conscience de l’originalité de ce fonds d’images, constamment renouvelées, elle ne cessera plus d’y puiser, fascinée par ses propres découvertes. Elle note ses rêves sur tout ce qui lui tombe sous la main, papier d’emballage, brochure publicitaire, bouts de papier arrachés à un illustré ; la plupart du temps ces fragments sont ensuite recopiés dans ses Carnets. Pour se laisser envahir par le flux onirique, même de jour, elle veille à une grande disponibilité psychique, écarte les tâches qui lui semblent intellectuellement trop absorbantes aux périodes favorables du rêve. Ecrire devient pour elle un acte vital, un exorcisme. L’assouvissement de ce besoin est néanmoins ressenti par la jeune femme, élevée dans la plus stricte obédience catholique, comme un acte anti-religieux, une libération de sa nature païenne :

Quant on a la vocation d’écrire dit-elle, c’est presque comme si on avait fait un pacte avec le diable12

car l’écriture, ainsi conçue, est un monde sans Dieu, un monde où il n’y a ni Bien ni Mal.

12Les vertiges de l’inconscient, l’écriture libérée du joug et de la tentation du roman poétique traditionnel, se manifestent dans La Fraise noire, recueil de nouvelles qui en 1968 consacrent sa notoriété.

13Corinna Bille découvre que le rêve peut être la source d’inspiration, non seulement des Petites Histoires, mais également de récits plus longs. Un matin de mars 1975, prête à noter le rêve de la nuit, elle voit jaillir sous sa plume, une nouvelle entière, œuvre achevée. Etonnée et joyeuse, elle note :

Un rêve bouleversant
que j’ai retranscrit mot à mot sans rien changer et c’est une vraie
nouvelle que j’intitule (à cause de la finale) : Ainsi meurt ton regard13.

14Nous voyons alors Corinna Bille écrire des nouvelles de plus en plus fantastiques, de plus en plus surréalistes. Elle aura bien gommé, comme elle le souhaitait, le conventionnel, « la littérature lisse et discrètement parfaite ». La voix nouvelle qu’elle avait besoin d’entendre et de trouver elle-même, c’est la voix de ses rêves, la voix de l’inconscient, une voix à la fois âpre et aiguë, toujours surprenante. Bien davantage. Elle cherchait un langage et se retrouve devant un univers, un foisonnement continu, un merveilleux kaléidoscope. Dans les années soixante-dix, Corinna Bille écrit beaucoup ; elle publie La Demoiselle sauvage, Le Salon ovale, deux recueils de nouvelles, Cent petites Histoires d’amour ; La Montagne déserte, poèmes, et un double récit Deux Passions, qui sans être d’inspiration proprement fantastique, figurent parmi les pages les plus émouvantes qu’elle ait écrites : « ce livre est véritablement chair de ma chair » dit-elle (la première histoire relate le drame de la petite Emerentia, enfant accusée de sorcellerie et persécutée, parce qu’elle n’aimait que les animaux et les arbres ; la deuxième évoque la vie de Virginia, timide paysanne amoureuse d’un châtelain qu’elle épousera (des réminiscences de la vie de sa propre mère y ont trouvé place). Sa veine intarissable, et son œuvre ne pourra être interrompue que par la mort, inattendue, après un bref séjour à l’hôpital, au retour d’un voyage en Transsibérien.

Les marques de l’écriture onirique

15Les rêves imprègnent l’œuvre de Corinna Bille de différentes manières. Ils se manifestent dans les images qui sont à la fois symboliques et d’une grande fraîcheur ; ces représentations, dans beaucoup de cas débordent le statut de simple « enclave » ou îlot dans le récit, et deviennent des modèles diégétiques : ils induisent une atmosphère dans laquelle baignera tout le texte ; enfin les récits de rêve produisent un type de personnage caractéristique, des héroïnes insolites, toutes d’instinct, imprévisibles et quelque peu irréelles.

16Les scénarios produits par les rêves peuvent être relativement angoissants : récits de glissement dans l’abîme, d’inondation, de chavirement, d’exploration de maisons abandonnées et délabrées avec errances dans des couloirs dont l’issue se dérobe ou dans des souterrains aux parois qui suintent des êtres visqueux, où dont le sol se marbre de racines vivantes ; chapelles visitées dans la solitude sous le regard figé des statues ; récits de douces agonies où la narratrice entend des voix chuchotantes dans une atmosphère feutrée ; enfin, récits de l’au-delà de la mort vécue dans un cercueil de verre …

17A côté de ces récits teintés de gris et de mauve, en voici autant inondés de soleil : évocations d’un bonheur intense, récits d’amour et de volupté dans des paysages tantôt aquatiques, tantôt forestiers et montagnards, voire suspendus aux confins du monde ; récits de fleurs qui enlacent, d’arbres qui étendent leurs bras protecteurs et dispensent de troublantes caresses — la tendresse du végétal est omniprésente —, de fleurs qui enfermées dans un cornet demeurent miraculeusement intactes après plusieurs décennies, symbole du bonheur conjugal préservé, de fleurs qui jaillissent de la façade d’une maison, ou inversement de la joubarbe qui se pétrifie durant la nuit et devient pierre précieuse, de chalets visités et dans lesquels la douceur des souvenirs a fait éclore de multiples colombes et oiseaux du paradis silencieux et immobiles.

18Tels sont les résidus ou plutôt les apports du rêve, les hallucinations primaires qui viennent prendre place dans l’œuvre et qui, de plus en plus, en seront le support ; elles rayonnent en faisant le vide autour d’elles. Elles servent de modèle à la création littéraire. le récit de rêve a pour effet de suggérer une atmosphère « d’inquiétante étrangeté », selon l’expression de Freud traduite part Marie Bonaparte14 ; une telle atmosphère finit par « déteindre » sur l’ensemble d’un texte. Plus concrètement, le rêve abolit les limites temporelles (il introduit la simultanéité et la discontinuité) et les limites spatiales (il efface les contours des objets), il anime l’inanimé. Les textes qui ne sont pas les produits du rêve en deviennent des précurseurs ou des prolongements ou bien suivent simplement ces mêmes lois par analogie. En se modelant sur le récit de rêve, l’œuvre s’inscrit dans la Surréalité.

19L’ambiguïté devient l’élément-clé et suscite l’interrogation. Fille ou fougère, la vision fugitive qui trouble l’étudiant venu préparer ses examens dans le calme d’un chalet isolé, sans compter avec la magie des forêts et des sources ?15

20Mort ou vivant le taureau des sables, dont le galop hante les nuits d’un paysan solitaire lorsqu’il dort couché à même le sol, bouleversé par les vibrations de la Terre-Mère ?16

21Les pans de laque d’un paravent font apparaître un corps qui « ondule », une bouche qui « pousse un cri roux »17.

22Un fauteuil rouge a des pieds qui se chaussent de bottines tandis que le dossier se gonfle de seins, pousse des soupirs et murmure « Je suis là mon bien-aimé »18.

23La décoration en stuc d’une petite chapelle s’anime également : l’auteur nous dit comment la vigne s’est mise à pousser :

ses vrilles serraient ma taille, les pampres verdâtres pesaient sur mon crâne et quand je voulus approcher mes lèvres sèches de leurs grappes glauques, troubles — avec la pruine des myrrhes accumulées —, je sentis craquer sous ma dent les raisins de verre19.

24Minéral ou végétal, qui le dira ?

25Une assemblée de lettrés (qui eut véritablement lieu dans une propriété bien définie du canton de Vaud, en présence de Corinna Bille) insensiblement se métamorphose en un festin euphorique, en un ballet fantasmagorique d’êtres hybrides, hommes et femmes s’étonnent de bondir comme des gazelles, de hennir, de voir leur peau se couvrir d’une épaisse fourrure ou de se voir pousser des plumes20.

26Les transgressions du réel s’accumulent sous la plume enchantée de Corinna Bille, et l’on ne sait quelle vision ensorcelle davantage, celle d’Ophélie sombrée au fond d’une eau limpide, heureuse d’être assimilée à la vie organique la plus simple parmi les algues et les astéries21, ou bien celle de la femme-oiseau qui vole (réalisation symbolique du désir amoureux) en battant des ailes dans l’air chaud et parfumé ; au-dessus d’une grande conque de roches et de pins22.

27Le fantastique constamment se mêle au réel de la vie quotidienne ; c’est cela qui fait naître le doute et crée l’étonnement. L’on ne se trouve pas avec Alice au « Pays des merveilles », dans un irréel lointain. Les passions et les intrigues, les attributs, les objets, l’époque, sont les nôtres. Simplement, le surnaturel les guette et finit par les emporter dans un tourbillon heureux ou néfaste, ascension ou descente. Certains textes de Corinna Bille font songer aux récits des cérémonies extatiques dans les sociétés primitives et aux rites d’initiation des grands chamans. Il n’est pas rare de rencontrer également des trésors de mythologie spontanée. L’auteur valaisan rejoint dans ses associations symboliques des croyances qui furent très vivantes à des époques reculées et sous d’autres cieux.

28Les héroïnes, sont elles aussi tributaires de l’inconscient et de la vie onirique. Intimement liées aux éléments, desquels elles ne semblent s’arracher qu’à regret, et leurs cheveux sont « plus emmêlés que les pins »23. Elles s’enivrent de l’encens des forêts, elles aiment le sol chaud de la terre, sa chair et son sang ; elles rêvent de s’enfoncer, toujours plus bas, dans la boue primordiale, où elles rejoignent les temps immémoriaux et la vie des éléments, assimilation totale, sublime repos.

29Elles empruntent parfois à l’eau leur regard éteint, vert pâle, sans pupille, des yeux couleur de source, les yeux de ceux qui n’ont jamais rien vu, de ceux qui ne savent pas :

des yeux comme devaient en avoir les premiers hommes24 ;

un regard doux, grave, absent, un regard qui mire, donne à voir, mais ne semble voir que l’au-delà …

30Argentées, évanescentes (le motif de la transparence paraît de manière explicite dans certains titres : « Le Garçon nacré », « La jeune Fille transparente ») elles sont prêtes à se résorber dans le milieu ambiant, comme la fille-fougère, dont on ne sait pas, à la fin de la nouvelle, si elle est née de l’imagination du jeune homme ou si elle rit encore derrière la cascade valaisanne.

31Les personnages les plus marqués, les plus attachants, entendent s’ouvrir les fleurs et croître le bulbe souterrain. Certaines héroïnes ont un pouvoir orphique, les papillons et les couleuvres les adoptent ; elles connaissent le langage des animaux, telle la petite Emerentia.

32Eprises de sensualité primitive, mues par l’instinct, elles font peu de cas de la raison. Leur comportement impulsif semble parfois singulièrement amoral ; sans doute sont-elles antérieures à toute morale. Ce qui les caractérise c’est leur ingénuité, l’abandon par lequel elles rejoignent un monde primordial, chaotique, un état « paradisiaque ». Les héroïnes ont la vocation du bonheur et de l’amour.

33Observons l’une d’entre elles ; échappée de la ville et de la prison que représente pour elle son monotone travail de secrétaire, elle retrouve, pour quelques heures, la nature sauvage et une joie proche de l’extase. La voici qui met le pied à l’échelle volante tendue sur un précipice :

D’en bas montait autour de ses jambes, de son ventre, de ses reins, un souffle chaud, tellement grisant qu’elle s’immobilisait, une jambe battant l’air à peine. Elle sentait son corps se dilater, fleurir comme une plante vivace. Il devenait immense et fort et si amoureux qu’il eût pu engloutir le monde entier pour en faire des milliers25.

L’abandon n’est pas réservé exclusivement aux escapades champêtres, comme en témoigne cet insolite groupe de jeunes filles aperçu dans le wagon d’un train, aquarelle naïve, tableau de nacre :

Scandaleusement belles avec le corps d’albâtre qu’on aurait dit poudrés d’un nuage de riz rose ; et les bretelles de leur courte robe de dentelle de Trieste, tombant sur l’avant-bras, dégageaient les épaules, les seins ronds et lumineux comme de petites lunes. — Léonore, Léonore … murmuraient-elles en se regardant l’une l’autre, car en face de l’une il y en avait toujours une autre, toujours aussi belle, aussi veloutée, lui ressemblant plus qu’une sœur jumelle, avec pourtant de très légères différences dans le bombé du ventre ou la ligne de la gorge. Leurs cuisses blanches entrecroisées, entrouvertes, étaient données. Mais à qui ?26

34Il est des nouvelles qui évoquent l’Eden, le paradis biblique d’avant la chute. Le couple observé par l’auteur dans la nouvelle intitulée Le Nœud se laisse vivre heureux au gré des sens ; il semble dénué de toute pensée :

Le couple, je crois, n’ignorait pas ma présence, mais nous ne parlâmes jamais. Me surprenait toujours le frémissement argenté de leurs corps, si beaux parmi les ronces, l’homme et la femme unis dans le bonheur de l’éden. Lui, s’amusait à la porter sur ses épaules et j’entendais les cris de sa compagne quand une branche de pin l’arrêtait au passage […]

Ici la nature rejoignait les limbes de cet âge : les enchevêtrements des racines et des troncs aux couleurs changeantes, leur reflet cendré ou verdâtre sur notre peau. Le couple avait gardé la sienne, malgré le soleil, curieusement blanche, et je ne pouvais qu’admirer la finesse des attaches, l’animalité des chevelures. Se nourrissait-il seulement ? Ils apparaissent avec des fleurs dans la bouche, oui, mais je ne les vis pas s’occuper d’autre chose que d’eux-mêmes …

Et soudain, la déchirure, le couple — des jumeaux — tranchent le nœud gordien et choisissent la mort :

Des poissons pourpres ont dévoré leurs yeux et une bête déchiqueté leurs corps d’argent, l’eau bleue a tressé une couronne d’orties et de ronces sauvages à leurs cheveux épais27.

Il arrive que l’osmose entre l’héroïne et la végétation soit si parfaitement accomplie que la phrase, ambiguë, esquisse deux images superposées. Le jeune héros de La Fraise noire, pressé de rejoindre Jeanne, est en proie à une vive émotion dans laquelle se fondent l’image de la femme désirée et celle des arbres qui se trouvent sur son chemin. On ne sait plus si c’est la forêt qu’il aime et respire quand il étreint Jeanne ou si c’est le corps de Jeanne qu’il palpe en pliant doucement les branches pour se frayer un chemin dans les bois : un même mystère, une même présence, une même respiration :

Cette masse de mélèzes sauvagement étagée, aux bases sombres et aux faîtes plus clairs, provoquait en moi le même trouble qu’une femme trop belle. Ce ne fut qu’avec des réticences et une gêne inexplicable que je la pénétrai peu à peu du regard.

[…]

J’avançais dans la forêt me baissant sur elle, la humant, la modelant de mes deux mains tendues qui pliaient les arbustes sans les briser. Je haletais de curiosité, dans un état de sensualité extrême28.

35Les nouvelles de Corinna Bille sont des cosmogonies. Elles enfantent un univers paradisiaque, certes, mais cet univers se trouve sans cesse menacé par les tendances obscures des personnages, par leurs éclairs de démence. L’exaspération, le déraillement, la cruauté, marques de la vie instinctive, sont omniprésentes. Les vélléités meurtrières et perverses font partie de ce monde irrationnel et aveugle. L’auteur, qui en début de carrière cherchait à rendre « l’insoluble » et « l’irréductible », les « cris » et « l’aigu » de la vie, en est pleinement conscient :

La confusion s’est emparée du monde, et le cœur humain devient lui aussi féroce29.

lit-on dans l’une des nouvelles du Salon ovale.

36Aussi n’est-il pas rare de voir les histoires se terminer par un crime. Le caprice du monde en général et des héroïnes en particulier devient insoutenable, exaspère … les nerfs à fleur de peau se brisent, telle est la logique des instincts ; tel est parfois le prix de l’existence totale.

Pour citer ce document

Par Maryke de Courten, «L’écriture onirique de Corinna Bille», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Avatars du roman moderne., mis à jour le : 08/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6693.

Quelques mots à propos de :  Maryke de Courten

Rolle