« Que lire vous entraîne aux confins du délire » Sur Vahé Godel

Par Peter Schnyder
Publication en ligne le 08 décembre 2016

Texte intégral

Zwischen fast nichts und nichts
wehrt sich und blüht weiss die Kirsche.

 H.M. Enzensberger
(vers mis en exergue
dans : Signes particuliers, 1969)

1La poésie de Vahé Godel est une poésie allusive et nuancée. D’une richesse inattendue, elle est puissamment concrète, mais elle va souvent au-delà de l’immanence. Elle repose sur des réseaux insoupçonnés de relations multiples, offrant des liens souterrains qui affectent tant la langue dans sa matérialité que son référent réel ou imaginaire. De là peut-être l’aspect fréquemment subversif, provocateur :

parfois
je rêve que mes doigts
s’insurgent contre moi

devenus hors-la-loi
ils me montrent leurs proies
embellies par l’effroi
en me disant : tu vois
nous n’avons plus besoin de toi
(« Le rêve des doigts »,
Quelque chose - quelqu’un, p. 114).

2Le moindre vers offre ainsi un pullulement d’éléments dissemblants ou ressemblants — beau déséquilibre à première vue, mais que sous-tend une harmonie souvent invisible et souterraine. C’est une des poésies les plus secrètes qui soient. Dans les pages qui suivent, je vais essayer d’en saisir quelques facettes, sans oublier que l’art de Godel s’inspire des exploits de Francis Ponge et, notamment, d’Henri Michaux, ou encore, pour ce qui est du texte trafiqué, du langage inventé que nous rencontrons dans Exclu-Inclus (qui a paru aux Ed. de la Différence, en 1988), de Rabelais. Et il s’appuie également sur les surréalistes, prolon­geant leurs expériences et partageant leur vœu de voir un jour la poésie modifier tant soit peu la sur­face de ce monde.

3Un des tout premiers poèmes qui ouvrent le recueil Quelque chose - quelqu’un montre au lecteur inaverti qu’il fait fausse route s’il y cherche des billevesées, des surprises bon marché, des joies toutes faites. Car Vahé Godel ne veut pas divertir, loin s’en faut. Comme tout véritable poète, il veut réveiller, alerter ceux qui vivent dans la routine, jeter hors des sentiers battus ceux qui ont oublié de voir, ceux qui ont perdu la faculté de s’étonner : le petit poème qui ouvre cette anthologie ne laisse aucun doute sur l’intention de ce poète :

ouvrez le livre
ouvrez-vous livrez-vous à lui
mourez afin qu’il vous fasse revivre
soyez rivière en crue coulez entre ses rives
et que fleuve lui-même il comble votre lit
que lire vous entraîne aux confins du délire
délivrez-vous ouvrez toutes vos lèvres
enivrez-vous buvez le livre
jusqu’à la lie
(« Usage du livre »,
ibid., p. 13).

Un savant recours à des jeux de mots (« le livre — livrez-vous à lui— délivrez-vous », « lire — délire, lèvres — livres, lit — lie ») permet au poète de mettre ensemble des choses qui, si elles s’apparentent au niveau de la langue (du signifiant), ne vont pas ensemble sur le plan de la réalité (du référent). Jeux qui ne sont jamais vains cependant, car ils créent cette tension qui est toujours un peu révolte, comme le poète nous le rappelle, à l’issue d’une visite dans une prison, à partir de différentes réflexions sur l’univers carcéral, dans le texte final de Quelque chose - quelqu’un :

J’écris : je construis ma prison. La langue est ma prison. Si je m’emmure dans le poème, si je m’écroue dans la maison des mots, dans la prison dorée de l’écriture, c’est parce que je ne peux m’évader qu’à ce prix ; je me retranche et je transgresse ; je m’enferme et j’enfonce les portes. La création n’est libératrice que dans la mesure même où elle est contraignante.

(« L’Or des prisons », ibid., p. 162 sq.).

Et de s’en référer à Michel Deguy qui parle de la « légèreté de la poésie, qui délie les mots de désigner et signifier dans l’ordinaire univocité, pour les relier en faisant jouer les contraintes […] » (Ibid., p. 163).

4Ailleurs, Vahé Godel déclare : « J’écris pour tenter de rassembler mes morceaux — membra disjecta : me recueillir, me ressaisir… Le poème est le corps restitué — recréé — d’Osiris : ensemble lieu et lien ». (cité par Jean-Marie Le Sidaner, p. 23, voir infra notre bibliographie). Ainsi, dans Exclu-Inclus, le narrateur (et nous avec lui), vit, sur le mode poétique, donc symboliquement, sa mise en morceaux, son écartèlement, son éclatement en tant que sujet identique avec soi. Ce qui se passe est au fond inénarrable ; nous sommes au cœur de la poésie : comment ne pas y voir aussi une critique implicite, quelque peu cynique, de la narration, donc du monde extérieur, celui-ci obéissant pour une large part aux mêmes lois que celle-là ? Je rapprocherais volontiers sur ce point Vahé Godel et le poète américain William C. Williams :

Complete Destruction

It was an icy day,
We buried the cat,
then took her box
and set match to it

in the back yard.
Those fleas that escaped
earth and fire
died by the cold.
(W.C. Williams,
Selected Essays, New York, 1954, p. 198).

[« Destruction complète ». C’était une journée glaciale/ nous avons enterré le chat/ puis nous avons pris sa caisse / et nous l’avons brûlée// dans l’arrière-cour. Les puces qui ont échappé/ à la terre et au feu/ le froid les a tuées (Notre traduction).]

5Si le sens n’est plus pour les hommes une donnée qui va de soi, il faut oser être confronté au vide. Vide de vie pleine et forte, vide de sens ; Godel ne le contourne pas. Il ne nous fait pas le plaisir d’implanter une signification dans un monde qui n’en a plus : c’est le prix de la liberté de l’homme. A l’instar des poètes proches du mouvement dadaïste, il se refuse à rendre son art beau, agréable et plaisant, à procéder au mensonge de l’apparence seulement belle. Voilà pourquoi cette poésie reste souvent comme en dehors du réel. Prenons, par exemple, le dernier récit, Exclu - Inclus. Il y a là certes une fable, une histoire, un récit premier, — mais au cours de quelques pages, cette fable se défait, se désagrège, se perd ; concrètement, ce qui « se casse » et meurt, c’est la bande magnétique, la chatte, les photos…, donc les rares éléments coordinateurs, les rares termes de liaison. Le personnage qui relate n’est au surplus pas lié à une identité donnée une fois pour toutes. Aucun narcissisme — partant aucun idéalisme. Bien plutôt ce narrateur-là se méfie de soi-même, se délie, se défige, se dilue, délire — et ainsi se délivre. Effectivement, après tout, il reste le livre…

6Le vide et la nudité conduisent au dénuement : tout sort du vide et y retourne. Le dénuement est une des qualités de la poésie de Vahé Godel. Le dénuement est tout à fait voulu et ce n’est pas fortuit si le dernier texte en prose de Quelque chose - quelqu’un est intitulé « L’Or des prisons ». Mais ici, même si le texte s’inspire d’une visite réelle dans l’univers carcéral, la prison n’est qu’une figure du monde. La langue, très sobre, dénudée, de cette prose respire ce dont elle parle, la libère de sa gangue… il y a un rythme qui corrobore, un courant d’air, un mouvement ample, libérant les contraintes, et ce n’est pas un hasard, si Godel y cite un passage des Souvenirs de la Maison des morts de Dostoïevski.

Si j’enchaîne les mots, c’est pour briser mes propres chaînes.
(« L’Or des prisons »,
ibid., p. 164).

Ainsi, les chaînes de la langue aident Vahé Godel à se libérer, et tout lecteur à se libérer avec lui d’autres chaînes ; les chaînes visibles de la langue déchaînent des chaînes invisibles, celles de la condition humaine, de l’inconscient, de ses pulsions, ses craintes, ses démons. Elles peuvent donc nous libérer de ce qu’on n’arrive pas à définir, des virtuosités de la vie inviables, inavouables. Pour lors, la poésie, bien plus qu’un jeu vain, devient une guérison, le lieu d’une catharsis, acte de défense et d’auto-défense ; au-delà d’une simple reconnaissance de soi, elle est un appel, une invitation à ne pas se contenter de ce qui est, à aller au-delà de soi, de soi-même, de sa vie — et à ne pas craindre ainsi d’aller jusqu’à accueillir sa mort et celle des autres.

Le mot, la mort, l’amour, la mer : le poème, comme l’amour, est une petite mer intérieure — un acte où se confondent la naissance et la mort.

(« L’Or des prisons », ibid., p. 164).

Godel devient ainsi un guide possible qui nous ouvre de nouveaux aspects de la poésie de demain.

Vahé Godel est le poète du désenchantement. Mais ce désenchantement n’est pas pour autant une désillusion ; comment le serait-il puisqu’il sonne si juste et donne souvent naissance, chez son lecteur, à une sorte de questionnement émerveillé malgré lui, auquel contribue sans doute une autre qualité de cette poésie : sa parcimonie, qui va de pair avec l’exigence de justesse déjà évoquée : justesse du ton, de l’énonciation, justesse due à une parfaite équation entre l’impression et son expression lyrique. Simple notation souvent, écriture lapidaire, « maigre », raréfiée, mais d’une densité qui va lui permettre d’aller au-delà de sa propre matière verbale :

Arbre et livre sont bannières du même embrasement.

Edmond Jabès

si le hêtre
savait ce qui me hante…
— mais peut-être
le sait-il
car il tremble
lui aussi

si le tremble savait pourquoi
je ne dis rien…
— mais il le sait je crois
car il retient
son souffle
et demeure à l’écoute

si l’érable
savait ce qui me comble…
— mais il le sait sans doute
car il s’empourpre
et rend l’ombre
habitable

(« Essences », Quelque chose - quelqu’un, p. 116).

7Il n’y a là aucune flatterie, ni vis-à-vis de soi-même, ni vis-à-vis du lecteur. Cette position neutre, distante même autorise une parfaite fusion entre la chose évoquée et sa propre évocation, confère à la plupart de ces poèmes une force incomparable, qui dépasse la seule jouissance esthétique. Impossible de dire ce qui est premier : la chose ou son évocation poétique, c’est-à-dire le langage lui-même. Cette densité appelle l’ellipse, mais par opposition à bien des poètes, même contemporains, Godel ne s’appuie guère sur l’image ; il fait un emploi très surveillé de la comparaison. En revanche, il a recours à des jeux de mots variés ; on pourrait peut-être parler d’une poésie de la syntaxe qui impliquerait, évidemment, entre autres, le rythme : « prendre racine, prendre corps — prendre langue… » pour continuer :

Percevoir toute la ramure à travers le réseau clandestin des racines — comme l’aveugle à qui les moindres inflexions d’une voix révèlent ce qu’un regard exprime de plus secret, comme un chasseur aux yeux bandés qui n’aurait nulle autre arme que son flair.

(« Prendre racine prendre corps », Quelque chose - quelqu’un, p. 62).

Ailleurs nous lisons :

Ecrire : faire le mur, faire la belle, prendre la mer — réussir l’évasion.

(« L’Or des prisons », ibid., p. 164).

8Une autre particularité liée à la densité et à la retenue de cette poésie, c’est le faible épanouissement de l’impression, de l’émotion et même de la sensation, de l’obsession physique qui peut être volontiers à l’origine de ces vers. Or, dans le poème, une expression sans retenue serait nuisible. L’atmosphère d’une « belle nuit de juin » par exemple reste confinée à ces vers : « des bruissements d’ailes traversent les roseaux se répondent d’une combe à l’autre » — et c’est tout, car le poète ne veut, ni ne peut s’arrêter à la seule nature : il y a autre chose : un train de nuit, qui s’arrête « pour une raison inconnue », et un passager clandestin qui, « sous le dernier wagon […] retient son souffle » (« Pour une raison inconnue » ibid., p. 18). C’est sur ces mots que prend fin le poème : en se contentant de nommer, le poète communique l’angoisse du voyageur ; le sentiment de son effroi se sauvegarde et comme il est tu, il se communique peut-être mieux.

9La technique de la sourdine à l’égard des sentiments a des répercussions importantes sur l’attitude narrative. Autrement dit, Vahé Godel évite visiblement ce que l’on peut appeler la représentation, la symbolisation, la « mythisation ». Tout comme le sentiment ne doit pas avoir une trop grande autonomie, les éléments narratifs ne doivent eux non plus l’emporter. Cette caractéristique est par nature plus sensible encore dans le récit-poème. Le sentiment subvertit constamment toute cristallisation. Dans une interview accordée à Jean-Marie Le Sidaner qui lui a consacré une étude pleine d’intérêt, le poète affirme : « Un récit me touche dès qu’il déraille, se perd, se (re)nie… » (Le Sidaner, p. 38). Et il ajoute que le texte est plus susceptible de s’éterniser s’il véhicule peu ou pas d’informations. Ses récits sont donc anti-diégétiques : ils visent l’au-delà du récit. Et si l’on veut résumer son dernier livre, le récit déjà rencontré, Exclu-Inclus , on est pris de court, tant l’action qui s’y déroule est insignifiante pour ne pas dire banale. C’est le rêve minimal que raconte un homme qui surgit du noir, dont les seuls objets importants sont un magnétophone et quelques photos, qui a peu d’amis, dont la vie connaît de curieuses restrictions et témoigne d’une surprenante lucidité.

10S’il y a peu d’action narrative notamment dans les récits-poèmes de Vahé Godel, cela ne veut pas dire que ceux-là soient immobiles pour autant. Ce qui est en constant mouvement, ce n’est pas l’évolution du contenu, sa modification temporelle au fur et à mesure que le récit avance, c’est tout d’abord le narrateur qui assiste à sa propre désagrégation, qui se liquéfie, qui va jusqu’à perdre son identité. Inutile de dire qu’il entraîne, qu’il cherche à entraîner également celui à qui le poème ou le texte est destiné, le narrataire, et il y réussit souvent.

11Le caractère a-narratif des récits-poèmes découle sans doute du fait que l’énoncé est constamment en mouvement. C’est ce que prouve le narrateur qui nous y parle, qui dispose d’un « je » protéen, qui abandonne son identité, qui s’abandonne, qui se perd. Il s’agit d’un « je-jeu » sans doute, mais avec tout ce que cela implique de sérieux pour un poète. Pour un peu, je comparerais ce « je » à celui qui se manifeste dans un texte extrêmement original de Nietzsche, intitulé « Sur la vérité et le mensonge dans un sens extra-moral ». Ici et là, l’on recommence la création à partir de l’écriture, à partir de l’acte scriptural créer est encore une manifestation de la liberté de l’homme. Aucune évidence n’est donnée, le monde est recréé en étant nommé. Ecrire, c’est donc aller chercher son origine — origine personnelle, mais plus encore origine humaine. Ecrire, c’est toujours commencer à zéro, sans lieu ni temps, sans identité, ou alors en l’ayant perdu, en s’étant perdu, ayant transgressé, brouillé les lois du récit, de la diégèse, en mettant en question le sujet même qui détient la plume :

A l’éclatement du lieu, à la dislocation du temps, correspond la genèse d’un espace sans coutures et d’un présent perpétuel, illimité. En vérité, on ne relie que pour mieux rompre, on ne brise que pour mieux réussir, on détruit sa maison pour construire un radeau, on brûle son radeau pour faire corps avec ce qui n’a pas de corps. Lier-briser, souder-fragmenter, agglomérer-scinder, unir-démanteler, tisser-trancher, accoupler-isoler, agglutiner-éparpiller, rassembler-séparer, enchaîner-rompre : Si le consumant désir de rompre demeure à l’exacte mesure de la résistance des chaînes, inversement, c’est dans la rupture qu’on puise la force de développer la relation, de poursuivre le tissage du réseau — la fuite en avant — de cultiver l’art de la fugue, de maîtriser le chaos.

(Exclu-Inclus, p. 64).

12L’illusion « poétique » est ici portée à son comble. Le poète découvre ses potentialités ; en parvenant à dire l’indicible, il trompe, dirais-je, la langue et, en se plaçant en dehors du temps et de l’espace, même la mort. A moins d’être le lieu d’une critique implicite de l’immobilité, due à l’habitude, à la routine, à la peur de sortir de soi-même, de quitter son identité, cette dissolution, cette liquéfaction des éléments qui s’opposent à la mouvance de la vie, Vahé Godel la réalise également avec vigueur et chaleur dans de nombreux poèmes : écrire, c’est tenter de « prendre corps ». Significativement, sur le plan linguistique, c’est l’élément « vital », le verbe, qui subit les plus nombreuses modifications. Les verbes sont fréquents, et avant tout les verbes de mouvement :

Un mot pour te dire
viens n’attends pas fais vite
mets ta robe de neige et ta ceinture de sang
voilà trois jours trois nuits
que la moisson fermente que la parole
hiverne dans un nid de molasse
je descends le fleuve jaune

[…] (« Un mot pour te dire », Quelque chose - quelqu’un, p. 47).

13Le plus souvent, la poésie de Vahé Godel repose sur un ensemble très surveillé qui crée — comparable aux « objeux » de Francis Ponge — des liens phon(ét)iques multiformes, des jeux allitératifs, des effets discrets d’écho. Et encore une fois, ces petits déplacements d’une sonorité ou d’une syllabe sont évidemment trop (in)conscients pour être le produit du hasard ; le hasard ne se retrouve point sur le papier, il semble banni ou du moins artistement conjuré au niveau de la langue :

« Un rien nous dépossède »

un rien nous désassemble
et nous ensable un rien nous dépossède
nous dérobe soudain tous nos rivages

le silence qui nous monte alors jusqu’aux lèvres
n’est pas moins doux que la peau de la nuit

l’absence qui nous comble
tremble comme un érable
au point du jour

(Quelque chose - quelqu’un, p. 140).

14Ce poème nous permet également de constater la forte homogénéité d’éléments dissemblants obtenue grâce à des réseaux de correspondances. Rien n’est laissé, ici encore, au hasard, on le voit à ce travail toujours économe et surveillé du texte, à cet aspect définitif de tout énoncé. Malgré une certaine sécheresse, due sans doute à l’absence de vanité, à son absence de pose, cette poésie devient à mon avis un reflet important de l’homme contemporain, de la condition de l’homme contemporain :

« Que faire ? »

I

II

que faire

que faire

quand sombre la mémoire et

en plein désert ?

que l’espoir

s’envole ?

saisir l’insaisissable

réduire l’univers de sable

fermer les yeux

aux syllabes

marcher droit devant soi

d’un seul vers

sur les eaux lumineuses

rendre le vide désirable

apprivoiser

l’absence de l’oiseau

(Quelque chose - quelqu’un, p. 136).

15Si la poésie de Vahé Godel peut être considérée comme une poésie de la désillusion, il est permis de voir en elle aussi une poésie du présent. Impossible de ne pas louer son effort de dire le présent de l’absence, et plus encore la douleur ambiguë que cause parfois l’absence d’une présence.

« Levez-vous orages désirés »

devant un guichet en verre dépoli
une antillaise nubile vêtue de perles rouges
attend son tour
hanches fluviales
ibis
persiennes closes
bourdonnement des ventilateurs
une voix blanche épelle des patronymes
un fouet claque
dans le bureau voisin
ruissellement de zébrures
les perles bruissent
elle attend
prête à ouvrir la voie aux alizés

(Ibid., p. 19).

16Pour beaucoup de poètes, c’est le passé qui importe, le souvenir qui résonne en eux, chez Vahé Godel, c’est le présent qui se fraie une voie, et ce n’est pas un hasard si beaucoup de ses vers sont des appellations, simples et angoissées : nommer, n’est-ce pas déjà transgresser, aller au-delà de ce présent qui ne se suffit pas, pour le transcender, par les seuls moyens poétiques ? Cette transgression se fait volontiers par le recours à des éléments antithétiques, et la structure binaire, l’antithèse — cette image de la réalité cosmique, physique, matérielle, moléculaire — devient, au niveau des mots, l’oxymore, qui peut même apparaître dans tel poème :

(je n’utilise
le vers
la rime l’oxymore
qu’afin de parfaire mon crime)

(« Dix minutes », ibid., p. 107).

Il s’y passe « une étrange mise à mort… » avec, comme seule arme « ce revolver/ à cheveux blancs », mise en relief on ne peut plus claire de la force explosive qui agite cette tête d’homme ou de femme âgée.

17Cette poésie fait la part belle aux forces indomptées des hommes, à leurs phantasmes, à leur imagination délirante, à leurs démons. Elle touche à leur folie, elle fait la folle, et c’est quand elle semble le plus folle qu’elle libère de la folie. Pour le faire, elle se joue de la logique, de la tradition, elle dépasse les habitudes langagières, se gausse des règles établies qui, elles, se bornent à y voir le charme au sens de chant, et charme au sens de magie. Godel se joue de ces acceptions, puisqu’il en trouve d’autres. Il n’est pas jusqu’au sens et à la signification qu’il ne mette par-ci par-là, en question.

« Ce soir un oiseau brûle

Ce soir un oiseau brûle
les couteaux s’enchevêtrent
mon épouse démuselée ronge l’arrière-pays
mes enfants creusent le même lit

ce soir loup blanc
j’ameute les galaxies
j’effleure au fond d’un lac l’anneau du colisée

je triture le vide

(Ibid., p. 53).

18Un autre poème, « A l’aube », évoque des scènes de mutilation et d’anéantissement et il est permis de voir là des souvenirs douloureux — récits, témoignages familiaux et lectures — de scènes relatives au Génocide arménien, en 1915… (Ibid., p. 52).

19Vahé Godel fait peu de cas des convenances — car la société, pour peu de chose, en fait peu aussi, et c’est au poète de le lui rappeler. Le poème met en scène le langage de la transgression ; il met en scène (poétiquement) l’humain impossible, mais aussi l’inhumain possible. Théâtre de la parole, il touche, convenons-en, au royaume de l’inhumain, et le frôle comme jadis Mallarmé dans ses vols solitaires. Elle se meut dans ce qui n’est pas encore humain ou qui ne l’est plus. Nulle croyance ne se laisse dévoiler, tout au plus une stupéfaction presque muette face à ce qui est, face à la créature. Nul désespoir non plus, comme il peut poindre dans certains poèmes de Philippe Jaccottet. Plutôt la nudité si chère à Beckett, le corps si bien traité et maltraité par Michaux.

20Un « objet » qui apparaît justement dans de nombreux poèmes, c’est le corps. Corps humain, nu et pauvre encore, vieillissant ou vieilli, défait ou se défaisant, à la fois gênant dans sa nudité entrevue et inspirant de la pitié dans sa misère. Il y a dans Du même désert à la même nuit, récit écrit après un long séjour en Arménie soviétique, au cours de l’année 1973, trois pages éclairantes qui montrent à quel point l’écriture « fait corps » chez Godel avec son propre corps ; il conduit au « Verbe-Chair » qu’il affectionne tant :

[…] le corps de ce texte, la texture de ce corps, ce corps dans cette chambre, assis devant cette table, transi, tremblant, démuni, raviné, mon corps, mon verbe, mon gouffre, ma solitude, ma mémoire béante, ma soif, ma roue, ma faim de loup, mon corps, ici, mon corps, ce soir — mon ultime refuge…

(Du même désert…, p. 150).

Mais tant d’autres pages (telle celle qui renferme « prendre racine prendre corps », Quelque chose - quelqu’un, p. 62) sont chargées d’allusions au secret du corps et, souvent, à son lent dépérissement. Vahé Godel a compris que la poésie ne peut se passer du corps humain — quel qu’il soit : proche en ceci de son grand modèle, le mystique arménien du Xe siècle Grégoire de Narek (dont il va publier prochainement un choix de Prières), l’écriture n’est-elle pas un exorcisme des contingences du corps, le corps du texte : libération infinie du corps…

21A sa façon, Vahé Godel comme tous les vrais poètes, veut aller au fond des choses, de soi, de son origine et qui coïncide avec la parole :

L’idéal, sans doute, serait que tous ces mots qui s’enchaînent, me rassemblent en une seule phrase, sans fissures, sans ratures, et dont la fin rejoindrait l’origine…

(« L’Or des prisons », Quelqu’un - quelque chose, p. 164).

Ce passage se rapproche d’un autre désir éloquent :

Prendre racine, prendre corps — prendre langue…

(« Prendre racine prendre corps », ibid., p. 62).

Ce poète, comme tout poète, profite de ses préférences, de son goût, de la tradition, et n’oublions pas qu’il butine sur son versant arménien, héritée de sa mère, approfondie dans l’étude et la recherche, des substances qui agissent peut-être sur lui comme des contre-poisons : il reste que l’acte créateur libre qu’il lui faut toujours inventer à neuf : ici, nous n’héritons ni de ceux qui nous ont précédés bi de nous-mêmes. C’est sans doute ce qui explique la propension, chez Vahé Godel, à aller volontiers au devant de nos habitudes langagières, de bousculer tranquillement, et sereinement, certains usages auxquels nous nous sommes habitués. Lui veut aller de l’avant, il innove au niveau du fond comme sur le plan de la langue et préfère aller lui-même dans la terre inconnue. Pour un peu, je comparerais ce « matérialiste mystique » (comme il se définit lui-même) à Sindbad — cet autre matérialiste mystique qui donne tant de saveur et de valeur aux contes arabes des Mille et une Nuits :

Nous vîmes alors le capitaine jeter à terre son turban, se frapper la figure, s’arracher la barbe, se laisser choir au beau milieu du navire, en proie à un chagrin inexprimable. Alors tous les passagers et les marchands l’entourèrent et lui demandèrent :
— O capitaine ! quelle bonne nouvelle y a-t-il donc ? — Le capitaine répondit : — Sachez, bonnes gens, ici assemblés, que nous nous sommes égarés avec notre navire, et nous sommes sortis de la mer où nous étions, pour entrer dans une mer dont nous ne connaissons guère la route.

22Telle est entre autres la situation dans laquelle je me figure Vahé Godel quand il est en trains d’écrire — situation, faut-il le dire, contagieuse, qui se répercute sur son lecteur : que celui-ci prenne garde ! Qu’il évite ce poète si l’inconnu l’effraie, s’il tient à son identité, si la vie ne contient plus pour lui des secrets. Cette poésie ne finit d’étonner, de surprendre, de désarçonner, de désorienter son lecteur, mais elle le perd pour qu’il s’y retrouve, se retrouve :

que lire vous entraîne aux confins du délire

(« Usage du livre », Quelque chose - quelqu’un, p. 13).

23Les confins du délire : c’est sans doute la ligne de partage des eaux, le pays promis à partir duquel il est possible au lecteur de dominer ses délires pour mieux saisir l’aspect délirant de la routine et des habitudes qui ont perdu toute vertu de renouvellement et de dépassement, l’enlisement dans le quotidien qui deviennent autant de préfigurations de la mort. C’est contre celles-ci plutôt que contre celle-là que cette poésie si sobre et si novatrice en a.

Bibliographie

- Exclu-Inclus. Récit, La Différence, Paris, 1988.

- Quelque chose - quelqu’un, Poèmes 1966-1986. Préface de Jean Starobinski. La Différence, (s.a. = 1987), qui contient également une succincte bibliographie du poète.

- Signes particuliers, poèmes, Grasset, Paris, 1969.

- Cendres brûlantes, récit, Rencontre, Lausanne, 1970.

- L’œil étant la fenêtre de l’âme, récits, Grasset, Paris, 1972.

- Lac(i)s, récit, Henry Fagne, Bruxelles, 1974.

- Coupes sombres, poèmes, La Baconnière, Boudry, 1974.

- Voies d’eau, poèmes, Arcam, Paris, 1977.

- Poussières, poèmes, St-Germain-des-Prés, Paris, 1977.

- Du même désert à la même nuit, récit (Avant-dire de Michel Butor), Jacques Antoine, Bruxelles, 1978.

- Papiers d’arménie, poème, Oswald, Paris, 1979.

- Obscures besognes, récits, L’Aire , Lausanne, 1979.

- Chutes et bris, poèmes (encres de Marc Pessin), Le Verbe et l’Em-preinte, St-Laurent-du-Pont, 1980.

- Qui parle ? que voyez-vous ?, récit, Zoé, Genève, 1982.

- Faits et gestes, poèmes, La Baconnière, Boudry, 1983.

- Solitude de la bouche, poème (relief de Marc Pessin), Le Verbe et l’Empreinte, s.l., 1984.

- L’heure d’or, poèmes, Le Dé bleu, Chaillé-sous-les-Ormeaux, 1985.

- Les frontières naturelles, récit, Zoé, 1986.

- Voix d’Arménie, adaptations, Poésie I, Paris, 1987.

A consulter :

- Vahé Godel, par Jean-Marie Le Sidaner, Editions Universitaires, coll. « Cristal », Fribourg, 1981.

Pour citer ce document

Par Peter Schnyder, «« Que lire vous entraîne aux confins du délire » Sur Vahé Godel», La Licorne [En ligne], Passage du poète., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 08/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6705.

Quelques mots à propos de :  Peter Schnyder

Olten / Berne