A la recherche d’une éthique en littérature L’œuvre de Denis de Rougemont (1906-1985)

Par Bruno Ackermann
Publication en ligne le 09 décembre 2016

Texte intégral

1Dans le contexte littéraire romand, l’œuvre de Denis de Rougemont occupe une place à part. Ecrivain-penseur de dimension européenne, son nom se rattache le plus souvent à une thèse magistrale, contestée et soumise à rude épreuve par ses détracteurs tant historiens que critiques littéraires, L’Amour et l’Occident (1939). Auteur d’une trentaine d’ouvrages traduits pour certains dans plus d’une dizaine de langues, de plus d’une centaine d’essais parus en revues ou en volumes collectifs, l’œuvre entier fut souvent mieux accueilli à l’étranger qu’en son propre pays. Pourtant, l’influence de l’homme, la marque de ses idées, n’en demeurent pas moins très profonde en Suisse romande, son autorité morale sur la formation de toute une génération insoupçonnée peut-être. Encore conviendrait-il de cerner la place réelle de ses écrits dans le champ littéraire. Autrement dit, son œuvre s’inscrit-elle, tant par le style que les thèmes qui s’en dégagent, dans un champ d’expression, dans une tradition d’écriture spécifiquement romande ?

2Denis de Rougemont est de toute évidence un essayiste, sorte d’écrivain d’ailleurs reconnu tel quel, quoique généralement défini de manière négative dans le domaine littéraire, et qu’Alexandre Marc dans la préface à un ouvrage récent définissait dans toute la noblesse du terme comme » un extrémiste dangereux, un extrémiste du déséquilibre maîtrisé »1. Fait-il vraiment partie de la littérature ? Question à la réflexion légitime puisque, au regard de l’ensemble de son œuvre, Denis de Rougemont a peu écrit sur la chose littéraire. Malraux disait de l’écrivain militant qu’il se perdait dans les comités. D’autres remarquaient que ses engagements européens l’éloignaient de la création purement littéraire. En fait, Denis de Rougemont ne se posait pas en véritable homme de lettres, et pourtant, Albert Béguin l’avait noté dès la fin des années 30, cet » esprit désintéressé, soucieux de la seule vérité à laquelle il se voue (...), est un écrivain de race »2. Quelle perception a-t-on de l’écrivain, ou de l’essayiste, en Suisse romande ? Par ailleurs, les quelques ouvrages et articles consacrés à la littérature romande en général n’accordent à l’écrivain neuchâtelois qu’une place discrète, l’ignore même, une situation qui reflète bien l’embarras des critiques dès lors qu’il s’agit de tracer les grands axes d’expression de la Suisse française et d’en dégager les traits distinctifs. Quelle perception a-t-on de l’écrivain, ou de l’essayiste, en Suisse romande ? Où placer Denis de Rougemont ? (Parcourez une bibliothèque universitaire et tentez de repérer la classification des ouvrages de l’écrivain. Vous constaterez que dans le domaine des sciences humaines, vous retrouverez ses livres disséminés un peu partout, sans que l’œuvre ne perde pour autant sa cohérence, sa logique interne).

3Roger-Louis Junod, dans un court essai consacré aux lettres romandes, pensait que la littérature de ce pays se distingue » autant que par le passé à s’affirmer comme vaudoise, jurassienne ou valaisanne »3. Il n’est pas certain que ce jugement s’accorde vraiment à l’œuvre du Neuchâtelois Denis de Rougemont. » Il n’y qu’une patrie pour l’art : l’esprit ; et qu’une dimension pour l’esprit : l’universel »4, rétorque quant à lui Louis-Albert Zbinden, propos qui sans doute conviendrait mieux à l’auteur de L’Amour et l’Occident. Qu’une littérature romande (autre débat récent) existe ou non, se définisse de manière précise, nous ne discuterons pas ici les arguments des uns et des autres. Cependant, Etienne Barilier, dans un texte consacré à quelques aspects des lettres romandes, ouvre une voie de recherche intéressante. L’écrivain choisit trois figures œuvres littéraires qui, chacune à leur manière, lui semblait répondre au problème spécifique de l’identité suisse romande au xxe siècle : la réponse par l’enracinement (C.F. Ramuz), la réponse par l’internationalisme culturel (Guy de Pourtalès) et la réponse par le » mondialisme » (Blaise Cendras)5. Dans cette même perspective, Denis de Rougemont incarnerait plutôt l’homo europeanus par excellence, selon l’expression de Saint-John Perse dans l’hommage qu’il rendit à l’écrivain suisse lors de son soixante-dixième anniversaire. Nous tenterons quant à nous de proposer ici une autre lecture permettant de mieux cerner la force d’une œuvre dont la réputation a largement dépassé les frontières helvétiques : sa dimension et son enjeu éthiques.

4Un bref survol de l’œuvre de l’écrivain permet un premier constat, auquel nul autre écrivain romand de sa génération — c’est dans son époque qu’il convient de situer l’œuvre et parmi ses contemporains — ne peut réellement prétendre : l’extrême variété des domaines de la connaissance auxquels l’écrivain a voué durant plus d’un demi-siècle son travail d’écriture et de réflexion — littérature, philosophie politique, histoire, théologie, écologie, culture, civisme, problèmes de société et plus largement de civilisation. Seconde caractéristique, le vaste registre des genres littéraires auquel l’écrivain s’est essayé en matière de création : récit, journal d’écrivain (intime ou non intime6), pamphlet, essai (littéraire, historique et philosophique), chronique, critique littéraire, journalisme, un roman (demeuré inédit), poésie7.

5Traversant le siècle, l’itinéraire intellectuel de l’homme présente également des traits particuliers. Point d’autres exemples en Suisse romande de trajets aussi féconds, d’aventures humaines et spirituelles aussi risquées et pourtant si savamment maîtrisées. Mêlé très tôt aux mouvements non-conformistes parisiens des années trente8 — qui le formèrent en profondeur —, puis contraint à l’exil vers les Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, Denis de Rougemont consacra la seconde moitié de sa vie et de son œuvre, de son action d’homme et de citoyen, à l’union de l’Europe, à la défense de la culture et des valeurs communes aux Européens9. Il fonda notamment à Genève dans l’immédiat après-guerre — à la suite du Congrès de La Haye (1948) — le Centre Européen de la Culture (1950) qu’il dirigea jusqu’à sa mort, puis l’Institut Universitaire d’Etudes Européennes (dès1957), présida seize années durant le Congrès pour la Liberté de la Culture en Europe, tout en menant de nombreux combats d’idées de grande envergure aux côtés d’intellectuels, de scientifiques, d’historiens, d’artistes et d’enseignants (Campagne d’éducation civique européenne, Groupe Cadmos, Groupe de Bellerive, Ecoropa, etc.).

6Dans le domaine de la création, le cheminement de cette œuvre, tant sur le fond que par la forme, se révèle donc d’emblée fort singulier. Pourtant ce qui distingue le plus profondément Denis de Rougemont de ses contemporains, en Suisse romande tout au moins, est certainement la mission qu’il se reconnaissait en tant qu’homme et écrivain dans un même élan, la définition qu’il s’était donné de son rôle et de son statut d’intellectuel dans le monde moderne, autant d’interrogations qui avaient nourri sa réflexion dès les années trente et jusqu’à la fin de sa vie, et présagé son testament philosophique, inachevé, La Morale du But.

Entre Paris et la Suisse romande

7Sans développer l’itinéraire entier de l’écrivain, quelques repères biographiques méritent toutefois d’être brièvement rappelés afin de mieux cerner l’homme d’abord. Car ici, l’œuvre est enracinée au plus profond de la personne, ses pensées les plus fécondes inséparables de l’action humaine. La formule incisive et signifiante de l’un de ses ouvrages, Penser avec les mains (1936), c’est-à-dire » penser en puissance d’action »10, et qui présente les éléments d’une morale de la pensée, révèle la vraie nature de l’œuvre, fonde en profondeur la démarche de l’homme en matière d’écriture.

8Né en 1906, d’origine neuchâteloise, ce fils de pasteur réagit aux tumultes et aux désordres de son temps dès le seuil de sa vingtième année. Premiers articles sous la forme de comptes rendus littéraires, textes polémiques et récits de voyage en Europe centrale publiés dans de petites revues romandes, autant d’essais dans lesquels s’affirment déjà chez ce jeune universitaire passionné de littérature française, latine et allemande, d’histoire, de philosophie et de psychologie, un tempérament frondeur, une vivacité intellectuelle, une originalité de pensée et de style très tôt remarqués par l’éminence grise de la Nouvelle Revue française, Jean Paulhan. Tempérament de jeunesse, certes, marqué de surcroît par une certaine admiration pour les œuvres des surréalistes11, que ce » parler vrai » haut et fort, d’une audace qui incontestablement dérangeait les esprits bien-pensants en Suisse romande, mais également premiers signes d’une maturité précoce, d’une volonté d’affronter son époque avec rigueur et intransigeance. Les premières colères du jeune Denis de Rougemont, qui ne bornait pas seulement ses attaques au monde littéraire, politique et social de la Suisse romande12, mais les étendait à l’ensemble de la civilisation européenne13, constituent déjà, en eux-mêmes, des appels pressants à une remise en question profonde des valeurs morales et esthétiques de son temps. La situation douloureuse de l’homme dans le monde moderne, les errances et les égarements de la littérature de ses contemporains sont les thèmes dominants de ses premiers essais.

9La rencontre, dès l’année 1930, d’un milieu intellectuel en pleine effervescence, de quelques jeunes de sa génération en proie aux mêmes inquiétudes et aux mêmes révoltes14, plonge très rapidement le jeune écrivain dans un climat politique et idéologique propice aux grands débats d’idées. Période clé dans la formation intellectuelle de Denis de Rougemont, les années trente — » c’est durant cette décennie que tout s’est joué, à la fois hors de moi et en moi »15 — sont un temps de maturation profonde d’une œuvre en gestation, le temps d’un approfondissement théologique intense (Karl Barth et Kierkegaard notamment) et d’un positionnement idéologique. C’est à Paris, capitale littéraire de l’entre-deux-guerres16 et lieu d’exil de nombreux intellectuels européens, dans un contexte politique et social troublé, plus sensible et plus ouvert qu’ailleurs aux débats de fond sur les valeurs chancelantes de la civilisation européenne, que Denis de Rougemont énonce les fondements de son engagement d’intellectuel, les idées forces d’une littérature engagée — autrement qu’André Gide, attiré à cette période par les idéologies de gauche, et bien avant que Jean-Paul Sartre n’énonce ses propres vues quelques années plus tard et dans une perspective diamétralement opposée, dans un sens partisan17. L’engagement de Denis de Rougemont, situé hors des querelles politiques partisanes, sur les fronts avancés d’une contestation certes destructive de certaines valeurs bourgeoises mais éminemment constructive par les remèdes spirituels qu’elle tentait d’apporter à la crise des valeurs, se démarque, et de très nette manière, du champ culturel spécifiquement romand, non seulement sur le plan de la pensée et de l’action mais également en matière de création.

10Alors qu’en Suisse romande la littérature se cantonne dans la production d’œuvres purement littéraires et abstraites, totalement détachées du contexte de crise globale des valeurs de civilisation et, par-là, entièrement portées vers une recherche esthétique en matière de création — pour Denis de Rougemont, le problème de » l’expression romande » ne s’est jamais véritablement posé comme ce fut le cas pour d’autres écrivains de ce pays18 —, une part importante de la littérature française s’oriente quant à elle vers des essais plus politiques. En France, l’entre-deux-guerres, bien que dominée encore par les grands écrivains de l’avant-guerre (les Valéry, Gide, Giraudoux, Mauriac, Montherlant, etc.), se caractérise en effet par une internationalisation des préoccupations des écrivains (ou journalistes ou professeurs) qui s’imiscent de plus en plus activement dans les débats d’actualité et les questionnements sur l’avenir d’une civilisation déjà marquée par des fissures profondes dans l’édifice socio-politique. La montée des périls, l’émergence des totalitarismes européens et de courants extrémistes engendrent parmi les écrivains et les intellectuels français, de gauche comme de droite — pêle-mêle, Malraux et Gide, Aragon et Breton d’une part, Brasillac, Drieu La Rochelle et leurs proches d’autre part — des écrits de circonstance, des prises de position politique tranchées. Les milieux littéraires français franchissent les frontières purement esthétiques et participent avec une étonnante célérité aux débats politiques. A l’inverse, et dans leur grande majorité, les écrivains en Suisse romande (existe-t-il d’ailleurs de vrais intellectuels dans ce pays ?) demeurent à l’écart de la tourmente idéologique qui s’abat alors sur l’Europe, quelque peu insouciants, peut-être jusque vers les années 1935-1936, de la réelle portée des événements qui se déroulent sous leurs yeux.

11Rares sont les écrivains qui, en Suisse romande, prennent part ouvertement aux débats politiques, s’inquiètent vraiment des changements brutaux qui s’opèrent au sein des régimes politiques européens et des transformations profondes qui bouleversent les consciences collectives, en clair des dangers qui menacent l’intégrité spirituelle et morale de l’homme dans sa recherche de la vérité. L’absence d’une prise de conscience, nettement affirmée et collective, des réalités de l’heure, l’absence encore d’une remise en question radicale des valeurs établies, la crainte d’affirmer publiquement des opinions claires sur les événements en cours sont les marques d’un conformisme intellectuel et d’une prudence politique aisément repérables dans les revues romandes de l’époque, laboratoires d’idées par excellence où se reflète l’air du temps. Seules quelques figures marginales émergent de ce conformisme — presque outrancier à notre regard près d’un demi-siècle plus tard — par leur engagement inflexible, leur regard critique et lucide sur la marche de l’Histoire. Ainsi Albert Béguin dit son inquiétude devant les aspirations d’une Allemagne nouvelle19 ; Edmond Gilliard — » l’éveilleur » incontestable de toute une génération d’écrivains en Suisse romande —, André Rivier, André Bonnard20 et Marcel Raymond élèvent leur voix devant les dangers de toutes sortes qui menacent de destruction la vie sociale et éducative de leur pays.

12Eloigné des sphères intellectuelles et universitaires romandes, Denis de Rougemont adhèra dès la première heure aux mouvements personnalistes en formation autour d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit (parution dès octobre 1932), d’Alexandre Marc et la revue L’Ordre Nouveau (dès mars 1933) notamment, mouvements au sein desquels il occupa une position centrale21 et qui ensemble se lancèrent dans une critique profonde du » désordre établi ». Convaincu de la nécessité de raffermir un discours théologique en proie à l’endormissement, surtout dans les Eglises officielles, Denis de Rougemont anima également la revue Hic et Nunc, au ton pamphlétaire, située dans la ligne théologique du néo-calvinisme dialectique de Karl Barth, dont les écrits étaient à l’époque déjà en voie de révolutionner les vieilles traditions de pensée protestantes. De la France, il appela à plusieurs reprises ses contemporains à se préoccuper davantage des questions graves qui secouaient l’époque, les pressant de répondre avec énergie et conviction aux défis de l’Histoire. Appels qui restèrent vains, sans réponses réelles en Suisse romande.

13Révélatrice à cet égard est la lettre que Denis de Rougemont adressa à Gilbert Trolliet, fondateur en 1932 de la revue Présence à Genève, en réponse à un long article signé par ce dernier et consacré à la définition d’un néo-humanisme22 : » Présence et réalisation, ces deux thèmes de ton enquête sur l’Humanisme, je les nouerai dans le seul mot d’actualisation. C’est le mot de passe d’une génération révolutionnaire... Notre humanisme ne saurait être conçu à la manière des intellectuels bourgeois, dans l’abstrait, c’est-à-dire comme un système intéressant, abstraction faite de ses moyens d’actualisation. L’humanisme d’un homme de 1932 et qui veut vivre, au lieu d’amèrement languir, — c’est la Révolution »23. Alors que Gilbert Trolliet définit un nouvel humanisme d’une part comme une volonté d’affirmer une présence au monde par la connaissance et, d’autre part, comme une nécessaire prise de conscience individuelle de l’être profond (la découverte du moi) — condition de toute création et de toute réalisation de l’être —, Denis de Rougemont quant à lui prolonge la réflexion dans le sens d’un concret de l’homme et affirme, non sans une certaine violence du verbe, l’urgence d’un engagement personnel et proprement révolutionnaire : « Humanisme, ou Révolution : défense de l’homme total contre tout ce qui tend à le mécaniser, à le disqualifier, à le châtrer de toute violence spirituelle et créatrice »24.

14La lettre de Denis de Rougemont à Gilbert Trolliet marque bien la différence des attitudes de pensée et d’action, le fossé qui sépare les deux écrivains : le premier établi en France, plongé dans le bouillonnement des idées et qui affirme une présence combattante au monde ; le second, bien que lié au milieu parisien mais prisonnier du conformisme ambiant de la Suisse romande, marqué par une absence de volonté d’agir concrètement25. Bien que sur certains points les deux hommes s’accordent — la nécessité de repenser la situation de l’homme dans un monde en pleine mutation tant sur le plan idéologique que politique —, Denis de Rougemont appelle avec force ses compatriotes à des prises de position plus ouvertes, plus tranchées, sinon à l’action immédiate : » Ce que nous devons faire est toujours assez simple, est toujours évident dès que nous possédons le courage de le voir et de l’assumer »26.

15Le climat de l’époque n’est plus — l’a-t-il jamais été ? — pour Denis de Rougemont, aux bavardages stériles, aux interrogations vagues et aux seules causes de l’esprit, mais à l’engagement ferme et résolu de la personne en exercice d’une vocation qui lui est unique : » Croire à la réalité du » destin » souverain de la masse, de la classe, de la nation, du capital ou de l’Etat, — car c’est de tout cela que se compose le destin du siècle —, c’est témoigner tout simplement de son abdication personnelle : c’est se reconnaître esclave des mythes irresponsables de l’époque »27. Au » destin » du siècle et aux déterminismes historiques qui expriment toute l’attitude démissionnaire de l’homme, Denis de Rougemont oppose le destin de la personne, dont la mesure fondamentale est la responsabilité, la présence spirituelle, active et librement assumée de l’homme total à la » misère du temps ». Face aux grands mythes anonymes et collectifs qui s’abattent sur l’Europe entière, un tel regard sur le monde, une telle résolution exige de tout homme des actes concrets, l’appelle à formuler des revendications essentielles, à définir clairement des refus communs, et proclamer enfin son appartenance au » combat de ce qui meurt et de ce qui renaît par cette mort »28. Bien plus qu’une philosophie, le personnalisme traduit ici une attitude spirituelle de l’homme, un effort de recherche et d’orientation vers une société plus humaine.

16Trop brièvement esquissé ici, le contexte politique et socio-culturel dans lequel Denis de Rougemont répond de sa présence d’homme à l’Histoire de son temps permet cependant de mieux cerner la place de l’écrivain dans le champ littéraire et intellectuel romand. Position à l’évidence marginale, quant au lieu d’action d’abord (Paris), quant au lieu d’édition de ses principaux ouvrages et essais — Denis de Rougemont a publié plus des deux tiers de son œuvre en France et non en Suisse romande —, mais surtout position engagée sur le plan des idées et des moyens d’action mis en œuvre pour asseoir sa critique du » désordre établi ». Sa volonté de rupture29, ou » l’insurrection spirituelle de l’angoisse humaine »30 dont témoignent ses premiers ouvrages, est sans comparaison avec le discours timoré (quand il existe) de la plupart des écrivains romands de l’époque31.

La mission de l’écrivain

17Sans aller plus avant dans l’itinéraire intellectuel de Denis de Rougemont — nous pourrions montrer que dans l’immédiat après-guerre son engagement, sa volonté de réveiller un vaste courant d’idées sur l’avenir de l’Europe et de fonder la construction européenne sur les principes du fédéralisme et sur l’idée des régions se situent bien au-delà des idées figées de ses contemporains — le milieu intellectuel et littéraire des années trente fonde, en première analyse, l’entier de la démarche de Denis de Rougemont dans sa quête d’une justification de son rôle d’écrivain, pour tout dire de sa raison d’être. Aussi, toute approche d’une définition de sa mission d’écrivain appelle-t-elle une lecture attentive des » lignes de position » issues du mouvement Esprit, lieu de référence doctrinal fondamental de l’œuvre de Denis de Rougemont.

18L’un des textes doctrinaux du mouvement Esprit, paru dans un numéro spécial de la revue en octobre 1934 sous le titre de » L’Art et la Révolution spirituelle », révèlent les positions personnalistes dans le domaine de la création et le rôle des artistes dans le monde moderne, positions doctrinales, notons-le, à contre-courant des idées établies et des modes intellectuelles. Rédigé par Emmanuel Mounier, chef de file du mouvement, ce texte se présente de fait comme un manifeste émanant d’écrivains soucieux de définir leur mission devant la crise globale des valeurs de la civilisation tant française qu’européenne. Observant une certaine tendance des écrivains et des artistes à se soumettre aux consignes et aux intérêts des partis politiques, aux mots d’ordre de mouvements extrémistes ou d’associations révolutionnaires marxistes, Emmanuel Mounier expose le sens profond de l’activité artistique : » (…) si l’art doit servir, il doit servir librement, comme l’homme qui l’a fait à son image, et sans aucune dérogation de ses voies propres. Si l’homme ne sait pas à la fois être libre et servir, il faut, par une action étrangère à l’art, lui apprendre et au besoin lui imposer les conditions de l’accès de tous à cette liberté. C’est la révolution politique et sociale, dont la culture a besoin pour trouver à nouveau une place dans un monde redevenu humain. Il est bon que l’artiste prenne conscience de sa nécessité, y travaille même, en dehors de son art »32. Ainsi dans un monde où, au dehors de l’homme règne la tyrannie et, au dedans, l’anarchie, la mission de l’artiste est d’inspirer et de renouveler par les profondeurs, sans contraintes extérieures et avec les sacrifices nécessaires, un art plus humain, de travailler à l’épanouissement de la personne et de son unité profonde, tout en renouant le dialogue avec le plus grand nombre des hommes au sein d’une communauté restaurée, retrouvée. Remarquons au passage que Marcel Raymond et Denis de Rougemont furent les deux seuls écrivains suisses à signer ce manifeste.

19Dans ce même numéro d’Esprit, Denis de Rougemont rédigea un texte plus centré sur la mission spécifique de l’écrivain, définie bien évidemment dans le sens d’une philosophie de la personne33. Pour Denis de Rougemont, tout homme, quelles que soient ses origines, sa condition sociale ou sa formation intellectuelle, reçoit une mission particulière dans le monde, une vocation, du latin vocare, au sens éthique et calvinien de ce terme, qui signifie un appel, un ordre reçu de Dieu. Par l’acte même qui le met en communication avec l’autre (et avec lui-même), tout homme engage sa personne toute entière, dévoile son humanité première. Cette présence concrète au monde exige ainsi de sa part — et cette remarque vaut d’autant plus pour l’écrivain — une haute conscience de sa tâche, nous dirons même une dignité essentielle. Pour Denis de Rougemont, » écrire n’est pas un art d’agrément », dit-il dans un texte de jeunesse34, de même sa plume ne voulait-elle pas se vouer à la quête d’une esthétique nouvelle en littérature, mais cherchait, au contraire, à défendre et servir une cause concrète qui soit véritablement » à hauteur d’homme », à portée de la main ; en d’autres termes, la tâche première de tout écrivain est-elle dans cette haute responsabilité humaine et morale que lui enjoint sa vocation d’éclairer et d’accompagner l’homme dans sa quête téléologique. L’acte d’écriture doit être l’expression élevée d’un acte de foi, d’un » témoignage matériel en faveur de la vérité et non pas en faveur d’un idéal rêvé ou désirable »35, l’affirmation sereine et désespérée d’une utopie créatrice ; en tant que prise sur le quotidien des hommes et vénération du réel, l’acte — dans son sens le plus absolu de création d’une possibilité nouvelle et sans précédent, point de départ de toute présence vraie et concrète au monde — obéit à une exigence d’ordre éminemment spirituel.

20Une telle orientation s’inscrit par définition dans une perspective personnaliste, ou d’une philosophie de la personne. L’acte d’écriture est donc fondamentalement un acte de la personne. Aussi, dénonçant, dès ses premiers essais, toute la bassesse de la littérature moderne, » qui aime parler pour ne rien dire », d’une littérature privée d’un sens du réel, sans autorité (qui ne peut être que spirituelle) et surtout sans visée humaine, Denis de Rougemont appelle les écrivains de sa génération à ordonner leurs œuvres vers une commune mesure humaine, concrète et universelle. Dans un monde sans mesure, révélé par les grandes mystiques totalitaires, elles-mêmes bâties sur les ruines de l’individualisme, ce principe de grandeur ne saurait en effet se référer qu’à l’homme considéré dans sa vocation créatrice, qui est la personne : » La littérature nouvelle sera le fait de l’homme renouvelé, je ne dis pas de l’homme nouveau — je n’y crois pas — je dis : de l’homme rendu à la conscience de sa liberté. Toute création suppose une liberté, ou plus exactement, créer, c’est être libre. Un art nouveau, c’est une nouvelle liberté »36. Or cette liberté nouvelle, qui est la conquête de la personne sur l’individu, fonde aussi » une obéissance nouvelle » de chaque créateur à sa vocation personnelle dont l’exercice entraîne des engagements humains, lesquels se concrétisent en relations de responsabilité : » L’écrivain sera créateur dans la mesure où il obéira à sa seule vocation personnelle : mais dans cette mesure-là, il assumera son risque ! D’autant plus personnel, d’autant plus responsable, — et d’autant plus profondément enraciné dans la commune condition humaine »37. Rendu à lui-même — la liberté étant le pouvoir que l’homme prend sur lui-même — et à la communauté par l’exercice fidèle de sa vocation, l’écrivain prend dès lors conscience de sa mission propre, hautement spirituelle, qui est d’enseigner aux autres hommes les fins de leurs activités : » C’est, pour l’écrivain, ordonner les moyens de son art à ces fins »38.

21Cette affirmation posée, le cheminement de l’œuvre prend dès lors un tournant significatif et se démarque ainsi de la production spécifiquement romande de l’entre-deux-guerres à nos jours, laquelle d’une part s’affirme largement introspective et repliée sur elle-même et, d’autre part, se distingue par son incapacité d’affronter, dans un esprit de combat, les problèmes de son temps — dirons-nous pour simplifier, ses qualités ou sa force étant ailleurs. Attentif aux tressaillements et aux enjeux graves de son époque, Denis de Rougemont, au contraire, a engagé sa plume dans le sens d’une ouverture de la personne au monde, d’une présence libre et responsable face aux défis de son temps, bien plus qu’il n’a voué son regard à une vision introspective du monde, ou à la recherche en littérature d’une pure originalité de forme et d’artifices d’écriture suivant les modes littéraires ou intellectuelles du moment : » La personne est toujours originale quand elle est. Son seul souci est d’être, le plus fidèlement. C’est à partir d’elle seule qu’un art original se développera naturellement en un art communautaire, et que les moindres œuvres, traduisant même sans talent la vocation authentique d’un homme, prendront cette valeur humaine qu’ont les mémoires et “livres de raison” rédigés sans littérature »39.

22Révélateurs de cette ouverture au monde sont par exemple les essais rassemblés dans Les Personnes du drame40, que l’écrivain consacra à certains grands auteurs européens et qui témoignent d’une volonté de rechercher dans les grandes œuvres tant littéraires que théologiques une vérité actualisée : Kierkegaard, Calvin, Luther, Gœthe et les Romantiques allemands, Nietzsche, André Gide, Rudolf Kassner, C.F. Ramuz ou à des œuvres marquantes du xxe siècle et des mythes (Tristan et Iseult, Don Juan) qui ont façonné au cours des siècles la culture européenne41. De Gœthe, pris dans le vertige de la création, il admira la sagesse et l’exemple de vie ; de Kierkegaard il nourrit sa définition philosophique de l’acte et médita la recherche désespérée par l’homme de la foi chrétienne ; de Ramuz, la quête de l’élémentaire, le sens profond de la communauté et la présence active au monde ; de Luther, la liberté de la personne ; de Calvin, la définition protestante de la personne, chargée d’une vocation unique qui le relie à la communauté. Cet attachement à certains auteurs européens montre à l’évidence la prédilection de Denis de Rougemont pour les seules œuvres qui trahissent, par leur cohérence intime, dans leurs contradictions et leurs drames intérieurs, l’existence vivante et concrète de la personne. Dans la lumière de leurs écrits se forgea une vision personnelle du monde, se noua une raison d’être : la nécessité d’agir malgré l’absence de certitudes ultimes, cette absence d’illusions étant le meilleur ressort de l’action. La foi seule guide les prises de risque et conduit l’homme vers une aventure qui se crée continuellement sous ses pas42. Ce sont là une conjonction d’éléments et de références qui, tous, ont préparé et mûri le cheminement de Denis de Rougemont, l’ont inspiré dans sa tâche d’écrivain, ont formé enfin son exigence d’écriture.

23Son Journal d’écrivain43 traduit avec fidélité cette vision créatrice, ce « pessimisme actif » ou, cet » activisme sans illusions », selon la formule même de l’écrivain44. Placé aux frontières des données de l’existence personnelle et de l’Histoire, confronté à l’existence de l’Autre son prochain, l’écrivain doit inlassablement chercher la juste mesure de sa présence au monde. Sorte de » chronique de présence à (soi-même) et au monde conjointement », son Journal d’écrivain témoigne de la quête d’un homme continuellement à la recherche d’une vérité intime qui soit en un seul élan attachée au plus grand nombre des hommes et ordonnée selon des valeurs éthiques propres à permettre l’épanouissement de la personne. Bien au-delà d’une simple description des faits et gestes du quotidien, ou des événements qui conduisent la marche de l’homme dans le siècle, ce Journal est d’abord le lieu humain, le lieu d’un aveu où l’écrivain livre en toute humilité et simplicité sa relation au monde, recherchant dans les choses les plus infimes et les plus quotidiennes, en apparence insignifiantes, une raison d’être et d’agir. Plus encore, son Journal nourrit des interrogations vitales touchant à sa propre existence d’homme, à son travail d’écrivain, à son statut d’intellectuel confronté à l’esprit de son temps et aux questions graves qui secouent l’époque, questions relevant non point tant des avantages (gloire ou prestige) ou des difficultés (isolement ou solitude) qu’un tel état procure ou produit, mais bien plus des devoirs et des responsabilités qu’exigent de tout homme, de tout écrivain digne de ce nom, les circonstances changeantes de l’histoire. Son Journal est enfin le lieu d’exercice par excellence de sa liberté de penseur-écrivain et de sa responsabilité d’homme. Mais il est aussi le lieu d’un appel à la responsabilité de tous, à une solidarité humaine et spirituelle devant la montée des périls. En ce point, la personne, dans son sens le plus absolu, est confrontée aux événements qui l’entourent, non point démunie mais enrichie de toute la lucidité nécessaire pour rechercher et affronter, hors des sentiers battus et au milieu d’un siècle tourmenté, les voies du salut chrétien, pour fonder un sens et une hiérarchie des valeurs qui puissent lui rendre la plus juste mesure de son existence, la place et le rôle qui sont les siens dans la communauté vivante des hommes.

L’éthique en littérature

24Le ressort de toute l’œuvre de Denis de Rougemont est d’ordre spirituel. L’Evangile seule fonde à partir des années 1930-1931 l’authenticité de sa démarche d’écrivain, en quelque domaine de pensée et d’action que ce soit. Dans le contexte politique et idéologique de l’entre-deux-guerres, un combat intellectuel lié aux valeurs spirituelles n’était pas sans signification ; des références théologiques solides apportaient à l’homme de foi des certitudes lui permettant de suivre un cheminement plus serein et plus humain au milieu de la tourmente. La foi seule, selon Denis de Rougemont, donne une légitimité aux actions humaines puisqu’elle rétablit » le rapport originel de l’homme à Dieu, d’où découle la relation concrète et humainement bienfaisante que l’Evangile appelle l’amour du prochain »45.

25Devant la montée du phénomène totalitaire, le déferlement des idéologies fascistes sur l’Europe, le déracinement de la jeunesse, les carences de la démocratie parlementaire et face à la crise des valeurs morales comme des institutions humaines, l’affirmation de la primauté du spirituel sur les valeurs matérielles devint l’un des grands axes de combat des mouvements personnalistes. Ce retour aux dimensions spirituelles, bien qu’il soit le propre d’une minorité d’intellectuels, est révélateur d’une volonté de dépasser, par l’intelligence de la foi, les clivages politiques et institutionnelles, les insuffisances humaines, les compromissions de toutes sortes qui régnaient à l’époque, afin de remédier au désarroi de l’homme et d’une société paralysée tant par une éthique bourgeoise stérilisante que par le dynamisme idéologique du marxisme qui, lui, rejette toutes les valeurs spirituelles attachées à la personne et n’offre à l’homme qui se cherche que des voies partielles à sa vraie libération intérieure46.

26Un demi siècle plus tard, les mêmes errances intellectuelles, les mêmes problèmes de fond, sous d’autres vocables et en des domaines nouveaux, demeurent. Denis de Rougemont ne s’est pas trompé en inscrivant son dernier grand ouvrage, L’Avenir est notre affaire (1977), dans une même perspective critique, appuyant son analyse sur les mêmes valeurs qui l’avaient inspiré au seuil des années trente. Les données de l’existence personnelle, ou de la vie amoureuse dans le couple — la plus petite communauté humaine et spirituelle —, les questions inhérentes à toute vie sociale et politique, s’y trouvent posées avec la même gravité, sinon avec une gravité plus extrême encore. Dans un monde qui se fait et se défait inlassablement, (tragiquement sur le plan écologique), les interrogations seules tracent en cette fin de siècle le cheminement de l’homme dans sa quête. La priorité donnée à certaines questions, superficielles le plus souvent, les réponses hâtives et succinctes apportées à certains problèmes, hier tout autant qu’aujourd’hui, sont rarement, force est de le constater, celles d’hommes véritablement en exercice de leur responsabilité, mais d’individus isolés, prisonniers des masses et le plus souvent en fuite devant leur vocation personnelle.

27Le recul du temps permet aujourd’hui de mesurer la part que prirent les mouvements personnalistes, et Denis de Rougemont, dans leur critique du désordre spirituel, et les voies cohérentes qu’ils préconisèrent pour remédier aux problèmes graves de l’époque. Les enseignements de l’Evangile apparaissaient pour les personnalistes comme le chemin le plus fécond pour aider l’homme à inscrire ses revendications essentielles dans la durée, pour fonder valablement, puisqu’elles sont basées sur l’amour, l’épanouissement de la personne. Au bout du chemin, la liberté, qui consiste sur le plan des relations humaines à reconnaître le droit de l’autre d’être différent, et d’inspirer ainsi une communauté vivante, aussi intime soit-elle, respectueuse des droits élémentaires de la personne humaine.

28Dans le domaine de la création, cette liberté consiste, pour l’écrivain, à dire certaines choses d’abord, d’avoir le courage de dire ce qu’il faut exiger de l’homme tout en respectant son identité profonde, afin qu’il ordonne ses activités vers des fins plus humaines, et de le dire en usant du pouvoir de scandale dont se nourrit toute vraie liberté pour s’exercer véritablement. Etre disponible pour autrui, pour l’ordre neuf à créer, est l’une des plus hautes formes de la liberté. Telle est la responsabilité de l’homme qui se respecte, de l’homme qui tente de répondre aux situations réelles de son époque, aux problèmes qui lui sont personnellement posés. Telle est également la vocation première de l’écrivain : la réponse personnelle qu’il donnera à un appel, d’où qu’il vienne, sera le fondement de sa liberté et de sa responsabilité, la légitimité de son art. Tout acte d’écriture doit avoir pour mission de promouvoir la cause de l’humain au-delà des limites stérilisantes d’un individualisme coupable, de régénérer enfin l’exercice d’une liberté personnelle devant l’aliénation croissante du monde moderne : » Le but (conscient ou non) de tout artiste véritable, c’est de composer des objets significatifs ; c’est donc de signifier ; c’est de rendre attentif au sens du monde et de la vie »47.

29Toutefois, cette volonté de répondre en liberté et en responsabilité aux besoins réels des hommes entraîne une autre responsabilité plus haute, plus nécessaire et actuelle que jamais. » Au commencement était la parole », dit l’Evangile selon St Jean, et le langage humain n’est pas sans relation avec la Parole Originelle, car en Elle réside le mystère de tout ordre créateur. Là se pose une des missions capitales que l’écrivain, l’écrivain plus que tout autre créateur, se doit de remplir malgré les difficultés de toutes sortes qu’il peut rencontrer (manque d’argent ou insuccès auprès des lecteurs, des critiques et des éditeurs) et les menaces qui pèsent sur son travail artistique même48. Maître des mots, des artifices de la langue, des procédés de style et des règles de composition, la mission de l’écrivain est précisément, selon Denis de Rougemont, de maintenir le langage dans sa pureté, de lui rendre son efficacité. Tant que l’écrivain » ne s’est pas rendu maître de ses moyens d’expression au point de pouvoir les adapter, les faire servir, les orienter — et cela jusqu’au moindre détail — dans la direction et selon le sens de ce qu’(il) désire communiquer »49, son message demeurera mal compris ; des mots mal utilisés peuvent exprimer des non-vérités, le contraire de ce que l’auteur voulait vraiment dire. Le message que l’écrivain veut délivrer à ses lecteurs est donc indissociable des moyens d’expression ou de communication qu’il détient pour le dire. Or le monde moderne a multiplié à l’infini les fonctions et les pouvoirs du langage, désarticulant et désincarnant les mots, multipliant les lieux et les sens communs, rendant ainsi le langage imprécis, abstrait, arbitraire même et plus équivoque que jamais, plus ambigu qu’en aucun autre siècle. Plus grave, le monde moderne ayant perdu le sens du sacré a, par là même, dépouillé toute œuvre d’art d’utilité directe, sociale, alors même que sa raison d’être est de signifier quelque chose par des moyens sensibles, d’orienter l’homme vers quelque chose qui transcende les formes et de porter plus loin la méditation de l’homme sur sa destinée et sur l’ordre du monde. La littérature est une fonction vitale pour la société et le service de l’écrivain demeure indispensable à la vie de la cité. Sa mission propre, en tant que » spécialiste » du langage, consiste donc en une action de vigilance critique.

30Dans une conférence donnée à Buenos Aires en 194150, Denis de Rougemont avait clairement exposé la triple fonction (responsabilité) de l’écrivain dans ce domaine. Il doit être, ou redevenir, un » conservateur du langage » — le terme étant pris ici non point dans son acception politique, mais dans le sens de préserver la valeur et la signification de tout ce qui est vivant dans une langue. Ensuite il doit être un » vérificateur du vocabulaire », c’est-à-dire qu’il se doit, non point de censurer, mais d’exercer sévèrement son rôle de critique dans un monde marqué par une inflation de mots progressivement et arbitrairement détournés de leur sens réel. Enfin l’écrivain doit être un » créateur de sens nouveaux », redonnant aux mots-clés de son époque et de sa génération, — personne / communauté, liberté / responsabilité, engagement / vocation —, une signification réelle, un contenu neuf et actif.

31Ces quelques éléments posés, il y aurait lieu de revenir à la question initiale : quelle est la place de Denis de Rougemont dans le champ littéraire romand. Le travail d’écriture de l’essayiste neuchâtelois vise tout entier, nous l’avons vu, à rendre l’homme plus conscient de sa tâche, à lui rappeler le sens de ses responsabilités et la fin de ses activités humaines, afin qu’il puisse être en pleine mesure de répondre à ses aspirations les plus profondes dans une communauté de personnes. Incontestablement sa philosophie de la personne fonde un cheminement d’écriture nouveau dans le contexte spécifiquement romand. Sa conception de l’engagement de l’écrivain, de l’exigence de liberté et de responsabilité qu’elle commande, le place aux limites, sinon aux antipodes des courants littéraires de la Suisse romande au xxe siècle. Tout au plus son œuvre de philosophie politique, notamment ses écrits sur la Suisse et le fédéralisme, et son œuvre théologique pour une part, pourraient-elles s’inscrire dans l’esprit d’une tradition, non point littéraire au sens strict du terme, mais historique, et certes plus helvétique que romande, plus européenne qu’helvétique51. Car la littérature constitue avant tout pour Denis de Rougemont un moyen efficace de préparer les hommes à leur libération intérieure et à une plus haute conscience de leur responsabilité d’homme, de les porter plus lucides vers leur destinée personnelle. L’œuvre de Denis de Rougemont s’inscrit dans cette cohérence-là, dans la recherche d’une vérité intime et partagée de la personne. L’écrivain qui ne placerait pas la personne humaine au centre de ses préoccupations verrait son œuvre condamnée à une mort certaine. C’est au nom d’une haute conception de l’homme recouvrant tous les domaines de l’activité humaine et de la pensée que l’œuvre de Denis de Rougemont fonde un regard neuf dans le paysage littéraire romand.

32Au terme de ce trop bref parcours, un nouveau champ de recherches semble pouvoir s’ouvrir pour les lettres romandes. Si rares soient les écrivains, en apparence du moins, susceptibles d’inscrire leurs œuvres dans la perspective tracée par Denis de Rougemont, une telle étude mériterait toutefois d’être menée. A explorer les œuvres d’Albert Béguin et de Marcel Raymond, de Georges Haldas ou d’autres écrivains, nous découvririons à coup sûr la portée et la valeur d’un des visages de l’identité littéraire de la Suisse romande, son insoupçonnable profondeur : sa dimension éthique et combattante. Denis de Rougemont, parmi d’autres, en porte témoignage. Sa raison d’être et d’écrire, son engagement d’écrivain trouvent ici leur fondement le plus authentique, car il fut, à sa manière, la conscience active, non d’un pays, mais d’une époque.

Pour citer ce document

Par Bruno Ackermann, «A la recherche d’une éthique en littérature L’œuvre de Denis de Rougemont (1906-1985)», La Licorne [En ligne], L'ouverture sur l'Europe et le monde., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 09/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6713.

Quelques mots à propos de :  Bruno Ackermann

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