Le double registre du comique et du poétique dans Le Temps des anges de Catherine Colomb

Par Anne-Lise Delacrétaz
Publication en ligne le 12 décembre 2016

Texte intégral

1Insolite et déconcertante, l’œuvre de Catherine Colomb traverse comme un météore la littérature romande. Romans de la mémoire, Châteaux en enfance (1945), Les Esprits de la terre (1953) et Le Temps des anges (1962) évoquent Proust ou Virginia Woolf, alors que leurs audaces formelles les rapprochent de Joyce ou du Nouveau Roman français : la confusion temporelle de l’écriture, qui se plie aux méandres du souvenir, va de pair avec le tourniquet des points de vue et des discours. En rupture avec l’esthétique psychologique de Pile ou Face (1934), un premier livre publié sous le pseudonyme de Catherine Tissot, la trilogie, à mi-chemin entre l’épopée tragi-comique, le roman du terroir et le récit poétique, est au carrefour des genres et des registres. D’où une esthétique colombienne de la polyphonie, au sens où l’entend par exemple Milan Kundera dans L :Art du roman :

La polyphonie musicale, c’est le développement simultané de deux ou plusieurs voix [...] qui, bien que parfaitement liées, gardent leur relative indépendance. La polyphonie romanesque ? Disons d’abord ce qui en est l’opposé : la composition unilinéaire1.

2Je me propose de souligner une facette de cette esthétique, que Kundera met en relief d’abord par l’analogie puis par la dénégation, en relevant dans le dernier roman de Catherine Colomb, plus riche en contrastes que Châteaux en enfance ou Les Esprits de la terre, la conjugaison contrapuntique des registres du comique et du poétique.

3Le Temps des anges retrace, à l’aube de la Seconde guerre mondiale, l’histoire d’une grande famille bourgeoise sur le déclin, les Budiville, propriétaires de vignes sur la côte vaudoise au bord du Léman. Le fil de la fiction, aussi enchevêtré et discontinu soit-il, suit le destin de Gontran Budiville : sa course à l’héritage, freinée par le mariage inattendu de son cousin Gaston, le « minus » qui délaisse sa fiancée Valérie pour épouser Silvia la saltimbanque ; l’écroulement de sa fortune et le démantèlement de son domaine ; la parabole de ses aventures sentimentales, de sa femme Hermine à Rose, la « servante-maîtresse ».

4Cette chronique familiale toute en zigzags est portée par une écriture hybride, où se relaient comique et poétique. L’alternance de ces deux registres a partie liée avec la distinction que pose José-Flore Tappy, dans son étude consacrée aux Esprits de la terre, entre les personnages « cupides » et les personnages « aimés », tant il est vrai que l’affrontement de ces deux groupes antagonistes se répète d’un roman à l’autre2. Les « cupides », rongés par la convoitise et les soucis d’argent, se disputent prérogatives et fortunes ; les « aimés » sont leurs victimes : ils additionnent spoliation matérielle et frustration affective.

5Des « cupides » du Temps des anges, de Gontran, Valérie, des « Barbus » Gustave et Godefroy ou autres Budiville, l’écriture du comique noircit la silhouette. Ces anti-héros sont des types : héritier sans scrupule, vieille fille en mal de mariage, célibataire maniaque ... Le sobriquet qui les désigne les tourne en ridicule : Gontran, par exemple, dont la propriété s’écroule comme un château de cartes, répond au surnom du « roi de trèfle ». Tel détail grotesque, hypertrophié par l’anacoluthe, les corsète dans leurs travers :

Valérie, la bretelle large de sa combinaison de gros jersey gris paraissait sur son épaule gauche3.

6De même, le grossissement de leurs tics de langage les pétrifie ; ainsi Rose, la lingère, s’enorgueillit-elle à tort et à travers de son succès auprès des hommes :

Oh ! je les roule tous autour de mon petit doigt [...] (p. 354, mais aussi p. 396, 411, 471).

7La caricature, enfin, charbonne le trait ; ici, la juxtaposition, dans la meilleure tradition rhétorique, des trois adjectifs, exagère le maquillage lourd de la mère de Silvia : « Une dame rose, et craquelée, enfarinée » (p. 346).

8Autant la charge croque férocement les « cupides », autant les « aimés », Joseph l’orphelin, Silvia et .son fils Honoré le marin, la mystérieuse femme, à la pèlerine noire, sont effleurés par une écriture de l’esquisse et de l’ellipse qui, fidèle à la leçon mallarméenne de « suggérer et non dire », se fait parcimonieuse. De l’écriture du « peu », les allusions de la femme à la pèlerine sont l’exemple le plus probant. Privée de statut civil, elle n’a ni prénom ni patronyme. D’elle, nul portrait physique : seuls sont décrits son sourire, un essoufflement, qui accusent l’aménité d’un visage, la fatigue ou la vieillesse. Unique signe de reconnaissance, l’emblématique pèlerine de laine noire, qu’elle ramène sur ses épaules dans un geste chaque fois répété, à la fois frileux et endeuillé. Comme le poète des « Fenêtres », le lecteur « refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende [...] avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien »...4

9Alors que les personnages « cupides » sont donnés avec tout le détachement que creuse le comique, les évocations des « aimés » sont souvent traversées d’un souffle lyrique qui traduit l’affectivité et la subjectivité tout ensemble. Dans cette évocation de la femme à la pèlerine où affleure la première personne :

[...] et elle, elle- appelait à la fenêtre, elle serrait sur ses épaules sa pèlerine de laine noire. Qui a dit ça ? qui a parlé ? qui a dit qu’elle se penchait à la fenêtre, ma reine, but de ma vie, plus juste que nulles amours ? (p. 323)

10la voix de la narratrice s’enfle dans le crescendo des interrogations anaphoriques et de l’énumération nominale de la dernière proposition ; le rythme ternaire rend la question lancinante. L’émergence du « je », l’anaphore, l’apostrophe et la forte ponctuation sont autant d’indices du lyrisme.

11Si les personnages se colorent au prisme d’une écriture duelle, leur univers aussi en porte les teintes vives. Le comique assure, par la peinture des milieux, une prise sur le monde social, lié aux « cupides » : d’un côté, les Budiville, grands propriétaires vignerons à qui leur prospérité passée confère des lettres de noblesse ; de l’autre, de petits commerçants ou des industriels en plein essor qui tiennent désormais le haut du pavé. L’ironie, souvent balisée par le discours indirect libre, est la flèche acérée de la critique sociale, que la cible soit la prétention des Budiville à l’aristocratie :

Le mariage civil avait lieu dans un château désaffecté, bien sûr que les deux Barbus, ils connaissaient les aitres, les comtes de Rivaz étaient leurs ancêtres (p. 346)

12ou les regrets de l’« industriel parvenu » :

Le roi de la jarretelle avait meublé trop tôt un château en imitation d’ancien, et marié sa fille à un nobody, trop tôt ! C’est aussi poignant que trop tard, que never more. [...] Mais leur seconde fille, ce jour-là, épousait un comte (p. 419)

13Ailleurs la description hyperréaliste, qui mêle le trivial au « sublime », stigmatise par exemple la suffisance des notables que sont Gustave et Godefroy :

Il construisit la maison des Budiville, le w.-c. était boisé de chêne avec un clapet et un robinet, au bas de la cuvette fleurie de roses la devise Aspera ad astra. Les Barbus étaient les messieurs, [...] ils habitaient la plus belle maison de la ville[...] (p. 322)

14Relevons encore le choix d’expressions et de tournures populaires ; dans la bouche de Rose, elles mettent en exergue la vanité de la lingère qui rêve d’ascension sociale :

-Bien sûr, je n’ai pas étudié ou autre, ça n’empêche pas que je viens d’une famille pauvre et honnête.

[...]

- ... d’une famille pauvre mais honnête. Moi qui aurais pu marier un docteur ! Il causait avec moi des heures. [...].

Un ramoneur voulut l’épouser, la Rose [...] moi ? un ramoneur ? moi qui aurais pu marier un docteur ? (p. 471)

15Alors que le comique insuffle son poison et subvertit les valeurs de classe, l’écriture poétique célèbre le monde cosmique et ses éléments : les vignes, le lac et les cygnes, les montagnes, le ciel, la lune et les étoiles ; les « aimés » en possèdent plus sûrement les clés. La métaphore récurrente des anges, par exemple, qui donne son titre au roman et ouvre le récit, se lit comme le symbole de l’eau :

Les anges, le bruit régulier de leurs ailes puissantes, Joseph les entendait dès son réveil (p. 321)

16Le déferlement des vagues berce l’orphelin, tandis que le « cupide » Gustave est sourd à ce paysage contrasté comme une photographie en noir et blanc, où le lac, dans le jeu des parallélismes, se fait le miroir du ciel :

Le pauvre Gustave regardait sans les voir les nuages blancs qui passaient sur le ciel noir et les cygnes blancs balancés sur l’eau noire [...] (p. 333)

17D’autres analogies se dessinent, garantes d’unité et de cohérence :

La lune de jour blanche et opaque riait de sa grosse bouche dans le ciel des enfants (p. 34-1)

18Si l’oxymore lie les cycles du jour et de la nuit, la métaphore animiste tisse d’heureuses connivences entre le cosmos et le monde des enfants.

19Les tropes et les figures stylistiques, dont j’ai relevé plus haut quelques occurrences, éclairent les visées de l’écriture poétique : tout de verticalité et d’harmonie, le monde cosmique s’ouvre sur des échappées métaphysiques, alors que s’y nouent des correspondances.

20Dans Le Temps des anges, le jeu des registres sépare ainsi personnages « cupides » et personnages « aimés », monde social et monde cosmique. Au-delà de l’ordre structural du roman toutefois, cette oscillation d’un registre à l’autre se donne comme l’expression de la distanciation ou de l’adhésion de la narratrice. L’écriture se fait critique ou participante et traduit la médiateté ou l’immédiateté, selon qu’elle ressort du comique ou du poétique. Pour Jean Cohen, les deux registres sont, de ce point de vue, en rapport d’« opposition diamétrale » :

Le comique [...] apparaît comme l’antithèse éprouvée du poétique, puisqu’il est négation de l’émotion, distanciation de l’objet, déphathétisation du monde5.

21Le comique, dans l’ordre fonctionnel du texte, est synonyme d’« hétéropathie » ; le poétique, par contre, équivaut, selon la tenninologie de Cohen, à l’« isopathie » :

Le poétique apparaît [...] comme le pôle d’intensité du langage et du monde, où les mots et les choses se donnent comme les véhicules ou les supports de caractères émotionnels ou [...] de prédicats pathétiques. En désignant par ce mot un éprouvé qui se /donne non comme la réponse personnelle du sujet à la situation, mais au contraire comme un caractère intrinsèque de l’objet6.

22Que l’écriture ridiculise dans la charge les « cupides » du Temps des anges, qu’elle souligne l’absurdité ou l’hypocrisie de leur monde par l’humour et l’ironie, elle est le signe de l’« hétéropathie ». Qu’elle recoure à l’esquisse ou l’ellipse, au lyrisme, aux figures ou aux troupes propres à la koinè poétique, elle est la marque de l’« isopathie ».

23Si le jeu des registres témoigne de la distanciation ou de l’adhésion de la narratrice, il traduit, plus largement, le rapport ambivalent de l’auteur au monde. Jean-Luc Seylaz éclaire ainsi « le sens du projet d’écrire » de Catherine Colomb :

C’est [...] d’une double pulsion qu’est née l’œuvre : la tendresse et la rancune. [...] Catherine Colomb n’a cessé de dire la même chose : la blessure toujours vive ouverte par la mort d’êtres chéris et le crime inexpiable de ceux qui ont été des spoliateurs, de ceux qui les ont fait souffrir, ou qui ont trahi leur enfance. Tendresse et rancune sont bien les motifs profonds qui ont fait de Catherine Colomb une romancière7.

24Le choix d’une esthétique romanesque de la polyphonie restitue les entrelacs de cette « double pulsion » et en libère, dans le Temps des anges comme dans Châteaux en enfance et Les Esprits de la terre, les éclats multiples.

Pour citer ce document

Par Anne-Lise Delacrétaz, «Le double registre du comique et du poétique dans Le Temps des anges de Catherine Colomb», La Licorne [En ligne], Avatars du roman moderne., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 12/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6718.

Quelques mots à propos de :  Anne-Lise Delacrétaz

Lausanne