Comment lire ? La méthode de Ferdinand de Saussure

Par Gérard Dessons
Publication en ligne le 12 décembre 2016

Texte intégral

Il arrive ainsi que, même a
priori
, le rapport  d’une  baguette
( stab ou stabo) avec le PHONEME se
présente comme absolument naturel
et clair si la poésie comptait les pho
nèmes  [... ]. Pourquoi une lettre
aurait-elle été alors désignée par une
baguette ? Mystère.
Ferdinand de Saussure, Cahiers.

1Le xxe siècle doit au Genevois Ferdinand de Saussure un regard sur le langage, qui marque un avant et un après de la linguistique. Mon propos n’est pas ici de rappeler les éléments fondamentaux des leçons qu’il a données à l’Université de Genève de 1906 à 1911, et que ses élèves ont ensuite rassemblées dans le Cours de linguistique générale, mais de relire les Cahiers d’anagrammes en m’attachant à suivre ce qu’une pensée tentait là de formuler jusque dans ses incertitudes.

2Deux raisons me conduisent. La première est doublement de circonstance : elle veut rendre hommage à la fois au chercheur genevois et au « découvreur » des Cahiers, Jean Starobinski, qui a exhumé ces textes et, les portants au public dès 1964, a déclenché l’engouement que l’on sait pour les anagrammes.

3Ce succès, qui ne s’est pas démenti, puisqu’il fait encore le brillant de bien des analyses de textes, fonde ma seconde motivation, interne cette fois à la démarche de Saussure. Un peu moins d’un siècle après la rédaction des Cahiers-de 1906 à 1910-, vingt ans après leur publication partielle par J. Starobinski1, que reste-t-il de la théorie des anagrammes ? Cette question se pose dans deux directions : celle de la recherche de Saussure et celle de la réception de son travail.

4L’annexion de l’« anagrammatisme » par la pensée structuraliste dans les années soixante a servi une vision dualiste de l’ensemble du travail de Saussure, dans la mesure où à la rationalité du Cours s’est vue opposée la « folie » des Cahiers2, comme à l’ordre la subversion, l’anagramme paraissant « mettre en cause la notion du signe linguistique3 ». Cette image d’un Janus linguiste n’est pas restée sans conséquence, puisqu’elle a d’une certaine manière annulé l’entreprise de Saussure en alignant ses travaux sur le double paradigme : langue-raison vs poésie-irrationnel.

5Dans cette perspective, la fixation sur le décryptage des anagrammes comme procédure d’analyse sémantique a peut-être manqué l’essentiel d’une recherche dont la démarche tâtonnante, inégale, empreinte alternativement de doute et d’enthousiasme, illuminée d’intuitions géniales, assombrie de contradictions et d’inconséquences, relègue l’anagramme et l’anagrammatisme au rang de détail, de péripétie dans une aventure théorique qui fonctionne complémentairement et non contradictoirement au Cours.

Une théorie en chantier

6Dans sa présentation des Cahiers4, J. Starobinski insistait avec raison sur ce que ceux-ci « nous offrent de laborieux et d’inachevé » (p. 13). Faisant contraste avec le caractère relativement fini d’un Cours reconstitué a posteriori, ils se présentent en effet, avec leurs blancs, leurs phrases incohérentes, leurs repentirs, comme un chantier théorique. Le contraire du définitif. Il y a une aventure des Cahiers, inséparable de leur écriture. Un propos de Saussure sur la formulation en linguistique montre bien la solidarité de la méthode et de l’écriture : « Il n’existe pas un seul terme quelconque dans cette science qui ait jamais reposé sur une idée claire, [...] ainsi entre le commencement et la fin d’une phrase, on est cinq ou six fois tenté de refaire5 » (ibid.). L’inachèvement de cette phrase est une donnée de la démarche heuristique saussurienne, et J. Starobinski ne le dissocie pas de l’idée exprimée, avertissant qu’« il faut garder en mémoire ces aveux et cette phrase interrompue, au moment de parcourir les cahiers de la recherche des anagrammes » (ibid.).

7On ne reviendra pas sur la critique du caractère arbitraire et systématique des anagrammes, sur la « théologie de l’émanation »6 dont ils procèdent en leur principe. Ces critiques étaient nécessaires, et la persistance de la pratique anagrammatique justifie certainement qu’on les relise, mais elles ne doivent pas laisser inentendues les questions posées par Saussure au texte littéraire et, à travers lui, à l’exercice du langage en général. Issue d’une réflexion su r la poésie saturnienne, la théorie des anagrammes7 constitue en fait une approche de la signification dans la parole, c’est-à-dire, selon la perspective de Saussure, de la notion de discours.

8J. Starobinski a très pertinemment placé en début de son ouvrage un extrait des Cahiers sur la notion de discours, suggérant par là l’enjeu essentiel que représente dans la recherche des anagrammes un concept qui n’apparaît pas dans le Cours, parce qu’il met en jeu des paramètres que ne fait que présupposer la dichotomie langue-parole, et qui concernent au premier chef l’énonciation et, à travers elle, la pensée du sujet.

9A la question de savoir ce qui « sépare le discours de la langue » (p. 14), ce qui, « à un certain moment, permet de dire que la langue entre en action comme discours » (ibid.), Saussure répond en liant l’existence de la langue à la réalisation d’un acte subjectif : « Aucun symbole n’existe que parce qu’il est lancé dans la circulation » (p. 16). Il en reste, certes, à une conception intentionnelle du sujet : une simple suite de mots « n’indiquera jamais à un individu humain qu’un autre individu, en les prononçant, veuille lui signifier quelque chose8 » (p. 14) – sujet locuteur, plutôt que sujet de l’énonciation, au sens où l’entendra Benveniste –, mais la prise en compte de la subjectivité dans le langage constitue un enjeu majeur des Cahiers.

10Il n’est pas indifférent que l’interrogation sur la notion de discours soit ancrée au départ dans le discours de la poésie, dont la spécificité du mode de signifier s’expose d’une manière généralement plus radicale que dans d’autres discours.

11Le principe des anagrammes pose le problème de la signification dans les termes d’un rapport entre énoncé premier – patent – et énoncé second – latent – , puisqu’il consiste à « souligner un nom, un mot, en s’évertuant à en répéter les syllabes, et en lui donnant ainsi une seconde façon d’être, factice, ajoutée pour ainsi dire à l’original du mot » (p. 31). Cette « seconde façon d’être » est en fait une manière de penser une autre façon de signifier. L’anagramme offre dans un premier temps la possibilité de libérer la signification de la notion de mot, en montrant un fonctionnement sémantique des phonèmes non lié au signifié des mots -confondus ici avec les signes -qu’ils constituent. Cette idée, que permet l’anagramme, échoue par l’anagramme, précisément, qui reconstitue toujours un mot.

12Cependant, ce qui apparaît non pertinent en face des formulations du Cours, en tant que recherche des « mots sous les mots », conserve son intérêt en tant que « sens sous le sens » et mise en question d’une conception de la signification liée au mot et à la pure successivité, le processus apparaissant au contraire comme une pensée du non-consécutif, du non­linéaire : « Inviter le lecteur non plus à une juxtaposition dans la consécutivité, mais à une moyenne des impressions acoustiques, hors du temps, hors de l’ordre dans le temps qu’ont les éléments, hors de l’ordre linéaire » (p. 47). L’anagramme est alors à prendre comme l’allégorie d’un mode de signifier, plutôt que comme une positivité du discours.

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Page extraite d’un Cahier d’anagrammes de Ferdinand de Saussure

L’identité hors  de l’identique

13Le processus de la signification dans le langage est la grande interrogation de Saussure, dans le Cours – à travers les notions de système et de valeur –, comme dans les Cahiers, notamment ceux relatifs aux légendes, à travers le refus d’une vision essentialiste, originiste et ahistorique du sens : « Ce qui fait la noblesse de la légende comme de la langue, c’est que, condamnées l’une et l’autre à ne servir que d’éléments apportés devant elles et d’un sens quelconque, elles les réunissent et en tirent continuellement un sens nouveau. [...] Imaginer qu’une légende commence par un sens, a eu depuis sa- première origine le sens qu’elle a, [...] est une opération qui me dépasse » (p. 19).

14Le concept de valeur, théorisé dans le Cours, permet de penser la notion d’identité sans référence à l’identique : « Tout symbole, une fois lancé dans la circulation [... ] est à l’instant même dans l’incapacité absolue de dire en quoi consistera son identité à l’instant suivant » (p. 16). La pensée de la valeur débouche sur la pensée de l’historicité, de la relation indissociable entre la signification du discours et son actualisation, ce qui est mettre sur le plan du discours l’indissociabilité du signifié et du signifiant propre au registre de la langue.

15C’est l’idée que l’origine du sens réside dans le fonctionnement du système, dans le discours comme dans la langue : « La prétention de vouloir dire à aucune époque pourquoi la chose existe va au-delà du fait, et n’a pas beaucoup plus de raison de se poser à propos de la poésie épique que pour toute autre » (p. 60) ; idée que l’on retrouve dans la théorie de l’anagramme : « Je ne vois pas la nécessité de déclarer pour ainsi dire préliminairement quel rôle on lui attribue, comme moyen poétique, ou à tout autre égard. [. . .] Chaque époque pouvait y voir ce qu’elle voulait » (p. 126). La question à poser au discours n’est pas pourquoi ? , mais comment ?

Fonctionnement et fonctionnalisme

16La théorie de l’anagramme met en lumière deux conceptions opposées de la notion de fonctionnement, qui cohabitent dans le travail de Saussure, mais dont le caractère radicalement contradictoire est issu de cette recherche. Le fonctionnement est pris en effet entre un fonctionnalisme et le statut d’une signifiance, c’est-à-dire d’un mode spécifique de signifier propre au langage. Le fonctionnalisme s’illustre par la lettre même du processus anagrammatique, l’anagramme n’étant pas producteur d’une signification fondamentalement prédéterminée. Le « mot­ thème » est en effet à l’origine du sens, qu’il soit l’objet d’une intention d’écriture, comme dans les hymnes védiques – ou les poèmes acrostiches –, ou d’un coup de force de lecture, qui, comme Saussure en déplore souvent le risque, donne l’illusion d’être produit par le texte. C’est ce type de fonctionnement qui a perduré à travers le structuralisme et la « sémiologie des paragrammes ». Julia Kristeva lisait le mot « phallus » recomposé par le phonétisme des Chants de Maldoror : « f(v) – al(oe) – s(z) :le morphème "phallus" apparaît comme mot-fonction à la base de l’énoncé »9 ; D. Delas et J. Filliolet voyaient la mort se profiler dans L’Alouette de René Char, sous la forme de l’anagramme de « la tue » : « AL(o)UET(te) »10 ; et, plus près de nous, J.-M. Adam se penchant sur le premier vers des Chats de Baudelaire, (re)trouvait « Satan » dans « SA(v)ANT(s) », « enfer » dans « FER(v)AN(t) », et « Faust » dans « F(ervent) » et « AUST(ère) »11. Le fonctionnalisme travaille dans la transcendance et le sacré, ce qui explique que la « loi poétique » (p. 37) soit mise par Saussure sur le même plan que la « loi religieuse » (ibid.), laquelle prescrit au poème de reproduire les « syllabes appartenant au nom sacré qui est l’objet de l’hymne » (p. 36).

17Le fonctionnement prosodique qui participe de la signifiance du discours n’est pas réductible à l’anagramme, leur confusion n’étant imputable qu’à un point de vue précisément fonctionnaliste. Saussure en avait bien l’intuition, qui d’une part avait le sentiment d’un sémantisme prosodique, et d’autre part n’arrivait pas à se défaire de l’autorité du nom : « Ayant plusieurs fois cherché ce qui me retenait comme significatif dans ces syllabes, je ne l’ai pas trouvé d’abord parce que j’étais uniquement attentif à Priamides » (p. 55). Certes, il quitte le nom de Priamides pour un autre nom, Hector, mais la formulation de sa méthode est ici pertinente, contre l’obsession onomastique, puisqu’il évoque son « sentiment de "quelque chose" qui avait rapport aux noms évoqués dans le vers » (ibid). C’est la pensée de ce « quelque chose » qui se révèle le moteur du travail de Saussure, et qui, parti du repérage d’anagrammes insérés dans un tissu linguistique amorphe, devient un « phénomène [...] absolument total » (p. 21).

La loi et le discours

18Les Cahiers montrent constamment le débordement de la loi anagrammatique par le discours, qui entraîne la recherche au-delà des limites fixées. Ainsi le champ de réalisation de l’anagramme passe de l’unité – vers au groupe de vers, ceci pour intégrer les « résidus » phoniques échappant à la loi de la couplaison – pour que l’anagramme soit réalisé, chaque phonème doit, selon Saussure, être réalisé deux fois ; quand un phonème est en surnombre à l’intérieur d’un vers, « on le voit alors reparaître au vers suivant » (p. 22). Puis Saussure passe de « la compensation dès le vers suivant » (p. 26) à une étendue de plusieurs vers : « Il y a quelquefois une consonne, ou même deux, qui attendent et ne rencontrent qu’au bout de plusieurs vers la consonne compensatoire » (p. 25). On observe de même un recul de l’exigence de parité devant l’empirique des discours : « Il est rare qu’on puisse arriver à l’absolue répartition paire » (p. 34).

19Saussure est parfaitement conscient que sa recherche le met toujours « à la limite de ce qui est permis » (p. 49) ; son problème étant de maintenir la loi anagrammatique contre le débordement des appels de phonèmes, maintenir le programme contre l’empirique de la lecture-écriture.

20Le point de vue globalisant qui s’installe, et qui mène à la conception d’un texte sans déchet, sans résidu, multiplie les anagrammes, à l’image des noms de Priamides et d’Hector dans un même passage de l’Enéide. Cette vision du « tout anagrammatique » conduit à la négation du principe même de l’anagramme, qui présuppose l’inclusion de phonèmes marqués dans un texte récepteur, passif, « ananagrammatique », dont la seule raison d’être des éventuelles récurrences phoniques est alors mise sur le compte d’une « harmonie phonique »12.

21La théorie des anagrammes, qui installe une discontinuité dans le discours, débouche paradoxalement sur une pensée du continu anagrammatique : « Ce nom [Priamides], qui n’est pas prononcé dans le texte, devient le thème d’une chaîne d’anagrammes ininterrompue » (p. 53) ; et ce sont tous les mots qui sont touchés : « Les mots qui s’étendent autour de chaque complexe apportent exactement le complément nécessité par les syllabes qui manquent dans le mannequin » (ibid.). Solidarité des éléments du texte, sans limite de vers – il n’y a pas d’« interruption dans l’hypogramme » (p. 134).

22Le continu de l’anagramme, qui devient adéquat au continu du discours, se lit dans l’écriture de la théorie. Dans les tours hyperboliques : « la surabondance » (p. 132), « par centaines », « abondamment », « à tout moment » (p. 116), « avec une régularité implacable » (p. 117), dans les métaphores dynamiques : les anagrammes « courent » (p. 116), ou aquatiques : ils « ruissellent » (p. 116), « nageaient littéralement » (p. 115).

23Ce foisonnement des anagrammes, sur le principe duquel Saussure ne cache pas que le « doute peut à tout moment s’élever » (p. 123), constitue cependant « la meilleure preuve que tout se répond d’une manière ou d’une autre dans les vers, offerts à profusion » (ibid.). Alors que le principe de base de l’anagramme induit une lecture finie, la fonction prosodique du discours conduit à une lecture infinie : « Tout se touche, et on ne sait où s’arrêter » (p. 129).

De la poésie à la prose

24Le processus, restreint au départ à la poésie et au vers, gagne ensuite la prose. Saussure le repère « par hasard » (p. 115) dans les textes d’Ausone, de Pline, de Cicéron, de César et de « l’ensemble des prosateurs latins » (p. 116) : « C’est par centaines, c’est aussi abondamment que chez les plus gens-de-lettres des littérateurs que les hypogrammes courent et ruissellent dans le texte de César » (ibid.). C’est toute la typologie rhétorique des discours qui se trouve ainsi prise à contre-pied par l’anagrammatisme : l’opposition poésie - prose et, sur un autre plan, l’opposition écriture publique - écriture privée : « Toutes les œuvres de Cicéron, à quelque endroit qu’on ouvrit les volumes de sa correspondance, [...] nageaient littéralement dans l’hypogramme le plus irrésistible » (p. 115). L’anagramme fonctionne ainsi par-delà les spécificités institutionnelles, dont les schémas dualistes apparaissent non pertinents, à l’image de l’opposition : homme de lettres vs « quidam » : « Pas un correspondant de Cicéron ne reste au-dessous de lui sous ce rapport et, parmi ceux qui avaient le moins de prétention [...] à se mêler de littérature » (p. 117). Parti d’une théorie de la poésie saturnienne, Saussure en vient à une théorie générale de l’écriture : « Il n’y avait très probablement pas d’autre manière d’écrire pour Cicéron – comme pour tous ses contemporains » (p. 116).

25Dans les spéculations de Saussure, la latinité, qui délimite le champ culturel de l’anagrammatisme – lequel apparaît comme « une condition immanquable et inséparable de toute composition littéraire à travers les siècles et les milieux les plus différents qu’ait connus la culture latine » (p. 119) –, reste l’ultime résistance à une approche générale de la composante prosodique du discours.

Les chances de la langue

26Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Saussure n’est pas aveuglé par sa découverte, et l’hypothèse du hasard et de la probabilité – les « chances phoniques totales offertes à chaque instant par la langue » (p. 119) – rythme son exhumation des anagrammes : « Le plus grand reproche qu’on puisse faire est qu’il y a chance de trouver en moyenne en trois lignes [...J de quoi faire un hypogramme quelconque » (p. 128) ; « J’admets d’avance que dans une ligne de texte doit se trouver au moins une syllabe d’un mot quelconque de moyenne longueur[... ] rien que par l’effet des chances naturelles et de la limitation des diphones possibles dans la langue » (p. 50). L’anagramme déborde l’anagramme, l’anagramme défait l’anagramme :

Quand un 1er anagramme apparaît, il semble que ce soit la lumière. Puis, quand on voit qu’on peut en ajouter un 2e, un 3e, un 4e, c’est alors que, bien loin qu’on se sente soulagé de tous les doutes, on commence à n’avoir plus même de confiance absolue dans le premier : parce qu’on arrive à se demander si on ne pourrait pas trouver en définitive tous les mots possibles dans chaque texte (p. 132).

27C’est ici le linguiste du système qui parle contre le rhétoricien de l’anagramme. La terminologie mathématicienne – « On est à deux pas du calcul des probabilités » (ibid.) – ramène la production du nom à la combinatoire de la langue, dont le caractère limité des phonèmes fait l’illimité des discours : « Plus le nombre des exemples devient considérable, plus il y a lieu de penser que c’est le jeu naturel des chances sur les 24lettres de l’alphabet qui doit produire ces coïncidences quasi régulièrement » (p. 151).

28L’anagramme reposant sur le regroupement de phonèmes, mime en quelque sorte le fonctionnement de la langue, laquelle, si l’on veut bien accepter cette pirouette, « anagrammatise » avant même toute inscription d’anagramme au sens rhétorique de la notion : « Des mots en apparence intéressants pour juger de l’hypothèse sont, en fait, très aisés à réaliser, comme par exemple Pisistratus, courant principalement sur des syllabes banales comme toute la finale – atus, ou les deux is qui s’offrent, même sans parler de si etc. » (p. 118). L’anagramme est déjà là.

29Le fait que, dans cette tentative de théoriser la dérive anagrammatique, ce soit le linguiste qui parle, permet que ce qui aurait pu s’annuler comme « vertige d’une erreur »13, apparaisse la manifestation d’une vérité du discours : l’énonciation et la réénonciation sont deux actes corollaires par lesquels se réalise chaque fois une individuation qui ne peut pas ne pas se faire dans et par le système de la langue, c’est-à-dire par le jeu combiné de toutes ses unités.

La pensée du sujet

30Penser le sujet du discours passe chez Saussure par une conception mentaliste, qui laisse le langage en relation avec la psychologie. Mais l’intérêt de la démarche réside dans l’hésitation des formulations qui vont de l’intentionnalité à la dimension non consciente de l’écriture. Dans un même Cahier, d’une part il décrit la pratique de l’anagramme comme une « combinaison attentive » (p. 119) – « Cette attention est portée à un point qui en fait une préoccupation constante de l’écrivain : une préoccupation hors de laquelle il ne se croit pas le droit d’écrire une seule ligne » (p. 120) –,et d’autre part, il tend vers la conception simultanée de la pensée et du mode anagrammatique, conjecturant que « Ce jeu a pu devenir l’accompagnement habituel, pour tout latin qui prenait la plume, de la forme qu’il donnait à sa pensée, presque à l’instant où elle jaillissait de son cerveau14 »( ibid.).

31Il parle d’une « sociation psychologique inévitable et profonde » (ibid.), suggérant un mode de pensée, davantage qu’un mode de composition, une dimension discursive, plutôt que rhétorique. Ce qui est en question, c’est alors moins l’enchâssement d’un nom, que « la forme que donne l’auteur à sa pensée par les mots » (p. 134), ce qui répond en quelque sorte à l’interrogation majeure de Saussure sur le passage du concept au discours :

Des concepts variés sont là, prêts dans la langue [...] tels que bœuf, lac, ciel, rouge, triste, cinq, fendre, voir. A quel moment, ou en vertu de quelle opération, de quel jeu qui s’établit entre eux, de quelles conditions, ces concepts formeront-ils le discours ? (p. 14).

32L’anagramme devient alors une forme de l’individuation linguistique, puisque « cette habitude était une seconde nature pour tous les Romains éduqués qui prenaient la plume pour dire le mot le plus insignifiant » (p. 117). Mise de côté la restriction de la latinité, ce propos met ensemble, d’une manière forte, la constitution d’une « nature » linguistique, c’est-à-dire d’un sujet, et l’« insignifiance » du message, dissociant ainsi valeur et sens. L’anagramme nomme alors, en dehors, de toute intentionnalité, un mode de signifier qui est un mode d’être par le langage. Ainsi, à propos de César : « Plus caractéristiques encore que les Commentaires, les rares lettres que nous avons de lui : parce qu’elles le surprennent dans un moment où il s’agissait de tout autre chose que de soigner "l’écriture" » (p. 116).

33Prise entre une visée rhétorique et une perspective discursive, liée à la subjectivité du langage, la théorie des anagrammes n’est pas séparable des hésitations, contradictions, et suspensions qui marquent son énonciation. En quoi l’écriture de Saussure est sa méthode. Jean Roudaud le soulignait, suggérant que

l’analyse de la pensée de F. de Saussure [...], l’évolution de cette pensée depuis la rédaction à quinze ans d’un Essai sur les langues, [...] jusqu’à la recherche des anagrammes, mettrait peut-être en lumière une correction du méthodique par l’inachevé15.

34L’intérêt des exercices de lecture, qui constituent l’essentiel des Cahiers, réside moins dans les résultats de la quête anagrammatique, que dans la motivation critique qui les suscite. Complémentairement au Cours, lequel remet en cause la conception d’une langue-nomenclature, la pratique des anagrammes pose en son principe que la signification n’est pas réductible au seul plan de l’énoncé, mais qu’elle est la résultante d’une interaction – non hiérarchisée – des éléments linguistiques, dont le phonème constitue l’unité minimale.

35Comment lire ?

36La méthode de lecture exposée par Saussure implique une théorie du discours concevant cette notion comme la réalisation d’une spécificité de langage pensée en dehors des typologies. La recherche de cette spécificité s’effectue par le repérage de ce qui, dans le discours, se trouve marqué ; à l’image du stab, cette entité trivalente, à la fois phonème, lettre, et baguette, dont Saussure repérait le fonctionnement dans la poésie germanique16.

37Le phonème-baguette apparaît alors l’instrument symbolique d’une double énonciation, l’objet fétiche d’une théorie de la signification tenant indissociées, par la fiction de l’anagramme, l’écriture et la lecture du poème. Et cette idée valait bien qu’un linguiste, un jour, fasse de l’intérieur l’épreuve du langage.

Pour citer ce document

Par Gérard Dessons, «Comment lire ? La méthode de Ferdinand de Saussure», La Licorne [En ligne], Approches critiques et réflexives., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 12/12/2016, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6721.

Quelques mots à propos de :  Gérard Dessons

Poitiers