Anne Cuneo : Le Piano du pauvre. La vie de Denise Letourneur musicienne

Par Béatrice Chissalé
Publication en ligne le 22 janvier 2018

Texte intégral

1Le Piano du pauvre, c’est d’abord une voix, celle de Denise Letourneur : le récit de ses luttes pour survivre dans notre société, l’histoire de son irrésistible envie de faire de la musique. Nous entendons également Anne Cuneo, l’interlocutrice, qui se manifeste surtout dans les commentaires qu’elle a intercalés. En plus, nous voyons la musicienne -sur les photographies et à travers les observations personnelles de l’écrivain. L’ensemble représente une ingénieuse mise en forme de la parole de Denise. En recueillant la vie de l’accordéoniste, en assurant le passage de l’oral à l’écrit, Anne Cuneo témoigne de son double engagement : pour les faibles et pour la création1.

Denise parle

Admettons que moi j’étais douée pour la musique, mais pas pour le reste. Et puis on ne m’a pas donné la possibilité de me développer, tu comprends, on m’a étouffée2.

2Ces phrases révèlent le problème central de Denise-» on m’a étouffée » peut être considéré comme leitmotiv de sa vie. « On », c’est la société, c’est-à-dire d’une part les détenteurs du pouvoir, de l’autre tous ceux qui sont les instruments conscients ou inconscients du système politique, économique et social. On a étouffé les talents que Denise a déployés dans sa jeunesse et on a détruit son identité.

3Jeune fille, Denise joue de l’accordéon, elle prend des leçons, progresse rapidement et donne des concerts partout à Genève ainsi qu’en Italie et en France.

Je passais sur les affiches. On disait :
VIRTUOSE A QUATORZE ANS
Mon nom en toutes lettres. Des affiches grandes comme ça
3.

4Elle est fière de ses dons qui lui permettent de remporter des prix. Elle est également consciente du fait d’être exceptionnelle et d’exercer un « métier » hors du commun.

J’étais la seule accordéoniste dans mon genre à Genève à l’époque. Il n’y avait pas des accordéonistes à la douzaine comme maintenant. Il n’y avait rien. J’étais la petite vedette4.

5Denise peut s’épanouir grâce à un entourage favorable, une famille qui a confiance en elle et qui la soutient dans la mesure de ses moyens modestes. Ses parents et son frère sont prêts à faire des sacrifices financiers pour lui payer un accordéon. Son père l’accompagne aux concerts en side-car. Il a même

fabriqué un coffre en métal pour mettre l’accordéon derrière le side-cars.5

6La mort de ses parents met un terme subit à cette vie joyeuse de musicienne.

Voilà la base de tout, le départ de la misère, de tout6.

7Dès lors, Denise n’est plus protégée au sein de la famille, mais ballottée d’un endroit à l’autre, obligée d’exercer des métiers divers pour survivre -avant de retrouver la musique. Elle travaille à l’usine, elle vit à l’orphelinat, on l’envoie à l’école ménagère pour en faire une bonne. Après avoir  joué dans des bistrots  douteux ;  elle se voit presque contrainte de se prostituer. Puis elle devient sommelière et finit par faire du porte-à-porte. Denise est toujours à la merci des « étrangers » qui ne l’aiment pas ; qui ne se soucient pas de son bonheur, qui tentent, au contraire, volontairement ou involontairement, d’écraser sa personnalité. Ces « vainqueurs » arrivent à faire d’elle un être inférieur.

8Les années sous tutelle se révèlent décisives pour l’avenir. C’est alors que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel représentés par le tuteur, la famille. Bachler et le pasteur chez qui elle est « en place », s’unissent pour abrutir la jeune fille, pour la soumettre et pour l’exploiter7.

9Elle a beau s’indigner contre l’injustice sociale, elle est forcée de s’y résigner.

10L’aspect le plus grave ; le plus significatif de cette période, c’est l’abandon de la musique. Toutes ses espérances de continuer ses leçons de musique sont brutalement détruites par le tuteur qui décide que ce n’est pas un métier de femme. Néanmoins son accordéon la suit partout. Pour Denise, c’est quelque chose de précieux, de sacré même -mais elle ne peut plus en jouer. Elle est bloquée. Dans un entourage indifférent, froid, hostile, elle a perdu son équilibre intérieur et l’envie de faire de la musique.

J’étais trop tenue pour faire de la musique. Il n’y avait pas l’ambiance, j’avais perdu mon feu sacré. Ce n’était pas une affaire d’instrument. Je n’avais plus le mordant, le milieu8.

11Il devient évident que Denise a besoin des autres en tant que stimulants.

12Cette vie malheureuse déclenche des maladies diverses chez Denise. Elle réalise parfaitement que leur origine est en partie psychique.

J’ai eu la jaunisse. Ils ont dit jaunisse épidermique. Moi je dis non. Je dis jaunisse à force d’en avoir marre. Marre d’être bridée, commandée. Tuteur. Directrice. Pasteur. On m’embarquait sans me demander mon avis, on me posait dans des chambres de bonnes grises, avec mon accordéon. Ils auraient da voir que c’était moral, rien d’autre9.

13Voilà donc les prémisses pour « les conneries. Les grosses. Les toutes grosses »10 qui causent sa déchéance morale et financière. Tout commence par sa fuite dans le mariage qui aboutit nécessairement à l’échec. L’amour ne la satisfait ni spirituellement ni physiquement. Il en suit un avortement clandestin, une tentative de suicide et le divorce. Elle traîne dans un milieu qui l’avilit de plus en plus, elle flotte, et se lie avec des hommes

qui n’étaient pas valables, qui n’ont pas su faire quelque chose de bien de moi. Qui n’ont pas su m’aider. Ni moralement, ni physiquement, ni financièrement11.

14Tout ce qui reste de cette époque instable, c’est une grande frustration, le sentiment d’être la victime des hommes et de leur désir. Même s’il y a aussi des moments de détentes relatives, voire de rires et finalement le grand amour avec Pierre, c’est toujours Denise qui est humiliée, repoussée ou trompée.

15Le tournant crucial dans sa vie résulte de sa première véritable décision : elle quitte l’homme qu’elle aime. Jusqu’ici les autres ont disposé d’elle ou l’ont poussée dans une direction ou dans une autre. Denise n’a pas réagi. Après des années de turbulences, elle trouve, grâce à sa propre initiative, le calme et un amour solide avec Auguste –non pas le grand amour, mais une grande tendresse et une compréhension mutuelle.

16Le retour à la musique précède ce tournant. Sur le plan musical, elle a assumé sa part de responsabilité plus tôt - et avec plus de détermination -que sur le plan psychique et social. Au fil des années Denise retourne graduellement à la musique, en passant par deux étapes distinctes. Dès le début de son mariage, elle joue ici et là, dans des bouges pour gagner sa vie en amusant les gens. Elle choisit la musique pour éviter le travail ennuyeux et pénible à l’usine. L’accordéon n’est donc pas un but en soi, mais un simple moyen pour survivre. A ses yeux, son jeu n’a aucune valeirr artistique.

Je ne dirais pas que j’ai recommencé à jouer à ce moment-là. J’estime que dans ma vie il y a une période de dix à douze ans pendant laquelle j’ai joué si tu veux, mais pour moi, ce n’était pas ça. C’était avant tout gagner ma croûte pour ne pas être dans la merde. Je vivotais12.

Denise est plus exigeante. Pour elle, jouer,

c’est tout le temps, et puis l’étude. C’est continuer ce qu’on a commencé, alors que moi, j’ai arrêté13.

17Pour elle, l’art est incompatible avec le commerce et implique une recherche, un perfectionnement continu. C’est pour cette raison qu’elle méprise le peintre chez lequel elle a habité un certain temps.

... C’était un artiste pour les portraits, mais dans le fond, c’était un commerçant qui avait un atelier de décoration. Çà n’a rien à voir avec l’art, pour moi14.

18Denise fait le pas décisif lorsqu’elle décide de jouer régulièrement dans les bistrots, lorsqu’elle recommence à étudier et cherche à se perfectionner. A travers la musique elle finit par retrouver son identité.

19Denise est consciente de son jeu, de son message pour le public. Faire de la musique d’accompagnement est hors de question, elle veut être écoutée.

Ce que j’aime le moins, ce sont les équipes qui arrivent là, qui discutent boxe, catch, politique, boulot, de trucs de toutes sortes, pendant que moi je joue devant le mur15.

20Elle essaie de donner une atmosphère, un .esprit au bistrot dans lequel elle joue ; elle désire créer quelque chose avec sa musique.

Ce que je veux leur donner ? Ce que je ressens musicalement. Je ne ressens pas toujours la même chose, ça vient sur le moment. Ce que je ressens sur le plan sentimental en jouant. Dans ma musique, je mets beaucoup de choses16.

21Son but suprême est une véritable communication avec son public, un échange, un dialogue.

Et quand je sens qu’ils ressentent avec moi, je me donne mieux. Voilà17.

22L’intuition réciproque, voire l’amour mutuel, que présuppose ce dialogue agissent donc comme stimulants. C’est grâce au public que son jeu s’améliore. Pour chaque artiste l’activité créatrice est le sens de sa vie. Denise ne pourrait pas non plus vivre sans sa musique :

Si je devais arrêter ça maintenant, je serais malheureuse, je broyerais du noir. Je serais une pauvre fille, qu’est-ce que tu veux. Moralement foutue, je crois18.

23Même si Denise a toujours du plaisir a jouer dans les bistrots, elle n’est pas satisfaite, parce qu’elle n’a pas pu développer ses talents. Elle n’a pu ni assouvir sa faim de musique en général, ni contenter sa curiosité de jouer d’autres instruments, ni avancer ses premiers essais de composition. Elle aurait aimé renouer avec la brève période heureuse de son adolescence, elle aurait souhaité donner des concerts comme autrefois. A plusieurs reprises, elle exprime ses regrets, sa résignation.

Je manque d’instruction, du point de vue musical. J’avais pris quelques leçons chez un organiste, après le violoniste qui m’a appris le solfège. Chez lui j’aurais pu saisir. J’aurais continué. Puis mon père est décédé.
A un moment donné, j’ai eu l’idée d’un bandonéon. (...) Je n’ai pas pu faire non plus. C’était fini, c’était fini.
J’ai pianoté chez ma tante, je trouvais de petits arrangements pour moi toute seule. Je trouvais. Je ne sais pas ce que tout ça aurait donné par la suite. On ne peut pas savoir d’avance. Parce que dans la musique, il n’y a pas de fin, si tu veux. Tu peux faire un tas de trucs
19.

Une fois la frustration fait place au rêve d’une « véritable artiste » :

En allant ailleurs qu’en Suisse, j’aurais peut-être pu devenir une sorte d’Yvette Homer. C’était quand même autre chose que d’aller jouer dans les bistrots20.

24Malgré tout Denise semble avoir accepté son sort avec un certain fatalisme. La musique a regagné la place centrale dans sa vie. Elle a vaincu les forces hostiles de la société et est redevenue musicienne -loin de ses aspirations artistiques, dans un cadre restreint. Pourtant elle ne se révolte pas. Elle sait également qu’elle restera prisonnière de sa double nature puisqu’elle n’arrivera pas à concilier le côté matériel et le côté spirituel de son être :

Je suis du Taureau. C’est terrestre, le Taureau, c’est la terre, ce sont les choses matérielles. C’est l’intérieur, le ménage.
Et puis de l’autre côté il y a quand même une deuxième nature. Il y en a deux. Deux Denise, il n’y a pas de problème. Je n’ai jamais su très bien gouverner ces deux trucs...
21.

25A l’époque de l’enregistrement du récit, elle continue de mener une double vie -sans essayer de trouver un équilibre quelconque. Quelle divergence entre Denise la ménagère vivant dans un isolement ennuyeux tout au long de la semaine et Denise l’accordéoniste du vendredi et du samedi !

Anne écoute et écrit

26Denise raconte. Le Piano du pauvre tandis qu’Anne écoute, parle - peu, il est vrai-et écrit ou plutôt compose Le Piano du pauvre. Ainsi nait un dialogue qui se renouvelle, se modifie constamment au cours des différentes étapes de la création. D’abord Anne enregistre leur conversation spontanée, ensuite elle trie tout ce que Denise a dit, le transcrit - apparemment sans le remanier -et insère ses propres observations et commentaires en italiques. Ce passage de l’oral à l’écrit nécessite un nouveau dialogue avec Denise, muet et réfléchi cette fois-ci. Dans un troisième temps, l’écrivain soumet le tout à un double jeu de références : la structure d’une symphonie, et les citations de Bertolt Brecht. A la fin, le récit s’ouvre sur des photographies qui font effet de réponse visuelle aux mots. Ces deux parties complémentaires sont rassemblées grâce aux paroles de Rimbaud et de Brecht qui les englobent. Mais c’est seulement par la couverture et le rabat du livre renvoyant une dernière fois à la thématique du Piano du pauvre que l’œuvre d’Anne Cuneo s’achève.

En tant qu’interlocutrice la tâche primordiale d’Anne consiste à inciter Denise à raconter sa vie. Anne montre un vif intérêt pour son métier exceptionnel lequel ne peut s’expliquer que par son passé.
Ce qui m’intéresse, c’est que tu es dans ce bistrot le vendredi et le samedi, que tu y joues de l’accordéon. Et généralement, ce ne sont pas des femmes qui font ça.
Je voudrais bien savoir pourquoi tu es là.
L’explication, c’est toute ta vie. Par conséquent, c’est ta vie qui rn’intéresse
22.

27En établissant des parallèles entre Denise et elle-même, par ses propres confidences, Anne gagne sa confiance et l’encourage à affronter son passé.

... aux détails près, ta vie est la mienne, c’est tellement semblable, que c’est un peu comme si tu étais ma sœur...
Elle est horrifiée.
- Non, non...
- Tu ne sais pas ce que j’ai fait, moi !
- Oui, ben, tu verras que Denise n’était pas la perle...
- Ben, Anne non plus, je te dirai
23.

28Denise souhaite se connaître et espère un effet presque thérapeutique du dialogue. Elle insiste sur l’aide d’Anne, elle la prie de juger son caractère. Mais Anne refuse ce rôle. Par contre, elle révèle à Denise la puissance thérapeutique de sa propre parole :

D’une certaine manière tu réussis à faire toi-même une certaine psychanalyse de toi à travers ce que tu racontes24.

29Pendant la narration, Anne écoute, laissant libre cours à la parole de Denise. Même s’il y a des silences, des moments de réflexion, elle n’intervient pas, mais lui donne le temps de se rattraper. Ici et là, elle la calme ou l’aide dans des moments de crise. Chaque fois qu’elle relativise son « cas », Denise est soulagée, heureuse de ne pas être la seule hors de la norme de « ce qui se fait ». Une fois seulement, Anne interrompt le rythme de la narration par une question directe qui provoque un changement de thème.

Mais... dis-moi Denise, l’accordéon, quand est-ce que tu as appris çà ?25.

30Anne veut enfin arriver à la chose essentielle : la carrière musicale de Denise.

31Après avoir enregistré plusieurs semaines durant, une mise en forme de tout ce que Denise a dit s’impose. Comment Anne trie-t-elle ? Selon quels critères ? En tout cas ils ne semblent pas (pas toujours ?) correspondre à ceux de Denise.

... Non, mais tu enregistres ça ? Tu trieras, j’espère, parce que ce n’est pas intéressant26.

32Anne est consciente du fait que son récit est le résultat d’un double choix : en premier lieu, Denise « n’a pas tout dit », ensuite elle-même a sélectionné. Ce qui importe à Anne,

c’est un récit représentatif, exemplaire, puisque, quoique nous fassions, elle et moi, il ne sera jamais exhaustif27.

Un récit représentatif » obéissant à quel point de vue, à quelle idéologie ?28

33En transcrivant -ou seulement après ? -Anne insère ses observations et ses commentaires qui se distinguent du dialogue par leurs caractères italiques. Les observations faites au cours de l’enregistrement ressemblent à des indications scéniques par lesquelles Anne confère un portrait à la fois visuel, auditif et psychique de Denise : comme une pièce de théâtre. Anne observe son visage et ses gestes, note son rire ou le ton de sa voix et interprète son état d’âme :

Elle allume une cigarette d’un geste saccadé. Elle a l’air malheureux. On perçoit combien cette période lui est désagréable29.

34Anne entame donc un dialogue mental avec Denise, dialogue qui témoigne de son don d’observation et de son intuition.-

35Dans les commentaires Anne réagit directement aux paroles de Denise. Elle renforce ou généralise les expériences de Denise tout en faisant entrevoir ses propres sentiments. Un moment déterminant dans la vie de Denise fait surgir le passé d’Anne. Elle « répond » à l’âme sœur dont tout espoir de faire de la musique est anéanti :

Image fugitive de mes dix-sept-ans. A Berne après douze heures de ménage - quarante francs par mois -dans le parc public, agrippée au tronc d’un sapin. En larmes. Me demandant comment sortir de là, comment devenir l’actrice, la danseuse, l’écrivain de mes rêves d’enfant. Pensant au suicide, parce que toutes les routes me semblaient barrées30.

36Mais le plus souvent Anne tait ses propres souvenirs.

37Quelques commentaires frappent par leur répétition. Tout au long du récit le vers « Talents abandonnés comme des sacs tombés » emprunté à une chanson de Raymond Devos revient tel un leitmotiv, faisant écho à la phrase-dé de Denise » ... « on m’a étouffée ». Dans la dernière partie, Anne cite Denise elle-même plusieurs fois, comme si elle se souvenait des passages antérieurs. Ce procédé contribue à l’unité de l’œuvre et met en valeur le mouvement cyclique de la vie de Denise, deux aspects qui sont renforcés par la structure de la symphonie à laquelle tout le récit est soumis.

38Sans contrainte apparente, Anne assigne les quatre mouvements d’une symphonie aux différentes étapes de la narration. Les explications sur la structure d’une symphonie données par un musicologue31 précèdent chaque mouvement et les tempi tiennent lieu de titres tout en marquant le rythme.

39Dans l’ensemble les caractéristiques musicales reflètent la vie de Denise. Le premier mouvement commence par « l’exposition » où « il s’agit de différentes mélodies, idées mélodiques ou fragments mélodiques constructifs appelés thèmes »32. Ceci correspond aux éléments essentiels, aux  allusions et aux  tons  divergents qui  constituent l’introduction : le cadre détendu dans lequel se font les enregistrements, l’amitié entre Denise et Anne, l’importance de la musique et le rôle de la société, la  famille de  Denise et  la  mort  de  ses  parents. Le « développement » traite de Denise sous tutelle. C’est vraiment « le centre dramatique du premier mouvement »33. Dans la « reprise », la jeune fille a en effet repris son travail de bonne - les Bächler ont pris la relève du pasteur. Très souvent les tempi interprètent à merveille l’atmosphère ou l’humeur du dialogue. Ainsi « allegro con brio » traduit parfaitement l’époque de Denise musicienne, « grave » désigne l’emprise du tuteur, « con moto » renvoie réellement à sa Lambrette et « tempo di menuetto » réfère à sa danse plutôt  rude qu’élégante avec Pierre. Par contre, « Allegro ma non troppo » rendrait-il les expériences en tant que bonne chez les Bächler ? Sa chute morale et financière n’est pas non plus congrue avec « allegro poco mosso », et son mariage n’est certainement pas « maestuoso ». Quelle ironie grinçante !

40Pourquoi Anne Cuneo se sert-elle d’une symphonie pour structurer le récit ? Parce que le concept de ce genre, son dynamisme reposant sur les tensions dramatiques dues aux contrastes des vitesses et des humeurs serait en harmonie avec la vie mouvementée de Denise ? Néanmoins un paradoxe subsiste. La symphonie appartient à la « grande musique », tandis que Denise fait de la musique populaire, elle joue des danses traditionnelles ou folkloriques. En plus, elle avoue son manque de sens du classique. Anne Cuneo veut-elle démontrer que, pour elle, cette distinction entre musique populaire et musique classique n’existe pas ?

41ll est évident que la structure musicale rend compte du côté artistique de Denise tandis que les citations de Brecht tirées de L’Exception et la Règle qui accompagnent chaque mouvement en rappellent l’autre aspect déterminant : sa place dans la société. Dans cette pièce à thèses le tribunal acquitte un commerçant qui a maltraité, puis tué son porteur. La justice n’existe pas dans une société où il n’y a que des exploiteurs et des exploités. Les détenteurs du pouvoir s’efforcent de perpétuer le statu quo et suppriment tout comportement, toute action qui n’est pas conforme à la norme, donc suspect. Les lignes citées par Anne Cuneo correspondent presque entièrement à l’apostrophe initiale des joueurs. En la coupant elle casse l’unité originale, mais elle rassemble les quatre mouvements du récit. Par l’intermédiaire de Brecht, le lecteur est constamment invité : d’abord à observer avec méfiance le comportement des gens et les événements, puis à remettre en question tout ce qui semble habituel et quotidien, finalement à changer la réalité insupportable.

Car rien ne doit passer pour naturel
Dans cette époque d’anarchie et de sang
De désordre organisé, d’arbitraire voulu
D’humanité déshumanisée, afin que rien
Ne passe pour immuable
34.

42Ainsi l’écrivain réussit-elle un double dialogue impliquant pour la première fois le lecteur et Denise : elle exhorte le lecteur à ouvrir les yeux et à refuser les actes qui ont abouti à la suppression physique et psychique de Denise.

43Le processus de l’écriture et de la structuration de la parole de Denise terminé, Anne Cuneo recourt à la dimension visuelle en joignant en appendice des photographies. De nouveau elle fait parler la musicienne : Denise commente les photos qui illustrent sa vie depuis son enfance jusqu’en 1975, année du Piano du pauvre. Qui a choisi les photos, Denise ou Anne ? N’est-il pas significatif que les années les plus sombres après son mariage soient passées sous silence ? Denise veut-elle éviter de se rappeler une deuxième fois cette période lamentable ? Mais il manque également des témoignages d’une époque plutôt gaie en compagnie de Robert, et Pierre, son grand amour, ne figure nulle part. La collection de Denise serait-elle donc incomplète ? En tout cas, les rares photos de la jeune femme ne reflètent en rien ses troubles intérieurs et extérieurs, mais elles confirment ce qu’elle a dit auparavant :

J’étais jolie, grosse mais ferme, bien proportionnée35.

44Par contre les photos de Denise musicienne l’emportent. On voit jouer la jeune fille, on fait connaissance de sa famille et du fameux side-car, on peut lire un article sur « cette parfaite musicienne », puis on retrouve Denise l’accordéoniste, toujours souriante malgré ses douleurs, dans les bistrots de Lausanne. En outre, on rencontre une Denise presque inconnue : celle qui compose. Une étude de sa jeunesse et une csardas de 1975 encadrent les photos comme la musique englobe sa vie.

45A ces deux parties principales, le récit proprement dit et l’album de photos, se superposent deux cercles : le cercle intérieur renferme une citation empruntée à « Alchimie du Verbe » d’Arthur Rimbaud et la conclusion de L’Exception et la Règle, le cercle extérieur se constitue de la couverture et du rabat du livre. En citant Rimbaud et Brecht, Anne Cuneo se rallie à une double révolte : à la révolte contre l’art traditionnel, officiel et à la révolte contre la société injuste, corrompue. Indirectement elle confesse donc son double engagement pour l’art de Denise et pour les non-privilégiés de notre société. Cet engagement est perceptible par la couverture et le rabat mêmes : l’accordéoniste d’aujourd’hui fait face à la « virtuose » d’autrefois, le dessin et l’affiche renvoient à une trajectoire à la fois exemplaire et exceptionnelle.

Ecrire,  c’est s’engager

46L’analyse de la vie de Denise et de la structure du récit a laissé entrevoir la double visée d’Anne Cuneo : son engagement pour le faible et la femme en particulier d’une part, pour la musique et l’art d’autre part. Comment réalise-t-elle ce double but ? Le Piano du pauvre illustre-t-il les idées qu’elle défend dans ses articles théoriques ?36

47Dans Le Piano du pauvre, Anne Cuneo nous confronte à deux Denise : la femme, qui, par son origine, appartient à une couche sociale défavorisée dont elle reste prisonnière -et l’artiste qui est en quelque sorte un être privilégié.

48Du point de vue purement sociologique, Denise fait partie des masses muettes et hébétées. Elle le sait, elle en est consciente. Néanmoins elle accuse la société, saisie de détresse :

On m’a rendue con. On m’a rendu bête bien plus que je ne l’étais.(...) C’est pas que je suis bête. Je ne me trouve pas bête de nature, mais je ne me trouve pas... pas...37.

49Anne Cuneo, elle aussi, exprime son indignation face à la manière inhumaine dont les représentants du pouvoir traitent Denise. Elle critique sévèrement la société parce qu’elle conteste toute individualité à Denise et nie sa personnalité :

Psychanalyser Denise, ç’aurait été considérer qu’elle était une personne. Qu’elle avait un relief38.

Son ironie est cinglante lorsqu’elle constate :

Anormal, ce manque d’affection qui crée les plaies de l’âme ? Anormale, l’indifférence au talent ?39

50Supprimer l’individu, détruire une femme psychiquement, intellectuellement et physiquement serait donc la règle de notre société ? Oui, car « les Denise sont innombrables » :

Il serait tranquillisant pour tout le monde de penser que la trajectoire de Denise est exceptionnelle, qu’elle a eu des malheurs particuliers. Mais le lot de Denise est celui de milliers de femmes en Suisse. Le lot de Denise est celui de millions de femmes dans le monde40.

51Par cette généralisation, Anne Cuneo passe de la défense de l’individu à la thèse : le destin de Denise -du moins une part de son destin personnel-est exemplaire.

52En s’intéressant à Denise, Anne Cuneo se fait clairement porte-parole des non-privilégiés, comme elle se l’est proposé peu d’années auparavant dans « Pourquoi j’écris » et « Ecriture et engagement ».

J’écris à la place des muets, des sous-conditions -la femme ou le saisonnier étranger par exemple41.

53Elle a choisi de ne pas servir « les intérêts économiques de la classe dominante (mais de) mettre l’accent sur ceux pour qui (elle) s’exprime, et se solidariser à eux, c’est-à-dire aux masses (au sens propre, en dehors de toute phraséologie « ouvriériste ») dont la conscience est réifiée et auxquelles (elle) peut rendre (dans la faible mesure de ses moyens) une conscience authentique »42. Elle s’engage dans la lutte contre « un monde où l’argent réduit tout au plus commun des dénominateurs (celui de la valeur marchande), où le stade suprême signifie abolition de tout ce qui est individuel »43. Ceci implique de résister à un nivellement des individus, nivellement qui ne peut réussir qu’à travers un assoupissement spirituel des masses. L’instrument de cet assoupissement qui contribue au tarissement des forces créatrices de l’individu est avant tout l’éducation, car c’est « l’équarrissage pour tous ». « Par équarrissage, (Anne Cuneo) n’entend pas le fait d’apprendre à tout le monde que a+ b = c, car ça, c’est apprendre aux gens à penser ; (elle) entend forcer les gens à « comprendre » que la discipline et l’obéissance sont des vertus »44.

54Dans Le Piano du pauvre, elle pousse très loin cet engagement et sa solidarité avec les masses en donnant directement la parole à une femme opprimée. Elle fait parler une femme dont la vie quotidienne est représentative. Mais par Denise elle choisit également une femme qui est hors du commun : Denise est exceptionnelle puisqu’elle arrive à échapper à ce nivellement total et à l’abrutissement envisagés par son tuteur et ses employeurs. Elle a un moyen d’expression : elle se distingue des masses muettes par son talent qu’elle a pu sauver tandis que les facultés des autres Denise se sont atrophiées :

Combien d’entre elles auraient pu devenir mathématiciennes, physiciennes, poètes, musiciennes, dans un autre milieu ?
Ce qui est exceptionnel, chez Denise Letourneur, ce n’est pas le malheur : c’est que malgré tout ce qu’elle a vécu, la musique lui soit restée
45.

55Mais la société ignore la « voix » de Denise parce qu’on aime la « règle », on n’apprécie guère « les exceptions » : Denise est une femme douée pour un métier extraordinaire, en plus c’est une femme-artiste issue d’une famille modeste. Ce n’est que grâce à ses parents, à ses amis que les talents de Denise sont découverts et qu’elle peut devenir « virtuose accordéoniste » à 15 ans. Jamais elle ne mentionne un soutien quelconque de la part de l’école ou de la part des institutions. Pour le tuteur, la musique n’est pas un métier de femme. Ainsi l’affaire est classée. « Talents abandonnés comme des sacs tombés »... Est-ce qu’on ne s’intéresse pas à ses dons artistiques parce qu’elle est une femme ou parce qu’elle est pauvre ?

56Certes, être une femme dans les années 40, avant les grands mouvements d’émancipation représente un obstacle considérable. Néanmoins il est permis de supposer qu’une famille aisée aurait tout entrepris pour offrir des études à une fille talentueuse et que le réseau des relations aurait facilité une carrière artistique. Ou bien Denise aurait-elle été privée de toute chance de se perfectionner parce que les gens influents ne prennent pas au sérieux  le piano du pauvre, qu’ils considèrent la musique populaire comme inférieure à la musique classique ?

57Anne Cuneo s’occupe de la musique de Denise. Elle la fait parler de son message, de la communication extérieure et intérieure avec le public à laquelle elle aspire. Mais arrive-t-elle à rendre par les mots la musique de Denise ? Elle nous fait comprendre sa valeur psychique, nous voyons jouer Denise, entourée de gens qu’elle aime et qui l’aiment, mais nous ne l’« entendons » pas  jouer.  L’écrivain ne  transmet pas  vraiment l’expression de sa musique. Denise, elle, ne pousse pas loin l’analyse de son jeu et Anne Cuneo ne l’y incite pas. Pourquoi ne décrit-elle pas ses propres réactions ? Pourquoi n’essaie-t-elle pas d’exprimer ce qu’elle ressent en écoutant Denise, de parler à la place de tous ceux qui viennent au bistrot ? Lacune ou omission volontaire ? Serait-il en fin de compte impossible de traduire la musique par les mots ? Dans la version radiophonique du Piano du pauvre, Anne Cuneo réserve une « voix » à la musique de Denise :

La cinquième « voix » doit être constituée par la musique (très réelle) de Denise enregistrée tant au Grütil avec le bruit de fond des gens qu’en studio46.

58Mais là non plus, la musique n’est pas une fin en soi, c’est un moyen « indispensable pour la construction dramatique »47.

59Paradoxalement cette « voix » est en quelque sorte remplacée ici par la structure d’une symphonie à laquelle le récit est soumis. Pourtant ce paradoxe n’est pas gratuit, il est révélateur de la conception de l’art d’Anne Cuneo. Par le biais de Denise, il ne s’agit pas de défendre la musique populaire par rapport à la musique classique, mais de s’engager pour la création en soi, sans égard pour les catégories ou pour la hiérarchie conventionnelle des genres.

60L’écrivain clôt le récit de Denise avec quelques réflexions théoriques sur la création qui-pour démagogiques et déplacées qu’elles puissent paraître-éclairent ses intentions dans Le Piano du pauvre, sa thèse même.
Elle insiste sur le fait que ce n’est pas par goût du populisme qu’elle a recueilli la vie de Denise Letourneur. En Denise elle a rencontré une égale, une égale au niveau humain et au niveau artistique. Les études, l’éducation supérieure ne comptent pas à ce niveau-là. Aux yeux d’Anne Cuneo, Denise prouve que le talent lui-même est inexplicable et aucunement un privilège d’une certaine couche sociale.

Je suis écrivain un peu comme elle est accordéoniste. Elle était douée (entre autres choses) pour la musique. Elle ne sait pas pourquoi. J’étais douée (entre autres choses) pour le langage. Je ne sais pas pourquoi48.

61Elle s’oppose à l’idée que les artistes au sens habituel détiendraient « le monopole de l’expression. Denise Letourneur s’inscrit en faux contre cela »49. Dans son article « Le temps presse », Anne Cuneo renforce sa thèse et ses convictions :

62Et je montre à travers l’exemple d’une musicienne naïve (au sens de « peintre naïf ») que le peuple n’est pas tout naturellement ce troupeau de moutons qui a besoin que l’on pense pour lui, mais qu’au contraire il est porteur de richesses inouïes50.

63Quand ces richesses s’épanouissent-elles ? Comment devient-on « artiste » ? Cela tient tout simplement au « hasard »-terme qu’Anne Cuneo emprunte aux Surréalistes. L’ambition d’Anne Cuneo était d’être écrivain, pianiste, danseuse et actrice. Comme à Denise, on lui a dit que ce n’était pas des métiers de femmes. Mais

une série de rencontres dues à des hasards plus favorables que ceux qui ont croisé la route de Denise m’a permis de réaliser UNE de mes potentialités51.

64Pour Denise le hasard néfaste est la mort de ses parents, origine des circonstances malheureuses qui s’enchainent inévitablement. Trois ans après Le Piano du pauvre, Anne Cuneo modifie cette explication tranchante :

Le hasard seul, après un coup de main de ma part, m’a donné l’école supérieure et ce que d’autres appellent « un style »52.

65Est-ce que ce « coup de main », l’initiative personnelle, la révolte contre son destin, auraient manqué à Denise pour sortir de son malheur et continuer ses études musicales ?

66Anne Cuneo se rend aussi compte que le mode d’expression lui-même est propice ou nuisible au développement du talent :

... l’écriture m’est restée (et encore, mutilée) pour une raison bien concrète : des crayons et du papier, on arrive toujours à en trouver, ça ne fait pas de bruit, ce n’est pas encombrant, ça ne gêne personne. Pour Denise c’était beaucoup plus compliqué, parce que son activité créatrice devait nécessairement être reconnue et acceptée d’emblée par la société53.

67Une nouvelle fois, le pouvoir de la société devient évident : pendant l’acte de création déjà, l’artiste -le musicien bien plus que l’écrivain ­ dépend de la bienveillance que lui  réserve la société. Et cette relation fondée sur une dépendance à sens unique représenun danger immense pour tout potentiel artistique. Angoissée « des limites que la société impose », Anne Cuneo pousse un cri d’alarme dans « Le temps presse » :

Il faut que quelque chose se passe bientôt, avant que les richesses de l’inconscient collectif ne soient épuisées par l’ogre financier telles des mines de charbon. Il faut agir avant que l’imagination ne se transforme en la pièce de cent sous dont parle Chappaz dans Le Match Valais-Judée -seule encore capable de faire courir des populations dont la cupidité sera devenue pareille à celle des personnages qui les gouvernent54.

68Anne Cuneo dessine une vision sombre de l’avenir de l’art. Dans notre société gouvernée par l’argent, les capacités créatrices qui sommeillent dans chacun se tariront, faute de nourriture spirituelle  - comme les mines de charbon-ou bien elles s’adapteront au goût de la classe dominante. On aboutira à une société abrutie ne courant qu’après les valeurs matérielles. Vision morose ou triste réalité de cette fin de siècle ?

69En tout cas Anne Cuneo ne se résigne pas : « il faut agir » contre la conception de l’art qui n’obéit qu’aux valeurs élitaires et capitalistes de notre société.

La notion même d’artiste est le produit de notre société morcelée pour laquelle n’est « art » que ce qui répond à certains critères bien précis, souvent académiques et plus souvent encore marchands55.

70En ce qui concerne ses propres œuvres, elle ne se préoccupe pas des limites de la littérature. Cela lui est égal qu’on ait dit à propos du Piano du pauvre « que ce n’était pas de la littérature du tout »56. L’important c’est que le texte véhicule son message.

71Pour sauver l’imagination, les facultés créatrices en danger d’être étouffées, Anne Cuneo revendique une nouvelle conception de l’art qui implique nécessairement une nouvelle société. Elle plaide pour une démocratisation et une libération de l’art :

Je réclame quant à moi la disparition de la catégorie "art/artiste", ce qui ne signifierait certes pas la disparition de l’art, mais bien au contraire son épanouissement total, la possibilité pour chacun de nous de se choisir une activité créatrice, quand et comme il en a envie57.

72Avec cette conception de l’art, Anne Cuneo s’inscrit dans la ligne directe de Rimbaud et des Surréalistes qui ont proposé une esthétique révolutionnaire. Le Piano du pauvre s’ouvre même sur le passage central de « L’Alchimie du Verbe » :

... J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, romans de nos aïeules ; contes de fées, petits livres d’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs58.

73Ce qui importe pour Rimbaud, c’est l’art du peuple -peinture, littérature et musique -la création issue de la conscience collective. En citant « des types « de littérature » étrangement parents de ceux que présente Eluard dans sa « Poésie involontaire », Rimbaud(...) annonce le Surréalisme et sa volonté de remonter aux sources populaires et anciennes de poésie »59.

74Les Surréalistes poussent encore plus loin la libération de l’art par une exploration de l’inconscient. Pour André Breton, les « produits de l’activité psychique », l’écriture automatique et les récits de rêve ou toute autre forme d’expression, se créent en dehors de « tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »60.

75Anne Cuneo pour sa part précise que sa revendication d’un art « populaire », universel, n’entraîne pas un « aplatissement de la culture au niveau des « masses » auxquelles cette culture a justement été déniée, (...) (mais) l’élévation du niveau culturel de l’ensemble de la population »61.
Cette revendication nécessite un changement radical des conditions sociales :

La revendication du droit à l’élévation du niveau culturel des masses porteuses de culture, cela mène loin. Cela signifie en tout premier lieu leur donner le temps. C’est-à-dire la diminution radicale du temps de travail alimentaire pour tous, afin de permettre une éducation généralisée qui soit épanouissement pour tous. Cela implique une société auto-gestionnaire où on ne laisse pas à des parlements, dont le citoyen n’a plus aucun contrôle sauf s’il est banquier, prendre des décisions pour soi. Cela suppose une société égalitaire où tous seraient enfin différents les uns des autres, heureux de l’être, et avec l’espace pour l’être. Un espace qui ferait des parts égales à la création et à la consommation de cette création, bientôt confondues d’ailleurs. Tout cela présuppose la disparition de la division du travail (en « manuel » et « intellectuel »), ce qui implique, à long terme, la disparition, dans un épanouissement général de la population (pour laquelle on ne pourra plus alors parler de « masse », mais de somme d’individus), de l’artiste lui­même62.

76Dans ce portrait de la société future, Anne Cuneo révèle ses affinités politiques en se basant sur le modèle d’une société communiste de Marx et Engels. Pour arriver à une société fraternelle qui permettra l’épanouissement de l’art, d’où finalement la catégorie « artiste » disparaîtra, Anne Cuneo discerne trois conditions essentielles au niveau privé, politique et social : l’éducation des masses, leur auto-détermination et l’abolition de la hiérarchie du travail. La deuxième prémisse résulte clairement de la première : au moyen d’une éducation qui ne doit pas être « l’équarrissage » de tous -pour reprendre le terme d’Anne Cuneo - les masses seront capables d’assumer leurs responsabilités dans l’état et cesseront d’être les jouets du pouvoir.

77Pour Anne Cuneo l’activité de chacun sera uniquement garantie dans une société qui permettra à tous d’être individuels sur le plan psychique et intellectuel puisqu’ils seront égaux surie plan social et politique.

78Quelle utopie ! Les puissants de ce monde abandonneront-ils jamais leurs privilèges ? Ou bien les masses se révolteront-elles pour obtenir ce qui leur est dû ? Anne Cuneo semble croire à une société égalitaire et créative. Elle

rêve -les yeux ouverts -du jour où la poésie, la musique fleuriront sous les pas de chacun, si habituelles et si naturelles qu’elles n’auront plus de nom63.

79Ce rêve cependant a un effet envoûtant On aimerait se laisser prendre - et on se sent encouragé à lutter pour atteindre ce but...

80« Le Piano du pauvre » contribue-t-il à approcher cette utopie, ce rêve ? Denise Letourneur peut s’affirmer comme individu et son imagination survit, les ailes coupées.

81Elle est porteuse de culture -une lueur d’espoir existe malgré les circonstances sociales défavorables à la création. Par la thématique ainsi que la structure du livre,  Anne Cuneo nous ouvre les yeux et nous secoue tout en se rendant compte des limites de la fonction de l’œuvre littéraire dans la société :

82n

Cependant, il ne faut pas se faire d’illusions ; l’œuvre littéraire peut sans doute amener des problèmes au niveau conscient : elle ne peut en aucun cas les résoudre. Pas plus que l’œuvre engagée ne remplace la lutte politique proprement dite. IL n’y a pas de solution miracle jaillissant du livre. n’y a que des reflets des problèmes sociaux plus vastes64.

Denise ne serait-elle devenue qu’un prétexte à défendre une thèse ?

83La thèse constitue certainement la base théorique, le point de départ qui détermine le choix du sujet : la vie de Denise Letourneur. Pourtant la structure même du livre accorde une forte présence à la personne de Denise. C’est elle qui parle -Anne écoute. Pendant tout le récit, Denise répand une grande chaleur humaine. Elle ne perd pas sa confiance dans l’humanité et croit à sa musique.

84En Denise, Anne a rencontré une âme sœur : bien qu’elle reste discrète lors des enregistrements, Anne est épuisée après chaque séance parce que « les problèmes de Denise (la) renvoient sans cesse aux siens »65, parce qu’elle est poussée à un dialogue souvent douloureux avec elle-même et son propre passé.

85En Denise, Anne a fait connaissance d’une véritable artiste dont le but suprême est pareil au sien : Denise s’exprime et communique à travers la musique, Anne a travers l’écriture.

Pour citer ce document

Par Béatrice Chissalé, «Anne Cuneo : Le Piano du pauvre. La vie de Denise Letourneur musicienne», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Avatars du roman moderne., mis à jour le : 22/01/2018, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6975.

Quelques mots à propos de :  Béatrice Chissalé

Bâle