Henry Spiess (1876-1940)
Poète Genevois

Par Marianne Ghirelli
Publication en ligne le 25 janvier 2018

Texte intégral

1Henry Spiess occupe une place importante dans la littérature romande du début du siècle et il est considéré à juste titre comme un des premiers génies lyriques de la Rome protestante. Quoique Spiess n’ait nullement voulu renier ses origines, sa poésie est tout intérieure, ce qui l’oppose aux traditions littéraires dominantes de la Suisse romande mais ce qui le rapproche étrangement de son grand compatriote qu’était Amiel. On trouve bien quelques traces de sa ville natale dans son premier recueil Rimes d’audience, publié pour la première fois en 1903, de même que des visions fugitives de la campagne genevoise dans Saison divine, datant de 1920, sa poésie par contre n’est nullement marquée par le soi-disant esprit helvétique tel qu’on le trouvait par exemple chez les Vaudois le doyen Bridel ou chez Juste Olivier. Spiess ne cherche pas à créer des idylles, à chanter l’attachement au sol natal comme ses compatriotes Edouard Tavan (1842-1919), son maître et ami, ou Louis Duchosal (1862-1901) il ne s’inscrit guère davantage dans le courant intellectuel de sa ville.

2Dans la Genève internationale des XVIIIe et XIXe siècles, ouverte aux sciences, à la politique et préoccupée du bien public, la poésie, fort spirituelle, humoristique ou ironique en général, traitait souvent des événements du jour. Comme nous le dit Marc-Monnier dans son livre remarquable « Genève et ses poètes », « Jean-Jacques donna les idées, mais Voltaire donna le ton ; les poètes genevois prirent la pensée de l’un et la forme de l’autre1 ». Au XVIIIe siècle, les écrivains s’étaient engagés avec fougue en faveur des droits politiques des Natifs, les descendants d’étrangers, et des Représentants, les bourgeois, contre les Négatifs, l’aristocratie gouvernante. Même Voltaire et Rousseau, en tant que citoyens de Genève, prenaient une part active à cette querelle. Mais au dire de Marc-Monnier encore, il n’est pas possible de comprendre la littérature militante de ce siècle sans commentaires.

3Cet esprit frondeur se conserve tout au long du XIXe siècle. Jean­ François Chaponnière (1769-1856), qui osait même braver l’Empire, incarne le mieux l’esprit genevois de la première moitié du siècle. Poète et chansonnier, il fonda avec des confrères comme Gaudy-Lefort, Salomon Cougnard, Petit-Senn ou Larivière, le « Caveau Genevois » pour sauvegarder, contre l’esprit moralisateur de la ville haute, la gaieté et la liberté de ton que faisaient naître le vin et la chanson. La plus connue de ces chansons faisait le tour de l’Europe vers 1820. Elle est due à la plume de Chaponnière et elle a pour titre et pour refrain : « C’est la faute de Voltaire ». Ce qui prouve encore l’intérêt pour les affaires publiques de ces littérateurs est le fait qu’ils fondèrent, avec James Fazy, le futur révolutionnaire, le vénérable Journal de Genève en l’an de grâce 1826.

4À côté de ces esprits appréciant la gaieté et l’humour, Genève eut aussi ses poètes romantiques aux accents plus graves, comme Charles Didier ou Étienne Gide et parfois au destin malheureux comme l’était celui de Jacques-Imbert Galloix qui, tout jeune, allait mourir à Paris, solitaire et misérable. Rappelons encore Henri Blanvalet qui, contre un destin ingrat qui le retenait de longues années comme précepteur dans la maison Rothschild à Francfort, tâchait de faire bonne figure et de préserver la verve éclatante de sa jeunesse. La personnalité la plus marquante de la vie littéraire genevoise du XIXe siècle fut sans doute Petit-Sen (1792-1870) qui, en raison de sa longévité, participa à tous les courants. Fondateur du journal littéraire le Fantasque en 1832, il n’était pas seule­ ment une figure genevoise mais il était recherché par toutes les célébrités qui passaient par la ville et fort estimé pour son ouverture d’esprit, sa générosité et son hospitalité. Sa poésie, souvent de circonstance,- reflète la société dont il se sentait solidaire. Petit-Sen possédait le don de la raillerie fine jointe à l’humour et à la profondeur, ce dont font preuve par exemple ses aphorismes Bluettes et boutades qui rappellent le désabusement et la lucidité des moralistes français. Dans sa préface du recueil de contes et de réflexions Le Portefeuille, il montre pourtant les dangers de la sécheresse anti-poétique de ses compatriotes, héritage d’une tradition séculaire de puritanisme calviniste :

Rien n’est plus triste pour un jeune auteur qui débute dans la carrière des lettres que d’être né dans une ville sans goût réel pour les produits de l’imagination, qui les juge sans les apprécier autre­ ment que comme une superfétation inutile ; qui voit dans la poésie un vain assemblage de mots, et qui ne consent à lui prêter quelque attention qu’alors qu’elle se produit dans de gais festins, protégée par la musique et à la faveur d’une jolie voix2.

5De cette aridité, Henry Spiess ne semble guère avoir été victime. D’emblée le jeune poète s’avère être ancré bien davantage dans les traditions littéraires françaises que touché par l’esprit de sa ville. Cette attirance sera suivie de séjours prolongés à Paris. Il émerveille dès les premiers vers par son lyrisme, la sûreté du ton et la musicalité rythmée, par son aisance et son naturel très élaboré pourtant Sa poésie est portée uniquement vers la confession, l’épanchement lyrique, la transposition d’images intérieures et vers la réflexion des impressions fugitives suscitées par le monde extérieur.

6Le tournant que l’arrivée de Spiess marque pour la poésie genevoise n’est pas un cas isolé mais va de pair avec l’engagement acharné d’un petit groupe d’artistes de ses amis, notamment le jeune Ramuz, les frères Cingria et le critique d’art Adrien Bovy : ces jeunes gens ne s’étaient proposés rien de moins que le renouvellement de la vie artistique en Suisse romande, en s’efforçant de lui donner plus d’envergure et de faire perdre à la littérature son ton moralisateur. Si Henri Spiess, quelque peu velléitaire et récalcitrant face à des manifestations publiques, fussent-elles au nom de l’art, ne contribue en rien, contre l’espoir de ses amis, à leur première publication collective Les Pénates d’argile (Genève, 1903), il ne refusait pas d’enrichir leur Revue La Voile latine (Genève, 1904-1910) par de nombreux poèmes.

L’état poétique

7Rien de plus opposé, en effet, que la poésie intime et intimiste de Henry Spiess à un engagement public. Ce que l’auteur veut traduire dans ses vers n’est en fait rien d’autre que l’état de rêverie où le Moi entre en fusion avec le monde alentour. Dans Rimes d’audience déjà, son recueil plus « extraverti » publié pour la première fois en 1903, le poète veut transmettre le vécu authentique de ses expériences de jeune juriste qui croyait devoir mettre à profit les études qu’il avait entreprises. C’est avec bonhomie et humour – dans la plus pure tradition genevoise, malgré toutes les différences qui ne tarderont pas à s’accuser – que Spiess nous montre ses confrères, tous plus fantasques les uns que les autres, et qu’il nous fait assister, dans des salles très tristes, à des audiences très ennuyeuses. Mais il réussit à transmettre ses impressions comme baignées d’or par son pouvoir de participation et d’identification. Lui-même est bien loin d’être le moins comique des originaux qu’il nous présente.

Henry Spiess, toujours en retard,
survenait, à pas de tortue,
en s’informant : « Est-ce Balliard
ou Dreyfus qui se constitue ? »
Rimes d’audience3

8C’est avec une aisance et une désinvolture dénotant un sens littéraire très sûr qu’il recrée l’ambiance des bars et brasseries qu’il aimait fréquenter presque autant que Georges Haldas de nos jours et où il s’évertue d’accoucher tantôt d’un article de journal tantôt d’un poème. Il se moque des parvenus mais évoque avec tendresse telle rencontre amoureuse ou la lumière irisée de la lune sur le lac.

C’est la nuit lente, nonchalante,
la nuit d’azur, de lune et d’eau,
qui vient alléger le fardeau
de l’âme opprimée et dolente.
Rimes d’audience4

9Le poète essaie de transmettre son émerveillement face à la beauté du monde, de dire une certaine atmosphère qui fait apparaître la vie comme transfigurée. La sensation s’approfondit et s’intensifie de sorte que le quotidien se trouve transcendé et doté d’une dimension autre. Cet état de grâce fait vibrer les êtres et les choses à l’unisson.

10On a pu parler de l’égocentrisme de Spiess. Il est vrai que si sa poésie est très subjective, l’état de poésie pourtant est à l’opposé de tendances égocentriques. Sa poésie s’ouvre à tout, le Moi poétique se laisse pénétrer de tout ce qui agit sur lui pour devenir réceptacle universel. À force de descendre dans les couches profondes de sa réalité psychique, dans sa « chambre obscure », les frontières s’estompent et par un jeu d’identifications multiples, le Moi se fond avec l’Autre. Le poète devient agent transmetteur des influences subtiles qui nous régissent. Devenu poreux, il est assiégé par le dehors, il contient le monde qui le contient, de sorte qu’il y a échange bénéfique entre les deux.

La poésie en tant que reflet de l’acte créateur

Les beaux vers, ce ne sont pas ceux-là qui sont beaux
grâce à de vils moyens dont rougit le génie.
(L’historien veille ainsi aux plis de son manteau).
Non ; les beaux vers, ce sont ceux-là qui balbutient,
avec la grâce naturelle et primitive
des roseaux murmurant sur le sable des rives…
Attendre5

11La poésie de Henry Spiess se tient continuellement aux aguets de l’événement qui fait naître l’instant poétique. Elle veut capter la petite voix intermittente, le pas qui s’approche, le souffle qui fait frémir les êtres et les choses. C’est elle-même qu’elle réfléchit bien plus que le monde référentiel. Et en même temps elle devient le reflet de l’œuvre des aînés qui l’ont inspirée, Villon par exemple ou Charles d’Orléans, présents, dans Rimes d’audience, jusque dans la forme de la Complainte ou de la Ballade avec Envoi compris à un destinataire des plus fantaisistes. Dans les premiers recueils, certains accents rappellent Baudelaire, Verlaine, Laforgue, Henri de Régnier ou encore Francis Jammes qui se font écho à travers la poésie spiessienne en créant tout un réseau inter­ textuel de réminiscences. Spiess, qui veut étendre l’auto-réflexion jusqu’à l’œuvre de ses prédécesseurs, joue avec son besoin de se rattacher à la tradition avec détachement et désinvolture, bien le premier à se moquer de ce tic de jeunesse du « disciple obscur et doux de Francis Jammes », Rimes d’audience6.

Voici, j’ai fait des vers, jadis, ou j’en crus faire.
Les « critiques » m’ont dit, non sans quelque raison,
que je singeais Samain, Verlaine et Baudelaire,
au gré de mon humeur ou suivant la saison.
Rimes d’audience7

12Telle strophe de Spiess peut bien évoquer l’un de ces maîtres, Verlaine de préférence, mais l’ironie dirigée contre lui-même opère un décalage marqué par la modernité.

La cigarette que je fume,
emplit mon cerveau nébuleux
d’un rêve d’automne et de brume,
hanté de peupliers frileux.
Rimes d’audiences8

13Le poème, dont le sujet primordial est de refléter l’activité créatrice, cherche à se constituer par le rappel des sonorités, créant ainsi la texture dans laquelle viennent s’inscrire, à la manière de repères intertextuels, les thèmes récurrents. La matière poétique acquiert ainsi une très grande unité, elle devient une substance malléable d’une cohérence sans faille.

Cadence des pas qui s’en vont
dans la douceur de la soirée,
au long de l’eau calme, moirée
par d’invisibles avirons…
Le Silence des heures9

14Les sons se rappellent comme des échos et semblent s’engendrer mutuellement. Les longues voyelles « a » et « O » marquent un temps d’arrêt propre à créer un état de rêverie. L’unité de la matière sonore entraîne celle de la signification, c’est-à-dire dissolution et assimilation. Dans la paix du soir, les formes s’estompent, les bruits s’assourdissent. La lumière diffuse n’est plus qu’un reflet moiré sur l’eau, provoqué par les avirons. Il y a glissement d’une sphère à l’autre, le mouvement est perçu comme lueur ; métaphoriquement parlant, les invisibles avirons sont dans l’eau ce que les pas sont sur la terre.

15La réflexion ne concerne pas seulement les sons qui se conditionnent mutuellement et se font écho dans un jeu de correspondances tendant à une fusion de plus en plus intime. Le reflet porte aussi sur le geste et l’acte d’écrire, sur la main qui trace des mots comme sur toute la personne de l’écrivant à l’écoute de la parole qui s’annonce.

Le poète, inquiet, tel un prêtre qui doute,
s’attarde avec lui-même au seuil du temple obscur ;
Attendre10

16Il est absorbé par l’événement qui advient à travers lui, il s’observe, s’apostrophe ; son oreille, sa main ne sont plus que des instruments à l’aide desquels le poème se constitue. Le poète veut se saisir ou se ressaisir dans l’acte créateur. Il élabore un métalangage qui commente le poème au fur et à mesure qu’il s’écrit. Il condamne, critique ou décrie le poème frayant son chemin à travers un chassé-croisé d’images qui surgissent d’un fond obscur qui se soustrait à son emprise.

Les avatars du Moi unifié et du Moi brisé

17La poésie devient à son tour l’élément naturel dans lequel se mire le poète cherchant à traduire de façon immédiate l’expérience intérieure. Elle se fait miroir sur lequel se penche un regard désespéré essayant de découvrir son reflet parmi les fantasmagories miroitantes du monde. Souffrant du sentiment de son néant, de son vide ainsi que de son angoisse et d’un manque fondamental desquels il n’arrivera pas à se départir, le poète se laisse entraîner par la quête d’un Moi idéal et grandiose. Privé d’une assise solide, il est en proie à des rêveries vagues, se laisse bercer par des fantaisies éphémères, condamnées d’avance à s’évanouir. Hanté par le souvenir d’un état fusionne ! perdu, il tend à retrouver ce paradis désormais inaccessible. Dans le poème intitulé Mère, nous lisons :

Car du plus loin, du plus voilé qu’il me souvienne,
tu fus mon seul refuge et mon plus tendre appui…
Attendre11

18Il rêve à un passé idéalisé dont il est déchu :

D’un passé plus lointain que les fables mouvantes,
je porte en moi le souvenir et le regret,
car ma vie a, jadis, partagé les secrets
de l’ombre primitive et de l’eau permanente.
Le visage ambigu12

19La blessure narcissique causée par la perte de ce lieu idéal où l’Autre est le Même s’avère inguérissable. Comparé à l’amour maternel, inconditionnel, total, celui de la femme apparut comme maléfique quoique irrésistible. Son expérience ne fait qu’aviver l’ancienne perte, vécue depuis toujours sous le signe de la déchirure et de l’impossible.

Du plus loin qu’il me souvienne
en vain j’ai cherché l’amour.
Chansons captives13

20La Circé, « l’enchanteresse en robe verte », « la messagère de la mort14 » sont des figures haïssables mais séduisantes et elles représentent un danger constant pour l’intégrité de l’homme. La femme est incapable de l’investir dans son ancienne grandeur et de combler sa soif d’absolu.

21Et pourtant, en la désignant par des noms mythologiques ou en faisant d’elle des personnages de légendes, le poète tâche de l’intégrer dans son univers magique et de lui conférer une part d’irréalité. Elle participe ainsi de l’« illud tempus » qui représente salut et transgression à la fois. La femme est ainsi soustraite au principe de réalité, elle est reléguée dans un espace inaccessible et devient par là inoffensive. Plutôt que de s’exposer à l’agressivité féminine, le poète préfère réduire la femme à des visions éthérées et sublimes comme celle de la princesse lointaine ou celle de femmes brisées par un destin cruel telles Ophélie ou Marguerite. Ces visions inconsistantes lui renvoient une image idéalisée, elles se prêtent à toutes les métamorphoses et à toutes les projections ou identifications, ne contrariant en rien son pouvoir absolu sur les êtres et les choses. Quand il plonge ses yeux dans les yeux verts, il ne rencontre nulle résistance. L’Autre est privé de son être propre. Le jeu métaphoro-métonymique n’a pas lieu, l’altérité est remplacée par le Même. Le Moi poétique plonge dans l’océan obscur de sa réalité psychique, il se retire dans le palais désert de son enfance « peuplé de souvenirs étranges15 ». Refusant les rapports angoissants avec le dehors, il se replie dans la « salle obscure, presque noire16 » qu’il a en lui-même, embrassant les différentes étapes de son passé pour les reconstituer dans leur totalité et recréer ainsi son Moi unifié.

22La chambre close qu’on porte en soi ou qu’on veut réintégrer est une image obsédante chez Spiess, ne représentant pas seulement l’enfance mais le retour dans un au-delà de l’enfance. Imprégnée par la présence de la mère, elle signifie refuge et paix mais devient, par l’absence de la mère, prison ou tombeau. Dans ses deux excellentes études sur Henry Spiess, Vahé Godel insiste beaucoup sur l’ambiguïté de la chambre chez Spiess17-18. Nous trouvons la métaphore de la chambre jusque dans la vision de la Chambre haute, titre du dernier recueil de Spiess, où elle signifie pourtant dépassement, vision et approche de la transcendance divine, refuge en Dieu.

23Le poète coupé de son origine idéale a cependant la possibilité de se recréer un Moi unifié à travers l’acte poétique. Souvenirs ; rêveries se cristallisent en un chant très doux « qu’on entend à peine », « un chant plein de secrets ». Les clivages et les limites spatio-temporelles sont abolis, le Moi retrouve son unité à travers l’acte poétique.

Le passé, tout le passé cher,
y frémirait comme une mer,
[…]

Il contiendrait tout l’avenir,
le mystère qui va finir
et la chimère qui console,
comme un chant qu’on entend grandir
sans en comprendre les paroles.
Le Silence des heures19

24La course frénétique s’arrête, l’espace, au lieu de se désagréger, s’élargit, l’instant précaire devient durée. La fragmentation temporelle est abolie pour faire place à une immobilité frémissante et bénéfique dont le Moi poétique peut participer. La fuite du temps est suspendue.

25Ces moments sont souvent liés à la tombée de la nuit. La lumière scintillante de la lune baigne le paysage dans une clarté obscure et estompe les contours de la réalité rugueuse. Les voix se taisent, les mots porteurs du savoir discursif font place à une approche intuitive du monde. Le clivage entre le dehors et le dedans est aboli.

Voici, loin du soleil, la trêve désirée,
l’ombre silencieuse et la fraîcheur de l’eau ;
la forêt se recueille, exactement mirée,
sans un souffle de brise et sans un chant d’oiseau.
Le Silence des heures20

26Le Moi pacifié avec lui-même communie avec le tout, vibre à l’unisson des êtres et des choses.

Mon âme de ce soir est l’âme universelle
qui conçoit tout l’amour du monde et le contient.
Attendre21

27Ces instants font pressentir dans l’ici et maintenant un goût d’au-delà.

C’est un soir en dehors, au-delà de la vie,
un soir limpidement paisible, soir d’été,
qui nous absout, qui nous libère, et pacifie
notre cœur anxieux, coupable ou tourmenté.
Attendre22

28Le monde devient chant, rythme. Il n’est plus matière mais substance qui nous enveloppe. La réalité matérielle s’est allégée pour permettre au poème de se dégager.

29L’élément privilégié de Spiess est l’eau. Elle unit la réalité tangible et la réalité psychique et elle donne naissance au poème qui la reflète par la fluidité du vers.

Stagnante, lente, errante ou rapide en son cours,
l’eau, secrète et multiple, où les reflets se posent,
répète la couleur et la forme des choses,
les nuances du ciel et la clarté des jours.
[…]

Narcisse, indolemment, s’y devine, s’y rêve.
Attendre23

30Le jeune Narcisse en quête de son image magnifiée par le « lac miroitant », fasciné par son propre reflet, veille anxieusement à sauvegarder son autonomie splendide. Tout rapt est immédiatement suivi d’un refus. Il reste fixé sur lui-même, suspendu dans une immobilité sans cesse menacée d’être abolie, quitte à se laisser envoûter par un leurre. La vraie vie est celle qu’on porte en soi. Le monde extérieur, comme happé par un Moi vorace et hypertrophié, n’existe plus.

Le monde extérieur au mien n’existe pas,
sinon quand je lui prête, un instant, ma pensée
Le Visage ambigu24

Extase en l’absolu, éblouissante aurore
où l’esprit, s’engendrant lui-même avec bonheur,
découvre les secrets de vivre, et, plein d’ardeur,
élargit son royaume et l’élargit encore !
[…]

Ne voir dans l’infini qu’un éternel présent ;
et recréer enfin le monde à son usage !…
Le Visage ambigu25

31Le Moi grandiose, rayonnant de toute-puissance, transporté par l’intuition de son origine quasi divine, devient pareil aux dieux. Le monde découle de lui, acte qui l’apparente aux dieux et aux héros de l’antiquité ; il se mire dans ses œuvres, son passé rejoint les ères les plus révolues. Rien ne se fait sans lui dans les œuvres profondes, il est « le thaumaturge, éblouissant de joie dont un geste asservit le monde et l’univers26 ». Assuré de son réinvestissement dans ses droits originels, il se maintient dans un état extatique, en fusion archaïque avec le monde, tenant à sa merci les forces créatrices dont seul il est le maître. Pour par­faire son unité et son autonomie, le Moi se plaît à l’idée qu’il renferme et le pôle masculin et le pôle féminin. Il se rêve éphèbe, « bel androgyne absolu27 ». Dans le poème intitulé « Moi28 », le Moi poétique est tantôt masculin, tantôt féminin. Une ambiguïté foncière semble plonger ses racines profondes dans le psychisme de l’auteur. Dans son analyse de l’œuvre de Spiess, Alfred Berchtold29, n’hésite pas à rapprocher cette attitude des tendances excentriques de son frère Camille Spiess –, bien que le poète se soit toujours montré fort réservé face à l’œuvre de son frère et qu’il se soit toujours abstenu de le juger. Dans de nombreuses publications, Camille Spiess avait démontré scientifiquement sa conception biologique de l’âme qui aboutit à la philosophie bio-psychologique : la psycho-synthèse. Laissant de côté la métaphysique, il aspire à l’Androgynosophie, à la régénération de l’individu et de la race telle qu’elle pourrait être atteinte par son idéal de l’androgynat. II tend à une auto­ suffisance totale par la création intellectuelle qui permettrait l’auto­ engendrement par l’esprit30.

32Malgré toutes les différences, certaines de ces théories ne laissent pas de rappeler celles, tout aussi exacerbées mais vécues de façon douloureuse et autodestructrice, de son jeune contemporain, le juif viennois Otto Weininger, comme Spiess hostile aux juifs et aux femmes considérés comme responsables de la déchéance du genre humain. L’attitude des deux frères généreux, ayant du goût pour l’art, très discipliné, ennemi intraitable de toute faiblesse, aspirant à une maîtrise totale de soi. Sa mort prématurée survint quand Henry avait tout juste dix-neuf ans. L’emprise de la mère, fille d’un pasteur genevois et appelée « Notre-Dame des Scrupules » par un ami de la famille, fut d’autant plus inconditionnelle sur son fils aîné, le poète, après la mort du père. Cette constellation familiale qui pesait sur les fils leur avait interdit de se constituer une virilité suffisamment forte et autonome, repoussant tout ce qui pourrait entraver leur équilibre fragile.

33Si Henry Spiess affirme son Moi avec une véhémence quasi délirante, il est pourtant loin de lui assurer durée et continuité et il ne réussit nullement à surmonter la fragilité et l’ambivalence inhérentes à son être. Trouver un équilibre entre le Moi tout-puissant et le Moi en proie à l’angoisse, refoulé dans la chambre close qui est tantôt refuge, tantôt cachot sépulcral, en proie aussi à la peur de vivre, à la peur de passer la porte, de casser la vitre, semble dépasser les forces de cet être qui jamais ne trouve de repos en lui-même. Toujours tendu entre le délire de grandeur et l’accablement, il vit sur un mode ambigu la perte de soi, tantôt comme dépassement fulgurant, tantôt comme perte de l’identité.

Moi ! Suis-je moi ?… Réveil qui sanglote, qui tremble et condamne ma chute et mon remords transi !…
Saison divine31

34Le « cœur excessif », « le cœur absolu32 » qui plane dans un espace illimité ne peut soutenir indéfiniment l’effort de vivre toujours au-delà de ses forces. L’excitation ronge, consume, ruine celui qui, sous l’effet d’une compulsion impitoyable, s’y livre à corps perdu.

Cet excessif besoin de toujours t’affranchir,
au mépris des jours qui vont suivre,
finira-t-il, un soir, par te laisser dormir,
et par, enfin, te laisser vivre ?
Saison divine33

35L’effort se brise, la tension se relâche sans que l’affranchissement se produise. Celui qui a voulu se projeter au-dessus de lui-même, se retrouve plus dénué, « pauvre, inerte, sans patrie34 ». Il reste suspendu dans un flottement incertain et inquiétant…

36La béance intérieure ne cesse de se rouvrir. Dans le cœur de l’extase, le regard s’objective. Celui qui voulait vivre au sommet de son être, emporté par la foudre qui l’embrase, s’effondre sous le choc d’une force négatrice.

Où suis-je ? M’éveillant parfois, avec stupeur,
de l’habitude étrange et fragile de vivre,
[…]
Attendre35

37À peine revenu sur lui-même, le Moi poétique dénigre et rabaisse l’expérience qui naguère le faisait exulter. Plutôt « l’immobilité d’un destin morne où rien n’arrive36 » que le déchirement ressenti toujours à nouveau.

38Le doute et l’ironie aliènent jusqu’à l’expérience poétique. Une fissure s’introduit entre lui et le poème auquel il n’adhère plus et qui devient lettre morte. Le livre dans lequel il croyait se mirer n’est qu’un tas de feuilles blanches.

39Alors, un soir d’hiver où j’étais seul à seul avec ce triste livre où mon rêve se mire, comme à l’heure suprême on écarte un linceul,

40j’en tournai chaque page, – et j’éclatai de rire !

[…]
Et mon livre n’était qu’un tas de feuilles blanches !
Rimes d’audience37

41Le coutant négateur qui parcourt l’œuvre de Spiess interdit la durée, les mots à tout instant sont menacés de perdre leur pouvoir magique.

Les « beaux vers ! » Ah ! tous les métiers me font horreur !
Attendre38

42Le clivage s’intériorise et agit en profondeur avec une force d’autant plus subversive. Le monde fantasmé du poète, surgissant d’un état de rêverie intermittente, est voué à la disparition, à peine s’est-il manifesté. Le regard qui s’y plonge est incapable d’y trouver un Moi aux contours fixes. Malhabile à faire coïncider « le fantôme errant », « plus fragile que cendre éparse » qu’il est devenu avec son Moi idéal, à installer le Moi grandiose de façon durable dans sa vie, « le captif désespéré d’une abjecte prison » s’abîme dans la contemplation de son néant, tel un Pierrot abandonné, en proie à l’ennui, réduit à suivre son image fuyante dans l’eau.

L’instantanéité

43Les deux tendances contraires, l’aspiration à la divinité du Moi et la chute brutale dans l’hébétude, contèrent au temps dans l’œuvre de Spiess un mouvement extrêmement dynamique mais intermittent. Il y a d’un côté un bref instant plein, de l’autre côté un arrêt brusque. Tout est emporté par un tourbillon cyclothymique et chaotique. Adrien Bovy avait déjà remarqué que l’expression « tour à tour » était particulièrement fréquente chez son ami. Les poèmes ont souvent des « instantanés » par lesquels l’auteur veut retenir une impression éphémère. Leur syntaxe savamment disloquée, leur style saccadé et anaphorique retracent le souffle haletant et l’impulsion qui les a dictés. Le Moi poétique se laisse entraîner par la fraîcheur matinale, par la confiance en la pureté d’avril, par l’espoir d’un renouvellement des forces et d’un recommencement. L’envol dissipe le goût de cendres que laissent les innombrables tentatives avortées. Un frémissement joyeux parcourt les êtres et les choses. L’éclat de l’instant chasse le doute obsédant et délivre le Moi de sa longue captivité. Le chant se fait cri. « Tout l’avril rit, frémit et chante39 ». Les entraves sont brisées, l’être s’épanouit, ravi, dans la clarté du jour.

Et c’est pour toujours ! Un printemps
éternel en moi se déploie ;
Le Silence des heures40

44Dans Simplement et Chambre haute, l’auteur se penche avec tendresse sur les enfants, ces nouveaux venus au monde, êtres frêles et vulnérables, portés vers l’avenir et vivant néanmoins dans un monde de rêve, tout près de l’origine nourricière, à peine sortis des mains de Dieu.

45Ces envols cependant sont toujours menacés de se briser de façon abrupte. L’ombre létale ne cesse de monter.

L’heure sonne, à jamais, enfuie, et c’est la fin d’un bonheur que le souvenir déjà repousse.
Le Silence des heures41

46Cette finitude inscrite dans les phénomènes extérieurs et dans le vécu subjectif fait aussi de l’amour, rongé du dedans par un interdit implacable, un désastre douloureux. La femme ne peut être qu’une passante. « Quittez-moi », lui enjoint le poète.

Passe, disparais de ma vie :
Je n’ai pas confiance en moi.
L’Amour offense42

47À peine l’envol matinal, porteur de vie et d’espérance, a-t-il emporté l’être qu’il est brisé par un retrait viscéral du poète. La folie a soufflé la lampe. Le Moi solitaire rôde dans le château de ses ennuis, pareil à un somnambule, pressentant « la mort qui passe dans les ténèbres ». À peine les structures engourdies ont-elles été mises en branle, que tout retombe dans l’inertie, dans une immobilité entre la vie et la mort. Le matin n’a pas tenu ses promesses. Le Moi fixé sur sa propre image n’ose croire à l’offrande de l’instant. L’instant libérateur porte en lui-même son poison délétère,

car nous portons en nous, tenace et sans espoir,
l’amer regret d’un bonheur mort avant de naître.
Le Silence des heures43

48Pour échapper à la déchirure et au deuil, il faudrait épouser le mouvement intermittent, habiter l’absence, reconnaître la discontinuité comme son mode d’être.

Je veux m’habituer à l’idée que je passe
et ne plus m’émouvoir de mourir chaque jour,
Le Visage ambigu44

49La poésie de Spiess est ainsi l’expression de deux attitudes contradictoires : l’éruption impétueuse et l’arrêt abrupt. Elle connaît la lumière éclatante et l’assombrissement subit.

Et, soudain, la lumière a des intermittences ;
et l’on dirait qu’on voile et dévoile une lampe…
Attendre45

50Entre l’espoir d’accéder à la totalité et le sentiment du néant, il n’y aura rien eu. L’incessant mouvement pendulaire, l’arrachement extatique et le rejet, ne laissent pas de place à l’entre-deux. Les poèmes sont parfois composés comme des diptyques, la première partie traduisant l’adhérence à l’élan vital, la deuxième l’abandon. Les moments de grâce sont des fulgurances brusques, « instant d’éternité fragile et nécessaire », nous-mêmes ne sommes qu’une image réfléchie et réfléchissante d’autrui, vouée à une disparition prochaine.

Et toi, qui m’aimes, tu n’es rien,
malgré l’oubli dont tu m’enivres,
qu’un miroir pâle où mon destin
s’attarde à me regarder vivre.
Chansons captives46

La Quête

51L’attitude habituelle voire obsessionnelle du poète est celle d’un être éternellement en route, toujours en attente, tendu vers un lieu qui apaise sa soif d’absolu. Privé d’un enracinement solide ainsi que d’un Moi autonome, réduit à n’être qu’« un instrument, faible, fragile,/cendre errante, inféconde argile », il erre dans un monde dont lui-même s’expulse, s’accablant de reproches, s’accusant de son indignité et de ses iniquités.

Et donc je vais, de lieu en lieu,
selon les jours et les années,
chair inutile, condamnée,
temple indigne, prison d’un dieu !
Et toujours mon âme en colère
me réprimande et s’exaspère.
Attendre47

52Dans Chambre haute, le sentiment de culpabilité témoigne plus fortement encore de la contrition du croyant face à la grandeur et à la miséricorde de Dieu.

53Interdit de séjour, le Moi poétique s’avance dans un monde dénué de repères, lancé dans une quête dont le but se dérobe sans cesse. n se meut dans un espace illimité où il risque d’aller à la dérive.

Je suis celui des grandes routes
mais encor des quatre horizons,
celui qui passe, qui écoute,
celui sans borne et sans raison.
L’amour offense48

54Il n’est que le passant, le vagabond, un être sans feu ni lieu, privé d’un havre sûr et inspirant méfiance et rejet.

Je suis l’errant perpétuel des routes grises,
le banni que l’espoir d’un lendemain meilleur,
dès l’aube, fait marcher de méprise en méprise.
J’ai toujours le remords de n’être pas ailleurs…
Saison divine49

55Il est significatif que Spiess consacre tout un long poème au souvenir de son aïeul Jean-Christophe Spiess qui, parti un beau matin de sa ville natale de Gottingue pour chercher fortune ailleurs, lui rappelle ses propres pérégrinations, s’abandonnant à la route sans savoir où elle le mènera, ne s’arrêtant que pour repartir, attiré par un bruit de pas indistinct qui se perd dans la brume ou dans l’ombre, laissant derrière lui une part fascinante et inquiétante d’inconnu et de mystère.

56Si dans un premier temps, le Moi poétique se jetait littéralement à travers l’espace vide, si le monde n’était que lieu de passage, s’il se découvrait toujours à la recherche d’un ailleurs, fouetté par un désir infini, s’il se plaisait dans les produits d’une imagination débridée, dans des rêves éperdus, on remarque, dans quelques poèmes d’Attendre et surtout dans Saison divine, un revirement important. Peu à peu l’intuition païenne d’être habité par des dieux fait place à la quête de l’Esprit et à la soumission à Dieu. L’auteur abandonne l’orgueil d’être son propre créateur et de trôner au-dessus du monde. Si autrefois il aspirait à un dépassement démesuré de ses forces psychiques et spirituelles, ces élans fous font place à l’acceptation de sa condition terrestre voire à l’acceptation de la souffrance et de ses déchirements. La tension découlant de son effort pour se recentrer se manifeste dans sa langue par l’emploi des hypothétiques et des causales. Il cherche sa nouvelle voie et son nouveau mode d’expression.

Dirai-je, un jour, ce poème qui hésite
dans mon âme, au milieu des nappes de clarté,
parmi ces bruits d’enclume, au loin répercutés,
et parmi tant d’amour et tant de gravité ?…
Saison divine50

57« Le désir irrité de vivre sans limites51 » peu à peu cède au désir de vivre plus près des choses humbles, de faire vibrer le poème au rythme des choses simples, de découvrir la richesse et la beauté de la réalité perçue pour elle-même et non pas en tant que projection arbitraire d’un Moi hypertrophié. Au lieu de s’élancer aux confins du monde, il se découvre des liens ténus avec les êtres et les choses les plus proches. Il s’identifie à l’enfant, aux êtres qu’il rencontre pendant ses randonnées à travers la campagne genevoise, à tous ceux dont la vie est faite de privations et de misères ou à ses frères en Christ. Le lointain se mêle au plus proche, le rêve se nourrit de l’expérience concrète.

L’essieu pleure au chemin du retour : et voici,
l’ombre se couche au seuil des villages qui fument.
Tout s’incline, s’achève au devant de la nuit ;
l’odeur des blés se mêle aux rêves de la brume.
Saison divine52

58L’être se tourne vers le dedans pour que naisse, dans le dénuement et la mort à soi-même, la contemplation mystique.

59Le poète cependant, devant le mystère de la grâce, se tait. La parole poétique se refuse. L’expérience de la foi dépasse le dicible, les mots sont impuissants à dire la transcendance. La Chambre haute de 1928 est sa dernière publication importante. Il va jusqu’à renier la parole poétique, indigne désormais de ses nouvelles aspirations.

60Vahé Godel par contre, qui a étudié la correspondance, le Journal inédit et les poèmes inédits de Spiess, affirme que la poésie a été au centre de ses préoccupations jusqu’à sa mort. L’expérience et la présence d’une compagne affectueuse avaient certes apaisé sa névrose d’angoisses, mais la maladie avait néanmoins miné sa faculté créatrice. Vahé Godel met cette impuissance en rapport avec l’emprise maternelle, doublée de l’ardeur mystique. « Le plus redoutable de mes  »complexes" est, incontestablement, d’ordre maternel et religieux », écrivait Spiess en 1931 à son ami Pierre-Paul Plan. « Voilà plus de 40 ans que j’en souffre53… »

61Dans Chambre haute, la langue de Spiess trouve une très grande simplicité. Les poèmes de ce recueil sont l’expression de la contemplation mystique du croyant et ils apparaissent parfois sous forme d’une prière. Les thèmes fécondant l’état de poésie ne sont pas bannis pour autant : l’errance, l’amour creusé du dedans par l’absence, l’ombre qui approche, la lumière intermittente ou l’intuition d’un ailleurs. Mais ces thèmes sont liés maintenant à la quête spirituelle, l’eau par exemple, n’est plus le miroir qui reflète le Moi. Celui-ci, aspiré par son but nouveau, s’oublie pour capter un message pressenti venant du dehors.

Paroles du lac… Le silence
Accompagne tes pas errants
D’un rêve d’amour et d’absence.
Et l’ombre tombe lentement.
Chambre haute54

62Le Moi poétique se recueille pour saisir les échos incertains que nous envoient les choses, immanentes au monde et témoignant pourtant d’une dimension autre, dispensatrice de paix et de quiétude.

63Pour clore la présente étude, il convient de rappeler l’influence que Spiess exerçait sur les jeunes Poètes de Suisse romande dans l’entre­ deux-guerres. Son œuvre leur avait donné, comme écrivait Jean-Georges Lossier, « le désir d’une technique parfaite et d’un ordre supérieur » et elle représentait pour eux « la preuve inestimable et la conscience d’un élan lyrique qui emporte tout55 », les encourageant à poursuivre à sa suite la quête de l’Esprit.

Notices bio-bibliographiques

641876 Naissance à Genève de Henry Spiess, fils aîné du Dr Charle – Ami Spiess et de Renée-Charlotte, née Demole.

651888 Il rentre au Collège de Genève.

661894 Spiess obtient la Maturité classique.

671895 S’inscrit à la Faculté de Droit de l’Université de Genève où il suit aussi des cours de littérature française.

681899 Spiess obtient le titre d’avocat et fait un stage dans une étude à

69Genève.

701901 Il commence à publier des poèmes dans des journaux et rédige une chronique hebdomadaire pour « La Suisse » et le « Journal de Genève ». Il lit assidûment Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Régnier, Moréas, Samain, Rodenbach, Laforgue, Maeterlinck, Francis Jammes.

711903 Rimes d’Audience, Eggimann, Genève.

721904 Le Silence des Heures, Eggimann, Genève.

731905 Spiess renonce à exercer sa profession. Premier séjour en clinique pour soigner ses nerfs. Premier séjour à Paris.

741906 Rodolphe, silhouette genevoise, Jullien, Genève : une des rares œuvres en prose de Spiess.

751907 Deuxième séjour à Paris. n loge quelque temps avec Ramuz. et Adrien Bovy. Fréquente « La Closerie des Lilas », devient ami de paul Fort et de Guy-Charles Cros, le fils de Charles Cros.

761910 Chansons captives, Mercure, Paris.

771912 Le Danseur et la Corde suivi de L’Après-midi sentimentale, Jullien, Genève.

781913 Après des séjours en clinique, retour à Paris. Le Silence des Heures, 3e édition, Mercure, Paris.

791914 Comme tous les Suisses de Paris, Spiess rentre définitivement au pays. Court mariage avec une femme de lettres luxembourgeoise.

801915 Le Visage ambigu, Cahiers vaudois, Lausanne.

811916 Obtient le Prix Rambert. Attendre, Jullien, Genève.

821917 Le Dict du Kollan, Kundig, Genève (hors commerce) ; L’Amour offensé, Cahiers vaudois, Lausanne ; Rimes d’audience, 2e édition augmentée, Jullien, Genève.

831918 Réédition de Le Visage ambigu, Cahiers vaudois, Lausanne.

841919 Spiess obtient le Prix Schiller. Pensées du Pascal sur Marie­ Louise et quelques autres sujets, Kundig, Genève (hors commerce). Novembre 2017, Kundig, Genève (traité sur un ton ironique et amusé de son séjour à la clinique Martin où il a dû subir une opération).

851920 Saison divine, Jullien, Genève.

861922 Mort de la mère du poète. Simplement, Kundig, Genève.

871926 Mariage avec Lucie Rigacci.

881928 Chambre haute, Kundig, Genève.

891934 Devient docteur honoris causa de l’Université de Genève.

901937 Le Gouvernement de la République française le nomme Chevalier de la Légion d’honneur.

91Quoique ses facultés créatrices soient diminuées par sa maladie nerveuse, Spiess s’astreint à l’écriture jusqu’à sa mort.

921940 Sa mort survient à la suite d’une pleurésie.

93(Pour de plus amples informations, on peut se référer à l’étude de Vahé Godel, Remy Spiess poète survivant, op. cit.).

Pour citer ce document

Par Marianne Ghirelli, «Henry Spiess (1876-1940)
Poète Genevois», La Licorne [En ligne], Les publications, Revue La Licorne, 1989, La Suisse romande et sa littérature, Passage du poète., mis à jour le : 25/01/2018, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6976.