De la critique littéraire en Suisse romande à la critique d’un livre : essai d’un bilan

Par Peter Schnyder
Publication en ligne le 25 janvier 2018

Texte intégral

1Même si l’on cherche à établir où elle va plutôt que de se souvenir d’où elle vient, se pencher sur la critique actuelle des lettres françaises en Suisse romande relève d’une gageure. Que dire d’un objectif présomptueux dont l’approche risque de donner dans un chauvinisme de mauvais aloi ? Que dire d’un questionnement qui cherche à confiner la critique litté­raire à une région, alors que les moyens techniques nous mettent depuis longtemps en contact avec les quatre coins de la terre ? Disons-le d’emblée : il n’y a pas de critique typiquement « romande » — si l’on entend par là qu’elle devrait offrir des signes distinctifs permettant de l’identifier comme l’on reconnaîtrait nos belles Valaisannes à leur costume. Après le brillant cosmopolitisme qui a favorisé les idées neuves et fortes de Madame de Staël et de Benjamin Constant, les critiques pleines de verve de Madame de Charrière et les jugements souvent judicieux de Béat-Louis de Muralt, le XIXe siècle a vu naître une véritable division de la critique : à côté de la critique des auteurs (volontiers personnelle), il faut placer la critique des journalistes (par nature plus légère) ainsi que celle des profes­seurs (plus systématique, mais volontiers conservatrice, ou du moins malhabile devant les avant-gardes). Il est vrai que tout au long du siècle passé, un moralisme parfois étroit issu d’une morale religieuse mal comprise pouvait servir de critère de jugement aux œuvres littéraires ; significativement, la génération d’Alexandre Vinet (et Vinet lui-même !) n’en était encore guère la victime. Quant aux ligues pour l’action morale qui, domiciliées dans le pays de Vaud, se faisaient fort, vers la fin du siècle et même au-delà, de condamner la littérature « immorale » — les quo­tidiens français de cette époque rendent régulièrement compte de leurs activités, mais taisent, par exemple, celle de bien des écrivains contem­porains suisses… —, elle avait également des adeptes en France. Pour revenir à notre tentative de définir la critique littéraire qui se crée en Suisse romande, disons qu’elle dépasse sans cesse et fort heureusement son cadre restreint, car cette critique se pratique aussi bien dans le pays entier qu’au-delà de nos frontières et, inversement, s’enrichit de l’apport de chercheurs étrangers qui y résident, sans oublier ceux qui, originaires de Suisse, travaillent et publient à l’étranger. Corrigeons donc notre pre­mier constat en disant que cette critique existe, si l’on entend par là une certaine solidité tant dans l’approche méthodologique que dans l’ambition d’une langue châtiée et précise, une certaine indépendance aussi vis-à-vis des grands « centres » de la critique littéraire, tels certains bureaux de rédaction parisiens de revues littéraires, ou certaines grandes universités françaises ou américaines.

2Que la critique qui se fabrique en Suisse se porte ni mieux ni moins bien qu’en France, c’est ce que révèle, entre autres témoignages, le numéro spécial de la revue Ecriture (1985), à ceci près que la Suisse romande s’élève à un million d’habitants seulement, avec des us et cou­tumes assez divergeants selon les régions, avec deux centres offrant beau­coup de similarités, mais un passé qui favorise les différences culturelles, Genève et Lausanne, avec, pour les quatre universités (Fribourg, Genève, Lausanne et Neuchâtel) une bonne douzaine de chaires de littérature française alors que certaines universités parisiennes en présentent à elles seules quinze. Quant à la presse écrite et parlée, ainsi qu’au nombre et à l’envergure des revues littéraires, les différences restent également sensibles, même s’il faut reconnaître que de nombreux efforts ne manquent pas pour garantir un échange culturel de haut niveau. Que la situation reste toutefois précaire, certains faits sont là pour le souligner, comme la disparition, jadis, du grand feuilleton hebdomadaire de La Gazette de Lausanne, l’extinction d’une revue littéraire de haute gamme, telle Repères

3Reconnaissons que tout comme le poète, voire l’écrivain tout court, le critique-chercheur n’atteint en général qu’un cercle très restreint de lecteurs. Au lieu de nous lamenter, félicitons-nous donc de l’excellente qualité de cette critique littéraire, d’autant plus qu’elle s’est guérie de ses accès de fièvre de jadis, faisant trop grand cas de théories moins inté­ressées à l’œuvre qu’aux symétries internes. À l’heure actuelle, donc, elle respire à pleins poumons, elle a visiblement profité de la leçon des maîtres de jadis et d’aujourd’hui, de Marcel Raymond à Pierre-Olivier Walzer, de Jean Rousset à Jean Starobinski, sans oublier de nombreuses autorités françaises qui — faut-il le rappeler ? — n’ont jamais sacrifié le sujet aux structures, ni la langue commune au jargon, ni l’importance d’une science de support à la nécessité d’une connaissance approfondie du texte, ni le « contexte » (histoire, biographie de l’auteur, étapes de la genèse) au « texte » — décharné est atemporel, tombé du ciel à l’instar d’un aérolithe.

4Il est évident que l’Université de Genève, avec sa longue tradition érudite et grâce à des linguistes éminents comme Ferdinand de Saussure ou Charles Bailly, de critiques prestigieux tels Marcel Raymond (1897-1984), Albert Béguin (1901-1957), Jean Rousset (né en 1910), Jean Starobinski (né en 1920) y est pour quelque chose : la dite « Ecole de Genève » a exercé un grand ascendant sur de nombreuses générations de lecteurs et d’étudiants, et il n’est pas exagéré de dire que même s’ils ont subi l’influence de maîtres parisiens, s’ils suivent des modes d’investigations plus personnels, les critiques-chercheurs portent tous, peu ou prou, l’empreinte de cette « école ».

5En revanche, il faut avouer qu’à Paris on s’accommodait, et on s’accommode parfois un peu trop bien, de cette étiquette pratique. C’est comme jadis les auteurs qui étaient nés à cheval entre deux siècles : on ne savait où les classer. Jean-Yves Tadié par exemple qui, dans un ouvrage ayant pour but de présenter La critique littéraire du XXe siècle (Paris, Belfond, 1987, 318 p.), est libre de citer qui il veut (et reconnaissons qu’il s’en explique lui-même dans son introduction), mais n’est-il pas gênant de chercher en vain dans un tel ouvrage de référence, tant d’autorités reconnues, de Marc Eigeldinger à Michel Jeanneret, de Pierre-Olivier Walzer à Roger Kempf, à Lucien Dällenbach, à Claude Reichler, à John E. Jackson ?

6Que l’on nous permette, pour clore ce volume de réflexions et d’(auto-)définitions diverses de la littérature romande, de continuer sur cette brisée pour nous y arrêter brièvement. Une première question, et de taille, est de savoir s’il constitue un fidèle reflet de la littérature romande. Fidélité ne veut pas dire exhaustivité, mais on aura vite remarqué que cette dernière n’a pas été envisagée et qu’elle ne pouvait l’être. Avec cette glane d’épis provenant de collaborateurs différents, un choix (discutable comme tout choix) s’est effectué automatiquement et, à moins d’accueillir un nombre de pages de plus en plus inquiétant pour l’éditeur comme pour le lecteur, il fallait consentir à mettre un point final alors que le « sujet » était visiblement loin d’être épuisé. Mais a-t-il seulement été traité ? L’objection pourra aisément être élevée que le volume a le tort de négliger un grand nombre de poètes et romanciers de valeur, des premiers temps aux tout derniers, d’Othon de Grandson à Edmond-Henri Crisinel ou à Werner Renfer, de Madame de Charrière à Anne-Lise Grobéty — en passant par Victor Cherbuliez, Edouard Rod, Monique Saint-Hélier et même Blaise Cendrars, de Rodolphe Toepffer à Yves Velan ou à Alexandre Voisard, sans parler de Jacques Chenevières ou de Guy de Pourtalès, de Georges Bordeaud, Jean Cuttat, Georges Haldas ou Tristan Solier, de délaisser, enfin, tant d’essayistes distingués : Charles Bonnet et Horace Bénédict de Saussure tout comme Paul Seippel, Gonzague de Reynold, Robert de Traz ou, plus près de nous, Walter Weideli, Marcel Raymond, Henri Debluë, Michel Viala… Inutile de dire que cette liste pourrait être continuée à souhait, et, fait curieux, qu’elle forme une démonstration a tergo de la variété et de la richesse d’un domaine auquel d’aucuns hésitent à accoler l’étiquette de « romand ». Pourquoi pas alors se rappeler cette mise en garde d’Amiel : « Nous avons tout à perdre à nous franciser et nous pariser, puisque nous portons alors de l’eau à la Seine. La haute critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu’à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût, à l’opinion régnante » (14 juillet 1880) ?

7Pour revenir à notre propos, il est vrai que l’inconvénient d’une pré­sentation lacunaire eût peut-être été plus tangible dans une anthologie — or il s’agissait avant tout d’être représentatif, en essayant de donner quelques échantillons éloquents et significatifs de la littérature qui s’est faite et qui se fait en Suisse. Il ne pouvait en outre pas être question de fournir une encyclopédie, voire un dictionnaire de tous les auteurs romands — malgré la nécessité impérative d’une telle démarche. Or pour éviter une énumération peu éclairante, mieux valait parler, de manière intéressante (au sens premier du mot), de quelques auteurs, au lieu de vouloir les présenter tous. Dans une même visée, les collaborateurs cherchaient tout naturellement à familiariser le lecteur avec tel ou tel auteur, à réfléchir avec lui sur cet aspect ou cet autre, à l’inviter, à l’inciter à recourir lui-même aux œuvres dont ils parlent. L’enjeu de ce volume, mosaïque parmi d’autres, était de servir les lettres « romandes », de montrer au public français que cette littérature existe, qu’il suffit de prendre la peine de regarder pour se rendre compte de son foisonnement, de sa richesse et de sa diversité.

8C’est pourquoi la voix d’une gerbe d’écrivains ne pouvait être absente : Anne Cuneo et Yvette Z’Graggen, Etienne Barilier, Roland Béguelin, Nicolas Bouvier, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Vahé Godel, Jacques Mercanton, Jean-Pierre Monnier et Roger-Louis Junod présentent, chacun selon son tempérament, quelques problèmes qui se réfèrent de près ou de loin, à l’écriture romande. C’est donc vers eux que le lecteur doit se tourner tout d’abord. Les contributions de ce volume, que sont-elles d’autres que des jalons qui s’adressent aux ama­teurs, à tous les lecteurs désireux de mieux connaître ce qui s’est fait et ce qui se fait dans le domaine des lettres, de Genève à Fribourg, de Sion à La Chaux-de-Fonds ? Il n’y a que le premier pas qui coûte. Et comme il advient souvent, ce voyage, tout comme les voyages réels, devraient per­mettre de faire des découvertes qui récompensent largement les efforts.

Pour citer ce document

Par Peter Schnyder, «De la critique littéraire en Suisse romande à la critique d’un livre : essai d’un bilan», La Licorne [En ligne], Approches critiques et réflexives., La Suisse romande et sa littérature, 1989, Revue La Licorne, Les publications, mis à jour le : 25/01/2018, URL : https://licorne.edel.univ-poitiers.fr:443/licorne/index.php?id=6977.

Quelques mots à propos de :  Peter Schnyder

Olten/Berne